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Le plan Carney en IA : une politique au service des entreprises et les conditions de la riposte

Regroupement des médias critiques de gauche (RMCG) June 11, 2026
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Lancée le 4 juin 2026, la stratégie fédérale « _L'IA pour tous _ » se présente comme un projet rassembleur articulé autour de six piliers :1. protéger les Canadiens et préserver notre système démocratique ; 2. donner aux Canadiens les moyens de réussir ; 3. Favoriser l'adoption de l'IA pour garantir une prospérité partagée ; 4. bâtir les fondements de l'IA souveraine au Canada ; 5. favoriser l'expansion de champions canadiens de l'IA ; 6. établir des partenariats et des alliances fiables dans le monde. Derrière ce vernis progressiste se cache une réalité bien plus prosaïque : il s'agit avant tout d'une stratégie industrielle au service de l'accumulation capitaliste, financée par des fonds publics et légitimée par un discours nationaliste.

I. Le plan Carney sur l'IA : stratégie industrielle au service de l'accumulation capitaliste

Le cadre idéologique du plan est révélateur dès ses premières lignes. L'IA n'y est pas présentée comme une question de société à soumettre à la délibération démocratique, mais comme une réponse à une compétition économique internationale qu'il serait suicidaire de manquer. Comme le reconnaît le ministre Evan Solomon, ministre de l'Intelligence artificielle et de l'Innovation numérique, l'objectif est de créer des occasions d'affaires pour les entreprises canadiennes. Cinq des six piliers du plan sont explicitement axés sur le développement industriel de l'IA : ce n'est pas un programme social, c'est un programme de politique industrielle.

La mobilisation des ressources publiques au profit du capital privé est massive et assumée. Soutenir les « fleurons canadiens compétitifs à l'échelle mondiale », améliorer leur accès au capital de croissance et faire des marchés publics leur client stratégique : voilà ce que recouvre concrètement la promesse de souveraineté numérique. Celle-ci n'est pas une maîtrise collective et démocratique du développement technologique, mais une souveraineté d'État mise au service des entreprises privées dans la course mondiale à l'accumulation.

Sur la question du travail, la rhétorique gouvernementale se veut rassurante : on aidera les travailleurs à s'adapter, on leur offrira de la formation dirigée par l'employeur, on leur proposera 90 000 possibilités de stages. Mais cette logique consiste à plier les individus aux exigences de l'économie de l'IA, non à soumettre l'introduction de l'IA aux besoins des travailleurs. Les 250 000 emplois promis et les 200 milliards de croissance économique annoncés mesurent le succès de la politique en termes strictement marchands ; ils ne disent rien de la répartition de cette richesse.

La stratégie est tout aussi aveugle à ses propres contradictions écologiques. L'objectif de faire passer le taux d'adoption de l'IA de 12 % à 60 % en dix ans représente une explosion de la consommation énergétique et matérielle sans précédent. Le plan ne dit pas un mot sur l'empreinte colossale en eau, en énergie et en minerais rares que requièrent les centres de données et les infrastructures lourdes de l'IA, ni sur le nouvel extractivisme que cela implique pour les pays du Sud global. Là où l'urgence climatique impose un moratoire sur les infrastructures énergivores, Carney propose une accélération massive, tout en invoquant vaguement des normes environnementales rigoureuses et des énergies propres — contradiction jamais nommée, encore moins résolue. Car la consommation énergétique du numérique est portée par la prolifération des centres de données et des modèles d'IA de plus en plus gourmands en puissance de calcul, et cette expansion s'appuie sur un extractivisme dont les coûts sont externalisés sur les travailleurs, les travailleuses et les écosystèmes du Sud.

Le Canada ne fixe aucune ligne rouge : pas de liste d'utilisations interdites, pas de restrictions contraignantes sur la reconnaissance faciale, la notation sociale, la gestion algorithmique des travailleurs·euses ou la prise de décision automatisée en matière d'embauche, de logement ou de prestations sociales. Les droits des peuples autochtones sur leurs données sont ignorés. La généralisation de l'IA dans l'éducation est promue sans jamais interroger ce qu'elle détruit : la transmission véritable du savoir, l'effort cognitif, la relation pédagogique, l'autonomie intellectuelle. Ce qu'elle construit en revanche, c'est une dépendance de masse vis-à-vis des entreprises qui fourniront ces outils et collecteront les données de millions d'usagers captifs. Enfin, les partenariats noués avec l'Allemagne, le Royaume-Uni, les Émirats arabes unis, l'Arabie saoudite et le Qatar(Pole 6) confirment que la stratégie s'inscrit dans une logique d'intégration du Canada à la chaîne de valeur du capitalisme cybernétique mondial — non dans un projet d'émancipation nationale ou populaire.

II. Les réponses syndicales : forces réelles, limites structurelles

Face à la généralisation de l'IA, les organisations syndicales canadiennes et québécoises — CTC, CSN, CSQ et leurs afilliés — ont su nommer des problèmes réels et concrets. L'opacité des algorithmes, la déqualification des métiers, l'intensification de la surveillance, la menace sur les emplois, les risques pour la relation pédagogique, le sous-financement chronique des services publics : ces constats sont justes et nécessaires. Mais, le CTC, par la voie de sa présidente, Bea Bruske, accueille favorablement la stratégie Carney et se dit impatient de travailler ensemble avec un gouvernement qui mobilise par ailleurs des milliards de fonds publics au profit des entreprises privées.

L'Institut professionnel de la fonction publique du Canada (IPFPC) a eu raison de souligner que la stratégie Carney ne dit rien sur le nombre d'emplois publics susceptibles d'être supprimés, ne garantit aucune aide concrète au recyclage professionnel et ne s'engage nullement à consulter les syndicats avant tout déploiement de l'IA dans la fonction publique.

Plusieurs organisations syndicales québécoises, dont l'APTS, la CSN, la CSQ, la FIQ, la FTQ et le SCFP, ont appelé conjointement à un encadrement plus rigoureux du déploiement de l'intelligence artificielle, en insistant sur la gouvernance transparente, la participation active des travailleuses et des travailleurs, et l'augmentation des investissements en formation.

Ces positions sont nécessaires. Elles sont cependant insuffisantes, car leur limite fondamentale est d'accepter, implicitement ou explicitement, le cadre capitaliste dans lequel se déploie l'IA. On réclame de l'encadrement, de la transparence, des comités paritaires, des formations, des lois-cadres, une consultation véritable — autant de mesures qui présupposent que l'IA peut être bien gérée dans le système existant, pourvu qu'on y ajoute suffisamment de balises.

La CSQ, dans son document, L'IA : des balises sans dérives , mars 20276 met de l'avant une trentaine de revendications relatives à l'IA, regroupées autour de six axes : 1. mettre l'IA au service du bien commun ; 2. renforcer la souverraineté numérique ; 3. garantir une IA respectueuse des travailleuses et des travailleurs ; 4. défendre des services publics à visage humain ; 5. préserver l'autonomie professionnelle face à l'IA ; 6. promouvoir un usage éthique et responsable de l'IA générative.

Et comment ce document de la CSQ prétend-il pouvoir imposer aux géants de l'IA et des gouvernements à leur service une telle orientation ? La réponse est aussi simple que sidérante : « Le dialogue social constitue un levier essentiel pour orienter l'usage de la technologie de manière à améliorer le bien-être des travailleuses et des travailleurs, tout en reflétant les principes humanistes propres au syndicalisme. » Face aux intentions affichés des grandes entreprises du secteur, l'appel au dialogue social est pour le moins une démission. Tous ces appels à la concertation partagent la même illusion : celle qu'une technologie structurellement conçue pour maximiser les profits et exploiter le travail humain peut être domestiquée par la concertation sociale et la régulation étatique, sans toucher aux rapports de production qui la génèrent.

Cette illusion a des conséquences pratiques directes. Les revendications syndicales se concentrent sur le droit à la consultation avant le déploiement de l'IA et sur des formations pour aider les travailleurs et les travailleuses à s'adapter. Nulle part n'apparaît la revendication d'un droit de veto réel — et non d'un simple droit de consultation — sur l'introduction de systèmes automatisés dans les milieux de travail. Nulle part n'est posée la question d'une réduction généralisée du temps de travail sans perte de salaire comme réponse structurelle à l'automatisation. Si l'IA augmente la productivité tandis que les salaires stagnent, que les compétences s'érodent et que les emplois disparaissent, les bénéfices de cette mutation reviendront aux employeurs et aux entreprises technologiques — non aux travailleurs et aux travailleuses qui les auront générés. S'adapter à l'économie de l'IA capitaliste, c'est en accepter les prémisses : la croissance sans limite, la compétitivité comme horizon, la productivité comme valeur suprême.

L'angle mort écologique de ces positions est peut-être le plus révélateur. Les documents syndicaux mentionnent parfois les impacts environnementaux de l'IA et défendent une sobriété numérique. Aucune organisation ne développe ce que cela implique concrètement : un moratoire sur les infrastructures énergivores, une dénonciation de l'extractivisme numérique et de ses conséquences sur les travailleurs et travailleuses du Sud global qui extraient les minerais nécessaires aux centres de données, une exigence de décroissance articulée à la lutte contre la crise climatique. L'absence d'une perspective qui relie les luttes syndicales à l'urgence environnementale — laisse le syndicalisme dans un cadre productiviste implicite, incapable d'interroger la logique d'illimitation au cœur du capitalisme cybernétique. Dire que les travailleurs doivent être présents à la table avant que les systèmes ne soient achetés, conçus et déployés est une exigence juste — mais elle reste insuffisante si cette table demeure celle du dialogue social dans les limites de ce que le capital est disposé à concéder.

III. Orientations et revendications d'une gauche écosocialiste [1]

Face à ces limites, les courants de la gauche de rupture convergent vers un programme qui refuse de se laisser enfermer dans la gestion du capitalisme numérique.

La revendication centrale est le retrait de la recherche-développement en intelligence artificielle des mains des groupes capitalistes privés. La R&D doit être soumise aux procédures de la communauté scientifique indépendante des intérêts marchands, avec une transparence totale sur la conception des modèles, l'entraînement des algorithmes et les méthodologies techniques.

Les subventions publiques aux investisseurs privés de l'économie numérique doivent cesser, et les autorités publiques — locales, régionales, nationales — doivent se donner les moyens d'assurer gratuitement une infrastructure publique de messagerie, de stockage de données et de réseaux sociaux, placée sous contrôle démocratique et garantissant la protection des données personnelles des usagers et usagères. Le commerce de ces données doit être interdit.

Ces orientations s'accompagnent de plusieurs interdictions immédiates. L'usage de l'IA dans les domaines militaires et policiers doit être prohibé. Il doit aussi être prohibé dans la création artistique et littéraire, afin de protéger les droits des créateurs et créatrices et pour mettre fin au pillage des œuvres humaines.

La diffusion de contenus racistes, sexistes et LGBT-phobes doit être réprimée. L'accès des enfants de moins de seize ans aux réseaux sociaux doit être questionné, et les programmes scolaires réformés pour développer l'esprit coopératif, le sentiment d'appartenance à la nature et le respect du vivant.

Sur le terrain du travail, la gauche de rupture oppose à la logique des licenciements massifs un programme offensif de contrôle ouvrier. Toute introduction de l'IA dans une entreprise doit faire l'objet d'une obligation de consultation des travailleurs et des travailleuses , assortie d'un véritable droit de veto syndical — non d'une simple information préalable. Le contrôle ouvrier doit s'exercer sur l'évolution de la charge de travail en quantité et en qualité. La réduction du temps de travail sans perte de salaire est posée comme la réponse structurelle principale aux suppressions d'emplois qui risquent d'accompagner, comme cela s'est déjà illustré dans les grandes entreprises de l'IA, là où le syndicalisme institutionnel ne propose que des formations à l'adaptation.

La puissance des géants technologiques repose en effet sur la surexploitation de millions de travailleurs, de travailleuses et d'enfants dans les mines de terres rares et les usines électroniques du Sud global. Seul un syndicalisme de combat articulant les luttes à tous les niveaux de la chaîne de valeur est à la hauteur de cet enjeu.

Sur le plan des services publics, le maintien et l'extension de l'emploi dans les secteurs du soin — enseignement, santé, aide à l'enfance et aux personnes âgées, prévention des violences faites aux femmes — sont revendiqués comme une priorité absolue, de même que le maintien des guichets physiques dans les administrations, au nom du droit de tous à un service public humain.

L'impératif écologique doit occuper une place irréductible dans ce programme. Un moratoire immédiat sur la construction de nouveaux centres de données et d'infrastructures lourdes est exigé comme condition préalable à tout autre débat. Toute avancée future doit être conditionnée à l'adoption d'une stratégie globale incluant un plan contraignant de réduction des émissions de gaz à effet de serre conforme aux objectifs mise de l'avant par le GIEC, la gestion durable de l'eau et des minerais, la réduction des inégalités sociales et la restauration des écosystèmes dégradés.

L'économie numérique ne doit plus servir de vecteur à la croissance marchande par la généralisation des objets connectés. La seule perspective jugée compatible avec la dignité humaine et la survie de l'espèce est celle d'une décroissance planifiée dans la justice sociale, orientée vers la satisfaction des besoins réels démocratiquement déterminés dans le respect des limites des écosystèmes.

La lutte contre l'IA capitaliste est indissociable de la lutte contre le capitalisme lui-même. Libérer la technologie de l'emprise du capital n'est pas un simple choix programmatique parmi d'autres : c'est une nécessité historique imposée par les contradictions croissantes du système capitaliste. Sans cette rupture, l'humanité s'achemine vers une situation où les élites capitalistes et gouvernementales qui promeuvent l'IA pourront exercer un contrôle total sur le travail, la pensée et l'existence quotidienne.


[1] Cette partie reprend les analyses de Daniel Tanuro dans son texte Thèses pour une critique écosocialiste de l'intelligence artificielle

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