{
"$type": "site.standard.document",
"bskyPostRef": {
"cid": "bafyreig7yi7vzaptpvs26ayco3fcrgqog3ttbmn73krxmuol6desygo7ym",
"uri": "at://did:plc:2txuvtwmiemad7rwnhrultex/app.bsky.feed.post/3mjzghupq5xn2"
},
"path": "/blog/2026-04-20-reecrire-la-realite.html",
"publishedAt": "2026-05-22T22:44:32.114Z",
"site": "https://www.arthurperret.fr",
"tags": [
"un article de Michael Buckland",
"De la documentarité à la documentness",
"10.35492/docam/12/2/2"
],
"textContent": "Si vous suivez un peu ce qui se passe autour de l’IA générative, vous vous êtes peut-être amusés de ce qu’on nous ait rebattu les oreilles pendant deux ans avec le « _prompt engineering_ » (optimiser les requêtes envoyées à un chatbot), avant de décréter que finalement c’était déjà obsolète et qu’il fallait passer au « _context engineering_ » (optimiser l’environnement informationnel dans lequel les chatbots viennent puiser). En tout cas, personnellement, c’est le genre de chose qui m’a incité à prendre un peu de recul par rapport à l’actualité frénétique de ce domaine, et faire de la veille sur un rythme plus lent.\n\nC’est pourquoi je ne m’attendais pas du tout à voir surgir cette expression de « _context engineering_ » alors que je parcourais les actes de la dernière conférence Docam, encore moins dans un article de Michael Buckland sur la critique du concept d’information. Pendant un instant, je me suis dit « Tout est foutu, ces expressions à la noix me rattrapent même dans des lectures théoriques de fond… » Sauf que pas du tout : quand Buckland affirme que la documentation, c’est du _context engineering_ , il livre en fait un commentaire assez malin sur notre rapport à la réalité.\n\nQue peut-on faire quand la réalité ne nous plaît pas ? Deux options : changer notre manière de penser… ou bien changer la réalité elle-même. Quand on lit attentivement les théoriciens de la documentation de ces vingt-cinq dernières années – Buckland cite Day (2001) et Frohmann (2004) mais on pourrait ajouter ici Ferraris (2013), entre autres –, on mesure à quel point ce sont les documents qui façonnent en grande partie notre rapport à « la réalité ». Or, contrairement à la vision dominante en sciences de l’information, ces documents ne sont pas comme des « conteneurs » neutres, qui accueilleraient une information correspondant elle au « contenu » réel. Les documents font eux-mêmes partie de la réalité. C’est dans ce sens qu’il faut entendre ici « _context engineering_ », que je traduirais du coup volontiers par « réécrire la réalité », à prendre au sens littéral.\n\nTout ça m’a d’abord fait penser à la notion de « post-vérité » ainsi que, de manière plus générale, aux effets très concrets de l’influence, de la désinformation, de la censure, de la propagande, etc. J’ai aussi pensé aux métiers des archives ou aux problématiques de l’historiographie. Mais le propos de Buckland se veut encore plus global. Quand on se met dans une « bulle de filtre » (avec toutes les précautions dont il faut se munir quand on manie cette notion), et on est aussi en train de réécrire la réalité. Le modèle théorique proposé par Buckland met en relation les éléments suivants :\n\nContexte externe au sujet (environnement) – Documents – Caractéristiques des documents – Constructions mentales (réception, interprétation, expression…) – Contexte interne du sujet (conscience, connaissance)\n\nÀ lire dans les deux sens ! Voilà notre rapport à la réalité, médié par les documents, ainsi que le résume Buckland : dans un sens, lecture ; dans l’autre sens, écriture. Je suis évidemment très intéressé par la place qu’occupe la réception dans ce modèle : cela correspond au « tournant sémiotique » des sciences de l’information dont parle souvent Birger Hjørland dans ses travaux, et qui m’a donné envie de travailler sur le concept de documentarité (voir notamment « De la documentarité à la documentness »).\n\nNous sommes donc tous un peu « _context engineers_ »… même si concrètement cette expression est plutôt utilisée pour désigner un nouveau genre de profession, quelque part entre le documentaliste et le spécialiste du référencement à destination de l’IA générative. Reste à savoir si cette profession existera plus de deux ans.\n\n# Bibliographie\n\nBUCKLAND, Michael, 2025. A Documentalist Critique of Information Science. In : _Proceedings from the Document Academy_. 2025. Vol. 12, n° 2. DOI 10.35492/docam/12/2/2.\n\nDAY, Ronald E, 2001. _The modern invention of information: discourse, history, and power_. Carbondale : Southern Illinois University Press. ISBN 978-0-8093-2390-6.\n\nFERRARIS, Maurizio, 2013. _Documentality: why it is necessary to leave traces_. New York : Fordham University Press. ISBN 978-0-8232-4968-8.\n\nFROHMANN, Bernd, 2004. _Deflating Information: From Science Studies to Documentation_. Toronto : University of Toronto press. ISBN 978-0-8020-8839-0.",
"title": "[Blog] Réécrire la réalité",
"updatedAt": "2026-04-20T17:00:00.000Z"
}