[Blog] Réécrire la réalité
Si vous suivez un peu ce qui se passe autour de l’IA générative, vous vous êtes peut-être amusés de ce qu’on nous ait rebattu les oreilles pendant deux ans avec le « prompt engineering » (optimiser les requêtes envoyées à un chatbot), avant de décréter que finalement c’était déjà obsolète et qu’il fallait passer au « context engineering » (optimiser l’environnement informationnel dans lequel les chatbots viennent puiser). En tout cas, personnellement, c’est le genre de chose qui m’a incité à prendre un peu de recul par rapport à l’actualité frénétique de ce domaine, et faire de la veille sur un rythme plus lent.
C’est pourquoi je ne m’attendais pas du tout à voir surgir cette expression de « context engineering » alors que je parcourais les actes de la dernière conférence Docam, encore moins dans un article de Michael Buckland sur la critique du concept d’information. Pendant un instant, je me suis dit « Tout est foutu, ces expressions à la noix me rattrapent même dans des lectures théoriques de fond… » Sauf que pas du tout : quand Buckland affirme que la documentation, c’est du context engineering , il livre en fait un commentaire assez malin sur notre rapport à la réalité.
Que peut-on faire quand la réalité ne nous plaît pas ? Deux options : changer notre manière de penser… ou bien changer la réalité elle-même. Quand on lit attentivement les théoriciens de la documentation de ces vingt-cinq dernières années – Buckland cite Day (2001) et Frohmann (2004) mais on pourrait ajouter ici Ferraris (2013), entre autres –, on mesure à quel point ce sont les documents qui façonnent en grande partie notre rapport à « la réalité ». Or, contrairement à la vision dominante en sciences de l’information, ces documents ne sont pas comme des « conteneurs » neutres, qui accueilleraient une information correspondant elle au « contenu » réel. Les documents font eux-mêmes partie de la réalité. C’est dans ce sens qu’il faut entendre ici « context engineering », que je traduirais du coup volontiers par « réécrire la réalité », à prendre au sens littéral.
Tout ça m’a d’abord fait penser à la notion de « post-vérité » ainsi que, de manière plus générale, aux effets très concrets de l’influence, de la désinformation, de la censure, de la propagande, etc. J’ai aussi pensé aux métiers des archives ou aux problématiques de l’historiographie. Mais le propos de Buckland se veut encore plus global. Quand on se met dans une « bulle de filtre » (avec toutes les précautions dont il faut se munir quand on manie cette notion), et on est aussi en train de réécrire la réalité. Le modèle théorique proposé par Buckland met en relation les éléments suivants :
Contexte externe au sujet (environnement) – Documents – Caractéristiques des documents – Constructions mentales (réception, interprétation, expression…) – Contexte interne du sujet (conscience, connaissance)
À lire dans les deux sens ! Voilà notre rapport à la réalité, médié par les documents, ainsi que le résume Buckland : dans un sens, lecture ; dans l’autre sens, écriture. Je suis évidemment très intéressé par la place qu’occupe la réception dans ce modèle : cela correspond au « tournant sémiotique » des sciences de l’information dont parle souvent Birger Hjørland dans ses travaux, et qui m’a donné envie de travailler sur le concept de documentarité (voir notamment « De la documentarité à la documentness »).
Nous sommes donc tous un peu « context engineers »… même si concrètement cette expression est plutôt utilisée pour désigner un nouveau genre de profession, quelque part entre le documentaliste et le spécialiste du référencement à destination de l’IA générative. Reste à savoir si cette profession existera plus de deux ans.
Bibliographie
BUCKLAND, Michael, 2025. A Documentalist Critique of Information Science. In : Proceedings from the Document Academy. 2025. Vol. 12, n° 2. DOI 10.35492/docam/12/2/2.
DAY, Ronald E, 2001. The modern invention of information: discourse, history, and power. Carbondale : Southern Illinois University Press. ISBN 978-0-8093-2390-6.
FERRARIS, Maurizio, 2013. Documentality: why it is necessary to leave traces. New York : Fordham University Press. ISBN 978-0-8232-4968-8.
FROHMANN, Bernd, 2004. Deflating Information: From Science Studies to Documentation. Toronto : University of Toronto press. ISBN 978-0-8020-8839-0.
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