Cambodge : derrière la grâce de l’opposant Kem Sokha, le système de Hun Sen perdure
Cette semaine, le principal opposant au Cambodge a été partiellement gracié. Un geste qui en dit long sur l’identité politique du pays et en particulier sur celui qui en reste l’homme fort. C’était ce mardi 26 mai : Kem Sokha, 72 ans, recevait la grâce royale. Arrêté en 2017, condamné en 2023 à 27 ans de prison pour trahison, complot avec des étrangers pour renverser le gouvernement, il était en résidence surveillée. Kem Sokha est l’ancien chef du Parti du sauvetage national du Cambodge, principale coalition de l’opposition, née d’une fusion du Parti des droits de l’homme et du parti de l’autre opposant historique Sam Rainsy. La seule formation politique capable de défier le Parti du peuple cambodgien au pouvoir. Cette coalition avait en effet créé la surprise en remportant 43 % des sièges à l’Assemblée aux élections de 2013. Une percée éclatante qui menaçait de se traduire en victoire au scrutin suivant de 2018. Or en 2017, le Premier ministre de l’époque, Hun Sen, décide de tout stopper. La répression politique est totale avec l’emprisonnement de Kem Sokha, le retour en exil de Sam Rainsy et la dissolution de leur coalition. Ce qui a fait du Cambodge de fait un régime à parti unique. Et aujourd’hui, Hun Sen, Premier ministre pendant 38 ans, a beau avoir passé officiellement la main à son fils Hun Manet, chef du gouvernement depuis 2023, il reste l’homme qui prend les décisions importantes, au poste de président du Sénat et d’actuel chef de l’État par intérim. C’est lui qui a signé la grâce royale, au nom du roi Norodom Sihamoni, atteint d’un cancer et qui se remet tout juste d’une opération chirurgicale à Pékin. L’opposition neutralisée Mais cette grâce de l’opposant Kem Sokha est seulement partielle. Kem Sokha reste interdit de voter, de faire de la politique de manière générale et de quitter le Cambodge. Ce n’est donc pas le signal d’une libéralisation politique, d’un pas vers la démocratie. L’opposition reste étouffée, victime d’arrestations et de restrictions arbitraires. Cette grâce partielle est davantage un calcul géopolitique de la part de Hun Sen. En libérant Kem Sokha sans lui rétablir ses droits politiques, il le neutralise en l’empêchant de dénoncer au monde l’autoritarisme du gouvernement cambodgien. Hun Sen donne ainsi à son fils Hun Manet l’image d’un Premier ministre modéré. Objectif : montrer patte blanche à l’Occident, éviter les pressions, surtout les sanctions, en espérant attirer les investisseurs étrangers. Le pouvoir craignait aussi la renaissance d’une opposition qui agite le sentiment nationaliste contre la Thaïlande dans le conflit frontalier qui n’est toujours pas résolu. Cybercriminalité et répression politique Sans opposition reconstituée, pas de critique non plus contre la corruption autour de la cybercriminalité. À ce sujet, Hun Sen a fait une déclaration ce lundi 25 mai, juste à la veille de la grâce de Kem Sokha. Il a appelé à arrêter non seulement les membres des réseaux criminels qui opèrent les centres d’arnaque en ligne, mais aussi les responsables politiques qui les protègent et qui en tirent de l’argent. Une annonce faite sous la pression internationale, notamment de la Chine et des États-Unis. Ces dernières années, le Cambodge est devenu le pays au cœur des réseaux internationaux de cyberarnaque. Principale raison : cette criminalité numérique est le dernier monstre né d’un système économique et politique plus ancien dans lequel des acteurs interconnectés, des réseaux de sécurité privés, des fonctionnaires corrompus et des groupes criminels transnationaux opèrent en toute liberté. Exemple avec ce sénateur et homme d’affaires cambodgien, Kok An, sanctionné fin avril par le département américain du Trésor, qui l’accuse de contrôler des centres d’arnaque en ligne et de protéger un réseau criminel qui a extorqué des milliards de dollars à des victimes américaines. C’est ce même système fondamentalement corrompu qui fait taire toute opposition politique. Et le Cambodge est loin d’en être sorti. Par Joris Zylberman – Radio France Internationale – 29 mai 2026
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