À Genève, quand un lieu nouveau, mais ancien, fait briller un artiste italien majeur, mais oublié
Notre chroniqueuse a été marquée par la beauté d’une exposition à Soma, un nouvel espace d’art à Genève ouvert par la galeriste Mighela Shama Lorenceau. C’est l’écrin idéal pour les œuvres de l’artiste italien Salvatore Emblema. Marginalisé dans les années 1970 pour des raisons politiques (il n’était pas assez encarté communiste), il se révèle un artiste majeur de l’après-guerre. Il reste une semaine pour s’en éblouir.
Lui, c’est Salvatore Emblema (1929-2006), artiste majeur de l’art italien d’après-guerre. Elle, c’est Mighela Shama Lorenceau, la prochaine Ileana Sonnabend du marché de l’art. Le trait qui les unit s’appelle Soma, lieu unique et caché à Genève. Il s’agit d’un ancienn atelier de métallurgie reconverti en espace d’art qui se niche derrière la porte numéro 32 de la rue de l’Avenir, dans le quartier des Eaux-vives. Ce genre de collaboration arrivant rarement sur nos berges, je ne peux qu’encourager les amateurs d’art et d’architecture de s’y ruer avant qu’il ne soit trop tard. Intitulée May 1972 , cette exposition produite par Soma en partenariat avec la galerie White Cube, fermera ses portes le 20 juin ce qui signifie qu’il vous reste jusqu’à samedi prochain pour admirer le travail de cet artiste italien, pionnier du filtre et de la transparence et qui, pour les raisons en partie politiques, a terminé sa vie dans un injuste anonymat.
Mais avant de parler de l’artiste et de l'œuvre, commençons par elle, Mighela Shama Lorenceau. Ça doit faire une petite dizaine d’années que je la surveille. Je dis surveiller pour me donner de la contenance. En réalité, ce que je fais, c’est que je la contemple, comme l’on contemple un rosier qui grimpe, qui bourgeonne et qui s’épanouit. Lorsque je l’ai rencontrée pour la première fois, elle venait de passer la barre des 30 piges et, plus grave encore, de s’installer dans cette ville peu sensible aux arts et à la joie de vivre qui s’appelle Genève. Une choix dicté par le cœur, son époux, l’architecte genevois Romain Lorenceau étant, sous ses airs de poète disparu, accroché à son terroir comme une huître à son rocher.
Les galeries installées changent de regard
En 2018, Mighela Shama Lorenceau, d’origine vaudoise, ayant travaillé dans la mode à Londres et à Paris, s’installe donc dans ce hameau du bout du lac et, ne saisissant encore les codes et les mœurs qui la régissent, ouvre d’emblée, sans une ni deux, une galerie de jeunes artistes émergeants dans une minuscule arcade située sur les hauts des Eaux-vives. Les galeristes déjà installés à Genève l’observent avec un certain dédain. IIs se disent que la jeune femme ne sait pas ce qu’elle fait, ni dans quoi elle s’embarque et surtout, espèrent tout bas qu’il ne s’agisse que d’une lubie. Mighela Shama Lorenceau dans son espace Soma. © Annik Wetter
De son côté, Mighela Shama Lorenceau travaille d’arrache-pied. Elle repère des jeunes talents qui n’ont jamais été exposés, importe leurs œuvres et enchaîne les vernissages. Deux ans plus tard, elle inaugure une résidence d’artiste à la rue des Eaux-vives. Dotée d’un sens esthétique aiguisé et d’un œil comme on dit, elle sélectionne elle-même les artistes, les fait travailler sur place et, en exposant et en vendant leurs œuvres, les lance sur le marché. Pour les galeries déjà installées, la lubie commence à durer. Certains se demandent même s’ils ne serait pas judicieux, la prochaine fois qu’ils la croisent, d’ajuster leur regard. Ne plus la saluer de haut, mais d’égal à égal, voire pourquoi pas, de lever un poil leur menton.
La révélation de Londres
S’initiant aux rouages du marché de l’art, participant à des foires, suivant de près le calendriers des musées et des grandes galeries, Mighela Shama Lorenceau se penche de fil en aiguille sur des artistes plus établis et dont l’accès lui aurait été difficile, voire impossible quelques années plus tôt. En 2025, elle ferme sa galerie et sa résidence d’artiste pour se concentrer sur des partenariats institutionnels et sur la vente entre particuliers.
Un soir, alors qu’elle est de passage à Londres, elle découvre chez un collectionneur, une œuvre de Salvatore Emblema. Ce qu’elle voit d’abord, ou pense avoir vu d'abord, c’est le Giacometti. Un Giacometti de petite taille, assez typique, qu’elle a dû croiser autrefois dans une vente ou un musée. Elle s’arrête net devant la sculpture et, c’est à ce moment là qu’elle réalise que ce qui l’attire et la frappe dans ce Giacometti, n’est pas le Giacometti, qu’elle trouve certes très beau, mais ce qui se trouve derrière: une toile de jute sans cadre, imprégnée de pigments bruts et qui, par endroit, laisse entrer ou sortir, c’est selon, de la lumière et de la perspective. Son verre de pouilly-fumé à la main, elle s’approche de l’œuvre, la contemple et demande:
- Qu’est-ce donc ?
S’asseyant sur son fauteuil signé Jean Prouvé, le collectionneur lui conte alors l’histoire de cet «artiste-paysan» venant du Sud de l’Italie et qui fut l’initiateur de la detessitura, technique consistant à retirer un à un les fils de jute jusqu’à ce que la toile s’éclaircisse et laisse entrer la lumière. De la broderie à l’envers en quelque sorte, geste historiquement lié aux femmes.
- La mission d’Emblema n’était pas de générer de la beauté, ajoute-t-il, mais de mettre en valeur une beauté préexistante; celle de la nature, d’un lieu, d’une situation. Son plus grand défaut était de n’être pas suffisamment narcissique. Il ne cherchait pas à dominer, mais à servir la matière.
En rentrant à Genève, Mighela Shama Lorenceau se passionne pour cet artiste que personne ne semble connaître mais qui figure néanmoins chez certains collectionneurs avertis. Elle fouille de fond en comble les archives en quête d’images et, sans se l’avouer, rêve secrètement qu’un jour, oui un jour peut-être, elle sera en mesure de l'exposer. L'exposition des oeuvres de Salvatore Emblema à l'espace Soma à Genève. @ Annik Wetter
L’artiste
L’homme, donc, Salvatore Emblema, naît sous la dictature fasciste de Mussolini en 1929 à Terzigno, village situé au pied du Vésuve dans la banlieue napolitaine. Il a onze ans lorsque la deuxième guerre mondiale éclate et quinze lorsque le Vésuve entre en ébullition, saccageant une contrée déjà en proie à de nombreuses difficultés. Issu d’une famille de petits propriétaires terriens qui vivent principalement de leurs vignes, Emblema additionne deux étiquettes qui lui porteront par la suite préjudice: celle de venir du Sud et d’être propriétaire.
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