External Publication
Visit Post

Retour en Syrie: deux sœurs plus fortes que la guerre

heidi.news.web.brid.gy June 27, 2026
Source

Le régime Assad est tombé. Bushra Alzoubi peut enfin retourner en Syrie, ce pays dont elle a été arrachée. Mais dès son arrivée à Damas, le bonheur des retrouvailles avec Houda et ses nièces réveille une histoire familiale marquée par la peur, la tribu et un crime d’honneur auquel elles ont échappé.

Vue du ciel, la Syrie n’a pas changé. Je reconnais l’alignement de ses terres agricoles, ses longues routes droites qui coupent les villages en deux. Nous sommes le 21 septembre 2025, j’ai le front collé au hublot, et dans quelques minutes, je vais débarquer à l’aéroport de Damas. Je rentre chez moi, dans mon pays. Quatorze ans après en avoir été arrachée.

Depuis plusieurs jours, mon cerveau refuse le sommeil. Il est en ébullition, imaginant le pire comme le meilleur. Assis à côté de moi, Majd, un jeune Syrien réfugié en Côte d’Ivoire où il est devenu coiffeur, se tourne vers moi.

- Tu peux arrêter de remuer les jambes comme ça? Déjà en attendant le vol, tu faisais bouger toute la rangée de sièges dans la salle d’embarquement. Tout va bien se passer! On va fumer une cigarette ensemble dès qu’on arrive, d’accord?

- Si tu veux. Mais tu peux comprendre mon stress, non?

Je souris, incapable de contrôler mon corps et mon esprit. Les deux sont envahis par la peur. Celle d’être devenue une étrangère dans mon propre pays, de ne plus y trouver ma place. Celle, aussi, du tourbillon émotionnel qui m’attend.

Fébrilité à l’aéroport

Autour de nous, tous les sièges semblent occupés par des familles syriennes. L’avion les ramène au pays après notre exil forcé. Il y a beaucoup d’enfants de moins de 14 ans, très probablement nés loin de la Syrie. Ils parlent allemand ou anglais avec leurs parents, qui leur répondent en arabe. Personne ne tient en place.

Lorsque l’appareil se pose sur le tarmac, tout le monde se lève en quelques secondes et se précipite vers la sortie. Nous rallumons nos téléphones, pressés de prendre la première photo de la Syrie libérée.

Avant le contrôle des passeports, les mains tremblantes, je me connecte au wi-fi de l’aéroport et j’envoie un court message à Houda, ma sœur aînée.

- Je viens d’atterrir.

- On t’attend impatiemment avec les filles.

Il est 11h52 à Damas.

Je n’ai pas vu Houda depuis plus de treize ans. Elle est restée en Syrie pendant toute la durée de la guerre. À 36 ans, elle vit désormais en banlieue de Damas, seule avec ses deux filles de onze et douze ans. Je n’ai jamais rencontré mes nièces.

Bienvenue en Syrie

Derrière son guichet, d’un geste sec de la main, un homme barbu en uniforme flambant neuf me fait signe d’avancer. Je lui tends mon document de voyage délivré par la préfecture de Paris. Il est rouge et ressemble presque à un vrai passeport français.

- C’est quoi ça?

- Un passeport émis par la France pour les réfugiés.

- Mais tu es syrienne?

- Oui. J’ai une photo de mon ancien passeport.

- Alors donne-moi cette pièce d’identité syrienne!

Les mains toujours tremblantes, je fouille dans mon téléphone pour retrouver une photo de mon ancien passeport. Sur le cliché, je porte un hijab noir qui me couvre les cheveux. Je trouve que j’ai l’air d’une petite fille fragile, presque effacée. Je lui montre l’image. Il saisit les données dans son ordinateur, lève les yeux, tamponne mon document et me lance: «Bienvenue en Syrie!»

Se serrer dans les bras

Tout semble irréel. Dans le hall des arrivées qui semble figé dans les années 1980, la foule forme une masse compacte. Je suis complètement désorientée. Soudain, une petite fille vêtue d’un T-shirt vert clair court vers moi et saute dans mes bras. C’est Sahar, ma plus jeune nièce. Elle s’accroche à mon cou, me serre fort et ne me lâche plus. Alors, j’éclate en sanglots.

Ma sœur porte une magnifique abaya noire bordée de rouge. En pleurs, nous tombons dans les bras l’une de l’autre. A cet instant, un amour profond me transperce. Le simple fait d’étreindre ma sœur me réconforte, me soulage. La peur des derniers jours s’évapore enfin. Houda enfouit sa tête contre mon épaule et me murmure:

- C’est bon, tu es arrivée, enfin.

- Je n’arrive pas à croire que je suis là avec toi.

A l'aéroport.| (Céline Martelet)

C’est la première fois que nous nous embrassons ainsi. Dans ma famille, nous avons très tôt appris à garder nos distances, à ne jamais nous toucher, même entre sœurs. Il aura fallu trente-deux ans, un exil forcé, une guerre, la chute d’un régime sanguinaire et quinze heures de voyage depuis Paris pour que cette injonction culturelle s’effondre.

Échapper à un crime d’honneur

Avec ma sœur, nous avons été séparées pendant plus de treize ans. Par la guerre, mais pas seulement. La nuit du 19 mars 2012, Houda a quitté notre village dans la province de Deraa, au sud-ouest de la Syrie. Elle a fui pour échapper à un crime d’honneur. Elle avait 22 ans.

Ma mère, issue de l’une des tribus les plus puissantes du pays, avait décidé qu’elle devait mourir pour avoir osé parler au téléphone avec un jeune homme, soldat du régime Assad.

Le début de cette histoire remonte à notre adolescence. Houda et moi grandissons au sein d’une fratrie de neuf enfants à Al-Musayfirah, une petite ville agricole dans les vignes et les champs d’oliviers. Coupées du reste du monde, notre unique liberté est d’aller à l’école.

Un seul destin: le mariage tribal

Le reste du temps, mes cinq sœurs et moi sommes les petites mains de notre mère. Elle nous fait cuisiner, nettoyer et servir les hommes de la maison. Notre père travaille à l’étranger. Il est rarement présent.

Ma vie est déjà toute tracée: comme ma mère, je dois épouser un membre de notre tribu, les Alzoubi. Un homme choisi en fonction des alliances à consolider, des terres à partager ou à acquérir.

Dans notre monde, le mariage est stratégique. La pudeur et la virginité des jeunes filles ne leur appartiennent pas. Elles sont un bien commun dont dépend la prospérité des familles.

En Syrie, les tribus – majoritairement sunnites – sont un pivot de la société et perpétuent depuis des siècles un puissant système patriarcal. Les hommes décident. Les mères éduquent les enfants à se soumettre aux codes et aux règles.

Pourquoi? Personne ne l’explique jamais. Mais existe-t-il seulement une explication?

C’est bientôt ton tour, docteur

En 2011, dans le sillage des printemps arabes, c’est au tour de la Syrie de se soulever contre le régime Assad. Tout part de Deraa, à une dizaine de kilomètres de chez moi. En mars, un groupe de quinze adolescents est arrêté pour avoir écrit sur le mur de leur école: «Jay alek eddor ya doctor» – c’est bientôt ton tour, docteur (Bachar al-Assad est médecin ophtalmologue). Ils seront torturés.

Les chefs tribaux de la ville tentent d’obtenir leur libération mais le redoutable patron des services de renseignement refuse et insulte leurs femmes. L’honneur est atteint. Les premières manifestations sont organisées et tout s'enchaîne très vite.

Depuis son palais présidentiel, Bachar al-Assad donne l’ordre d’ouvrir le feu sur la foule armée seulement de slogans. La colère ne retombera jamais. Une révolution est née. J’ai 17 ans et mon pays bascule dans la guerre.

Trois jours de punition

Des membres de ma tribu rejoignent l’Armée syrienne libre, principale milice d’opposition. Avec ma sœur, piégée dans notre famille, nous suivons tout cela à distance. Sans vraiment m’en rendre compte, je commence aussi ma propre révolution. Je ne supporte plus les ordres de ma mère, de mes frères. Je m’y oppose systématiquement.

A la fin de l’année 2011, l’un d’entre eux décide que je dois être rééduquée. Il m’enferme dans une chambre sans chauffage pour me frapper, me torturer malgré mes supplications. Ma mère entend très bien mes cris, mes pleurs mais n’intervient pas. Houda est la seule à s’interposer et à venir me voir. La punition dure trois jours; mon corps est couvert d’hématomes.

Dénoncer mon frère maltraitant

En mars 2012, j’ose à nouveau dire non: je refuse de servir le thé aux hommes. Les coups recommencent et je ne peux plus les supporter.

Mon frère s’en prend également à ma sœur. Pour mettre fin à cet enfer, avec Houda nous prenons une décision: le dénoncer au régime Assad.

Juste en face de notre maison, à quelques centaines de mètres, il y a une caserne de militaires. La nuit, nous montons sur le toit de notre maison pour entrer en contact avec les soldats.

Nous leur faisons de grands signes. Ils nous voient. Avec des gestes, nous parvenons à leur faire comprendre que nous allons déposer une feuille avec notre numéro de téléphone dans la rue près de chez nous. En cachette, Houda parvient ainsi à échanger avec eux et leur raconte la violence que l’on subit.

Le plan fonctionne: le soir même, les militaires viennent à la maison pour le conduire de force à la caserne où il est violemment frappé avant d’être relâché. Il s’enfuit aussitôt vers la Jordanie. Il n’a jamais su pourquoi il avait été arrêté.

Sensation d’être amoureuse

L’histoire aurait pu se finir là mais avec ma sœur, nous gardons contact avec deux jeunes soldats. J’ai dix-huit ans, elle vingt-deux. Ils sont à peine plus âgés que nous, et continuent à nous appeler pour prendre des nouvelles. Notre téléphone fixe est équipé d’un combiné portatif qui nous permet de leur parler en nous cachant dans le jardin.

Hussein me promet qu’un jour il m'emmènera loin de Deraa, dès qu’il aura fini son service militaire. Mon cœur vibre, je me fabrique un sauveur, le masculin capable de me sortir de mon enfer familial. J’ai la douce sensation d’être amoureuse pour la première fois de ma vie. Mais le piège se referme.

Frappée avec un chapelet

Le téléphone portable des soldats tombent en panne. Sans se méfier ils le confient à un réparateur du quartier, ignorant alors que l’homme est un partisan de l’Armée syrienne libre.

Il fouille l’appareil, découvre notre numéro de téléphone associé au nom de Houda et prévient immédiatement notre mère qui ne prend même pas le temps de venir nous demander des explications.

Ce jour-là, je m’en souviens: ma sœur est en train de faire du pain dans la cuisine lorsque notre mère entre dans la pièce, s’avance vers elle et la frappe avec son misbaha , un chapelet musulman. Les perles en bois claquent sur le visage de Houda.

Puis, une seule phrase, lapidaire:

- Je jure devant Dieu que tu vas le regretter.

Quitter le village

La nuit suivante, Houda me réveille et me propose de quitter le village.

- On doit partir, ils vont nous tuer. Il faut s’enfuir.

- Absolument pas, on ne vas pas faire ça à notre père. Si tu continues avec cette idée, je vais te dénoncer. Tu te souviens de ce que les gens ont fait à une fille du village qui a fugué?

- D’accord, je rigole, bien sûr que je ne vais pas le faire.

Je sais déjà de quoi est capable ma tribu. Je me rendors.

Tuer une fille ou l’autre

Le lendemain à 7h du matin, j’ouvre les yeux: Houda n’est plus là. Je comprends tout de suite qu’elle ne reviendra pas. Lorsque ma mère s’en rend compte, elle hurle, exige des réponses que je n’ai pas, m’accuse d’être la complice, me traite de pute.

Tout s'enchaîne très vite: mes oncles paternels débarquent pour m’interroger à leur tour. Ils me frappent et me répètent:

- Si on ne la trouve pas, c’est toi que l’on va tuer pour laver notre honneur.

Deux jours après, je tends l’oreille et je surprends une conversation entre ma mère et son grand frère. Il lui annonce la première étape de leur stratégie pour se venger de cet affront fait à notre tribu: l’Armée syrienne libre va enlever la dizaine de soldats de la base militaire puis les tuer. C’est ce qu’ils vont faire dès le lendemain.

Le «coupable» est émasculé

Des bouteilles d’alcool, dans lesquelles ont été dissous des somnifères, sont livrées aux jeunes militaires, ils s’endorment. Ils sont torturés puis exécutés. Mes proches sont fiers de venir me raconter la violence, la souffrance de ces jeunes soldats.

Celui qui parlait avec Houda a été emasculé avant d’être assassiné. Ma mère jubile.

- T’as vu la traînée, ce que l’on a fait à vos amoureux? Tu as vu ce qu’on est capable de faire?

Je ne réponds rien, de toute façon je ne suis pas autorisée à prononcer le moindre mot.

Le devoir manqué du père

Mon père est appelé en urgence et rentre des Emirats arabes unis. Pour réhabiliter son honneur, la tribu lui intime d’assassiner Houda, sa fille ainée. Il parvient à la localiser à Damas et part la rejoindre.

Mais il la laisse s’échapper de la voiture qui devait la ramener à la maison. Ma mère ne lui pardonnera jamais d’avoir manqué à ce qu’elle estime être son devoir.

Dans le village, la pression devient insupportable: des gens passent devant notre maison et crachent sur notre portail. Nous incarnons le déshonneur, on nous pousse à tout abandonner, y compris nos terres agricoles.

Fuir la honte en Jordanie

Un matin du printemps 2012, mes parents nous annoncent que nous allons partir en Jordanie. Toute notre famille embarque dans un van. Je me souviens de ma mère qui ce jour-là décide d’amener son four. Un geste égoïste de plus. Moi, on m'ordonne de tout laisser derrière moi. Mes vêtements, mes photos, mes cahiers d’école où j’écrivais des petits mots pour mes amies. On m’arrache à ma terre sans me laisser prendre le moindre souvenir. J’ai 18 ans, je quitte mon pays pour un long exil forcé.

Arrivée en Jordanie, je reste prisonnière de ma famille. Mais je mets en place ce que j’appelle encore aujourd’hui « mon mode survie ». Je me plie aux règles tout en préparant la suite en silence.

J’arrive à reprendre mes études et c’est ce qui va me sauver. Neuf ans après notre arrivée dans le pays du Jourdain, sans parler un mot de français, je postule pour une bourse d’étude en France. Je l’obtiens et débarque en Normandie le 31 août 2021.

Pendant tout ce temps, je n’ai aucune nouvelle de Houda. Elle ne réapparaîtra dans ma vie que le 9 décembre 2024, au lendemain de la chute de Bachar al-Assad, qui sera notre libération à toutes les deux. Un nouveau chapitre de notre intime révolution.

Dans l’épisode suivant, les deux sœurs iront affronter une peur ancienne: celle du village d’Al-Musayfirah et de la tribu qui a voulu leur mort.

Discussion in the ATmosphere

Loading comments...