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Quand les filles maudites reviennent au village, cachées sous un niqab

heidi.news.web.brid.gy July 2, 2026
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À 22 ans, Houda a fui son village du sud de la Syrie, menacée de crime d’honneur. Dans la foulée, la famille s'exile en Jordanie avec la jeune sœur Bushra, notre narratrice, considérée comme complice. Elle finira par s'en émanciper pour vivre en France. Près de 14 ans plus tard, les deux sœurs ont renoué et veulent revoir leur village natal. Au risque de leurs vies.

Il est 7h du matin ce 23 septembre 2025 et je me réveille à Damas, où vit ma grande sœur Houda. Cette phrase me semble irréelle, moi qui ai quitté le pays à 18 ans, il y a de cela presque 14 ans. J’ai encore l’impression d’être dans un film. Celui de ma vie.

Vers 5 heures du matin, l’ adhan de la mosquée voisine a retenti dans tout le quartier. En une fraction de seconde, cet appel à la prière m’a renvoyée dans le passé, provoquant une nouvelle crise d’angoisse.

Lorsque je vivais avec ma famille, chaque matin ma mère me tirait du lit avec fracas pour prier. Je détestais cela, je n’y trouvais aucun sens: c’était une obligation de plus, imposée sans le moindre scrupule.

Pourquoi être revenue?

Pourtant, une fois arrivée en France, quatre ans plus tôt, ce réflexe ne m’a pas quitté: pendant plusieurs mois j’ai continué d’ouvrir les yeux à l’aube. Longtemps, cet automatisme m’est resté alors que j’avais mis la religion loin, très loin de moi. Sans le savoir, le muezzin a rouvert un tiroir que j’aurais aimé garder fermé.

Il n’est pas le seul responsable de ma nuit d’insomnie. Dès que je me suis allongée dans la chambre de mes nièces hier soir, mon esprit s’est emballé. Des centaines de questions ont tourné dans ma tête comme une boucle qui se répète à l’infinie: pourquoi suis-je rentrée? Que suis-je venue chercher en Syrie? Je pourrais être à Paris, avec mes amis, ma famille choisie. Pourquoi revenir affronter ce que j’ai eu tant de mal à fuir?

Une mauvaise nuit

Dans le lit d’à côté, Céline (Martelet, journaliste française, qui co-écrit ces lignes, ndlr.) se réveille et se tourne vers moi.

  • Tu as bien dormi?

  • Pas du tout. Je n’arrive pas à réaliser que je suis là. Cette nuit, j’ai regardé plusieurs fois la vidéo de mon arrivée à l’aéroport. Je ne voulais pas que cette nouvelle journée commence, que le soleil se lève… j’ai si peur de me confronter à la réalité.

Les rires de Sahar, ma nièce de 11 ans, résonnent.

À travers l'entrebâillement de la porte, je la vois, scotchée au smartphone de sa mère, en train de répéter la dernière chorégraphie à la mode sur TikTok. Elle pose le téléphone et me saute dans les bras.

  • Tata! J’ai l’impression que c’est un rêve. Que tu n’es pas vraiment là!

Acheter des falafels

Je la trouve belle. Sahar sourit tout le temps. Et je me demande comment la guerre, la précarité dans laquelle elle vit, l’absence d’un père, n’ont aucun impact sur elle.

Houda, ma grande sœur (36 ans), élève seule ses deux filles en banlieue de Damas. Personne ne les aide financièrement. Elle se débrouille, me dit-elle, en travaillant sur internet. Elle promet de tout m’expliquer. Je la laisse décider de quand.

À peine avalé mon premier café, mes nièces me font dévaler les quatre étages de leur immeuble pour acheter des falafels. Elles se faufilent dans un labyrinthe de ruelles poussiéreuses. À droite, puis à gauche, puis encore à droite.

Bissan, la plus grande, m’intime de «bien retenir le chemin» pour la prochaine fois, mais tout va trop vite pour moi. Je suis complètement désorientée, incapable de retenir la moindre information.

Un goût simple, sans violence

Et puis, je mords dans un premier falafel. Le passé ressurgit à nouveau et mon enfance revient, intacte. Avec mes frères et sœurs, on en mangeait tous les jours.

Un sentiment de douceur m’enveloppe cette fois-ci. Il n’y pas de contrainte, pas de souffrance. Juste le souvenir d’un goût simple, dénué de toute violence. En rentrant à la maison, Houda s’amuse de me voir les dévorer comme si je n’en avais jamais goûté.

  • Tu te souviens, on les faisait ensemble au village. Est ce que tu te rappelles du goût des concombres?

Évidemment, je n’ai pas oublié. J’en rêve, même.

Satané village

Le village. Satané village. Il occupe une bonne partie de nos conversations depuis que nous avons repris contact le 9 décembre 2024 au lendemain de la chute du régime d’Assad. Je ne sais plus qui a appelé en premier – elle ou moi?

Le tourbillon émotionnel de ces jours-là a brouillé mes souvenirs. Nous n'avions pas parlé depuis son départ d’Al-Musayfirah en mars 2012, lorsqu’elle avait fui le village familial sans prévenir. Après que nos «amoureux» ont été torturés et tués par l’Armée syrienne libre, à l’initiative de notre tribu.

Plus d’une décennie sans entendre sa voix, sans avoir de nouvelles précises, et soudain elle est réapparue dans ma vie. Cela ne serait sans doute jamais arrivé sans la libération de la Syrie. Elle n’osait pas me contacter.

Moi, je lui en voulais d’être partie sans moi, et sans aucune preuve, je m’étais mis en tête qu’elle ne soutenait plus la révolution. Qu’elle avait finalement tout abandonner.

Une moto, une kalachnikov

Dès le départ de Bachar al-Assad, on s’est promis d’y retourner ensemble pour revoir notre quartier, notre maison. Houda s’est renseignée auprès de plusieurs connaissances de la région de Deraa pour évaluer les risques de ce périple.

« Importants », lui a-t-on répondu. Nos oncles, puissants chefs de la tribu Alzoubi, n’hésiteront pas à nous tuer s’ils nous démasquent. Ils n’auront même pas à se salir les mains: quelques billets donnés à un tueur à gage, une moto sortie de nulle part, une rafale de kalachnikov au coin de la rue. Affaire réglée.

La pratique est devenue courante en Syrie et aucun juge n’enquêtera si cela se produit, je le sais. Ma sœur aussi. Nous avons parfaitement conscience que notre famille est encore capable de nous faire du mal mais nous devons lui prouver que nous avons gagné: nous sommes des femmes libres sans elle.

Arriver avant la grande prière

Quatre jours après mon arrivée, le jeudi 25 septembre, avec Houda nous prenons la route pour la province de Deraa, à deux heures de Damas.

Nous avons loué une voiture. Céline est au volant. Le plan est d’entrer au village le vendredi matin juste avant la grande prière. C’est un jour de repos, les rues seront quasiment vides à ce moment-là.

Une amie de ma sœur, qui ne vit pas très loin, nous héberge pour la nuit. Pendant le dîner se pose une question: comment passer inaperçues une fois arrivées à Al-Musayfirah? Nous sommes trois femmes seules, dont une française et c’est elle qui conduit.

Sur le papier, nous avons clairement l’air d’espionnes. La solution s’impose rapidement: nous allons nous camoufler sous des niqabs. Beaucoup de femmes le portent dans la région. Ce vêtement a été pensé, conçu pour rendre invisible les femmes, pour les effacer. Eh bien, nous allons lui faire confiance et détourner son usage! Il serait dommage de s’en passer.

Cachées sous un niqab

Le lendemain, nous sommes toutes les trois installées dans la voiture, enveloppées d’un tissu noir qui laissent seulement apparaître que nos yeux. Personne ne parle.

Céline conduit avec prudence, elle ne voit pas grand-chose mais elle garde son calme. Je lui rappelle qu’une fois descendue de la voiture, elle devra rester muette et ne surtout pas parler en français. Mon cœur s’emballe déjà. J’ai peur.

Les rues sont désertes comme prévu dans le village. On gare la voiture pas très loin de notre quartier. Il fait très chaud, un léger vent soulève la couche de poussière qui recouvre le sol.

Céline a du mal à respirer sous son voile. Pas moi, je me sens très à l’aise. Ce niqab me protège et me rassure. Mes frères m’ont parfois forcée à le porter mais aujourd’hui j’ai choisi de l’enfiler.

Larmes et tremblements

Je reconnais au fur et à mesure les commerces, mon école. Rien n’a changé. On marche vite en parlant à voix basse. La peur commence à m’envahir, je sens mes jambes trembler et mon ventre se noue un peu plus à chaque pas.

Assis sur les marches d’un bâtiment un peu en retrait, j’aperçois l’un de mes oncles paternels. Un homme redoutable et pervers âgé aujourd'hui de 36 ans. Je ne tiens presque plus debout.

Quelques secondes plus tard, nous passons enfin devant notre maison. J’ose à peine regarder dans sa direction. Le portail noir en fer forgé est toujours là. Ses arabesques dorées, qui lui donnent un style un peu baroque, ont passé les années sans encombre. Je me mets à pleurer. Ce sanglot profond surgit exactement à la même seconde que celui de Houda, comme si nous ne faisions plus qu’une.

Retour dans la maison

Me retrouver devant ma maison me brise le cœur. Je l’aimais, j’y ai grandi, elle était la gardienne de mes secrets d’adolescente. Toute la douleur de mon exil forcé refait surface. Les larmes viennent s’écraser sur le tissu qui cache nos visages. Au bout de la rue, à l’écart des habitations, je m'effondre presque au sol.

  • Houda, mes jambes tremblent trop!

  • Les miennes aussi.

Au bout d’une minute, je me relève

  • On doit rentrer dans notre maison, c’est maintenant ou jamais!

  • Je n’osais pas te le proposer, j’ai peur pour toi et Céline. Mais oui, allons-y.

Toujours serrées l’une contre l’autre, nous retournons vers le portail noir. Houda tambourine avec son poing sur le fer. J’ai envie que cette journée s’arrête, de partir loin d’ici.

Finalement une femme vient nous ouvrir et nous invite à entrer dans la cour intérieur. Elle est craintive, ne comprend pas qui nous sommes. Nous relevons nos voiles, elle a un léger mouvement recul en me dévisageant.

  • C’est incroyable, tu es la copie de ta tante! Vous avez les mêmes yeux.

Une visite irréelle

Ma sœur lui explique rapidement la situation sans trop entrer dans les détails, elle la supplie de ne pas prévenir les hommes de notre tribu qui lui louent notre maison.

Moi je suis incapable de parler. J’ai l’impression d’être encore dans un film. De ne pas être là. Ma sœur me saisit par le bras et me tire à l’intérieur.

Tout va très vite. Je reconnais l’immense ventilateur toujours accroché au plafond mais notre chambre n’est plus la même. J’ouvre une petite fenêtre qui donne sur l’ancien jardin de mes grands-parents où j’ai passé des heures.

Il n’y a plus de citronniers, plus de plants de menthes, plus de fraisiers ni de vignes. Juste une terre argileuse retournée. Je referme la fenêtre aussitôt. Personne ne va m’arracher l’un de mes rares doux souvenirs d’enfance.

Pourquoi avez-vous peur?

Sur le seuil de la maison, je ne peux plus retenir mes larmes. J’enlace Houda. Il faut partir. La mère de famille a contacté son mari qui va prévenir mes oncles. Mais la sincérité de notre émotion semble la toucher.

  • Je ne sais pas ce qu’il s’est passé exactement pour vous dans cette maison. Mais, si vous voulez, vous pouvez rester et prendre le café avec moi. Pourquoi avez-vous si peur?

  • On a des problèmes, c’est compliqué. On doit y aller. Cela faisait presque 14 ans qu’on n’était pas revenues.

  • S’il vous plaît, restez.

  • Une autre fois, si Dieu le veut. Merci beaucoup.

Ma réponse est une formule de politesse. Elle et moi, nous savons très bien que je ne reviendrai jamais frapper à sa porte. C’est fini. Je me faufile pour la dernière fois entre les portes du portail noir.

Nous recouvrons à nouveau nos visages. Il fait de plus en plus chaud, le soleil est à son zénith. La prière du vendredi va se terminer, les rues vont bientôt se remplir. Il est temps de quitter Al-Musayfirah.

Le goût de mon pays

Avant de reprendre la route pour Damas, il me reste une dernière chose à faire: aller cueillir les fameux concombres de Deraa. Leur goût me manque.

Houda indique à Céline un chemin de terre sur la droite. Elle s’y engage et quelques dizaines de mètres plus loin s’arrête au milieu d’un champ. Sans me poser la moindre question, je saute de la voiture. La peur, l’angoisse se sont envolées.

J’oublie de remettre mon voile correctement, il glisse sur mes épaules, mes baskets se prennent dans mon abaya noire. Je croque dans un concombre: le meilleur de toute ma vie! Houda me rejoint en courant. Nous rions aux éclats comme deux enfants.

Je répète et répète encore

  • Oh mon dieu, ils sont délicieux.

Cette scène est incongrue, irréelle. Nous voilà, filles d’Al-Musayfirah, en train de voler des légumes en les entassant dans nos tuniques relevées à la hâte pour en faire des sacs.

Bushra rayonnante, après avoir cueilli des concombres. | Céline Martelet, pour Heidi.news

Pour ajouter à l’absurde, la voiture s’embourbe dans un trou. Impossible de sortir de la boue. Un ami de Houda qui passait miraculeusement sur la route un peu plus loin vient nous aider. Céline me glisse à l’oreille.

  • C’est ça la Syrie. Il y a toujours un ange gardien qui passe par là pour te sauver. Les dingueries s'enchaînent toujours, comme si le film avait été écrit à l’avance!

On reprend la route après avoir également ramassé quelques poivrons. D’habitude très bavarde en voiture, Houda ne dit pas un mot et regarde le paysage, une cigarette fine et blanche entre les doigts.

Le retour de la mère enragée

Quelques heures après notre passage au village, une fois rentrées à Damas, son téléphone se met à sonner. Une déferlante de notes vocales et de messages écrits sur WhatsApp. Notre mère est de retour. Je l’ai bloquée sur mes réseaux sociaux où elle me harcelait après chaque publication, mais elle est encore en contact avec Houda. Elle est enragée, chacun de ses mots transpire la haine.

« Vous êtes toutes les deux des putes. Vous êtes une honte pour notre tribu à jamais. Vous avez traîné l’honneur des hommes dans la boue, vous avez livré votre propre frère, espèces de traînées. Je vous renie.»

Elle assure également qu’elle va mettre notre tête à prix. Houda rigole:

  • Elle va faire comment, depuis la Jordanie ?

Ma soeur rallume une cigarette, avale encore un café. Nous sommes épuisées mais impossible d’arrêter nos discussions.

Houda me rappelle des souvenirs de nos vies ensemble que j’avais oublié, probablement pour atténuer mes blessures invisibles. Elle redonne la mémoire. La nuit défile. Je la trouve si courageuse. Elle m’impressionne.

Dans l’épisode suivant, Bushra comprend que Houda n’est pas une exception. Autour d’elle, d’autres Syriennes ont appris à vivre sans permission.

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