Au Montana, bisons, chasseurs et tribus indiennes inventent une alliance contre Trump
Dans une région en pleine gentrification, la fondation American Prairie est accusée de vouloir effacer les cowboys. Pourtant, autour de leur programme, des ranchers adaptent leurs clôtures, protègent les carnivores et voient revenir castors, oiseaux et antilopes. La coalition des bisons est peut-être plus large qu’elle n’en a l’air.
À Lewistown, au cœur du Montana, le rodéo annuel rappelle une évidence que les visiteurs venus d’ailleurs oublient parfois: ici, la culture cowboy n’est pas un décor de carte postale. Elle est encore vivante, même si le plus gros employeur du comté est désormais l’hôpital et que l’agriculture ne pèse plus que 13% de l’économie locale.
C’est dans cette bourgade d’à peine 6000 habitants, où American Prairie a installé son siège, que se joue une partie décisive de l’avenir de son ambitieux projet, celui qui consiste à créer ici un parc national digne du Serengeti en Tanzanie.
Après leur massacre aux 19e siècle, les bisons n’ont subsisté quasiment qu’en tant qu’animaux domestiques aux Etats-Unis. Comme on l’a vu dans l’épisode précédent, American Prairie maintient sur des terres publiques un troupeau de bisons sauvages dont la population est régulée par la chasse. Le lobby des éleveurs lui oppose que, ces bêtes n’étant pas destinées à fournir de viande, elles ne devraient pas être considérées comme du bétail. Une interprétation particulièrement limitée de la notion économique de bétail. Car outre la multitude de services que ces bisons rendent pour la biodiversité, le troupeau d’American Prairie attire aussi des écotouristes dans la région.
Le rodéo annuel de Lewistown, dans le Montana. | Heidi.news.
Un cosplay de Yellowstone
Pour bien comprendre les racines profondes de l’hostilité à laquelle se heurte l’organisation, il n’y a rien de mieux que s’asseoir dans les gradins du rodéo.
Ici, peu de touristes, mais des ranchers en jeans et chemises à carreaux flanqués de leurs épouses en robes country, chapeaux de paille sur la tête. L’ambiance est bon enfant, presque nonchalante, quand bien même ce spectacle de monte de taureaux et de chevaux sauvages est éminemment risqué, comme en témoigne la présence d’ambulances à l’entrée. J’ai l’impression d’être dans le cosplay d’un épisode de la série télévisée Yellowstone , où des acteurs au visage buriné et hâlé, chapeau de cowboy vissé sur le crâne, s’échangent des répliques lapidaires en plissant les yeux sous la lumière du Midwest.
Bingo. Dans toutes les conversations résonne la série à succès. Moins pour ses qualités cinématographiques que parce qu’elle a favorisé une pression foncière autrement plus importante que celle d’American Prairie. Le Montana connaît une forme de gentrification de sa culture cowboy. Elle a fait exploser les prix du foncier. Le prix de la terre agricole a triplé en 20 ans ce qui pose un problème aux ranchers bien plus grave que les bisons.
Blizzard et -50°C
Des milliardaires comme Rupert Murdoch, Ted Turner ou le magnat Stan Kroenke, propriétaire des Los Angeles Rams et du club anglais d’Arsenal, ont acheté des ranchs de dizaines de milliers d’hectares. Ils ont été suivis par des entrepreneurs de la Silicon Valley ou de Wall Street qui veulent vivre leur part du rêve américain version grandes prairies depuis des communautés fermées comme le Yellowstone Club. La ville de Bozeman – surnommée «Boz Angeles» – a vu sa population augmenter de plus de 40% entre 2010 et 2020. Le phénomène s’est encore accéléré pendant la pandémie.
L'hiver, la température des prairies du Montana peut descendre jusqu’à -50° C. | APR, courtoisie
«Ils auraient dû tourner Yellowstone en hiver» , me lance, un brin vindicative, ma logeuse Jennifer. Propriétaire d’un petit ranch en plus de l’hôtel dont elle s’occupe près de la ville, cette Montanienne venue de Californie ajoute: «Avec les -50°C et le blizzard qu’on se tape ici en hiver, ça aurait moins donné envie à tout le monde d’acheter un ranch!»
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