Proton : la trahison
Il y a quelques années, je suis parti en quête. Une quête semée de pièges et d'embûches, comme l'actualité nous l'a récemment rappelé.
Cette quête, c'était celle d'outils numériques ne dépendant pas des GAFAM ou d'autres acteurs délétères (venant généralement des États-Unis ou de Chine).
Une quête qui devrait intéresser tous et toutes les citoyen·es européen·es inquiet·es du respect de leur vie privée et des droits humains, mais aussi de l'avenir de leur planète.
Une quête qui intéresse d'ailleurs enfin en haut lieu, grâce aux coups de boutoirs imbéciles de l'administration Trump, et alors que la notion de "souveraineté numérique " devient même un buzzword presque vidé de son sens. C'est mieux que l'indifférence qui précédait, me direz-vous.
Car il y a maintenant des certitudes :
- Voir nos écoles et nos entreprises imposer les suites Google et Microsoft en 2026 ? Un non-sens.
- Continuer à poster sur TwiXter alors que Musk est une menace directe pour nos démocraties ? Un renoncement.
- Parler de "data-centers" souverains alors-même que ces infrastructures sont des boîtes noires le plus souvent financées par des acteurs extra-européens ? Un rideau de fumée.
Mais une fois que le plus dur est fait (accepter ce constat), on fait quoi ? On choisit quels acteurs ?
On pourrait parler réseaux sociaux ou choix étatique, mais l'actualité récente sur le front des suites logiciels européennes a été intense, alors je vais plutôt m'attarder sur ce point.
Car, alors que je pensais avoir trouvé deux perles rares en provenance de Suisse [i nsert joke sur l'or des nazis], il se trouve que l'une et l'autre semblent prendre des décisions opposées.
Parlons donc de Proton , et d'Infomaniak.
Commençons, comme de coutume, par les mauvaises nouvelles.
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PS : bon courage pour ce weekend caniculaire.
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Je suis : dégouté.
La quête semblait toucher à sa fin : un acteur numérique européen avait enfin trouvé grâce à mes yeux, depuis 2 bonnes années maintenant, et j'y avais transféré une belle partie de mes billes, au fur et à mesure.
Ses services répondaient à la majorité de mes besoins professionnels, sans avoir à sacrifier de manière trop conséquente mes habitudes et la fluidité du tout. L'ajout de services réguliers (encore récemment, les documents en ligne ou la visio), donnait cette impression d'une suite qui se renforçait rapidement.
C'était clair, c'était bien foutu. Il y avait de quoi croire en Proton, puisque c'est d'elle que l'on parle.
Cette entreprise pouvait remporter la mise parmi les différentes suites de services numériques made in Europe plus ou moins complètes qui faisaient leur apparition, et s'adressant aussi bien aux pros qu'au grand public. Elle allait bientôt pouvoir prétendre au trône de meilleure alternative européenne à Google Workspace ou Microsoft 365.
Oui mais voilà.
Le 7 juin dernier, un post publié dans le canal Reddit "degoogle" notait une information pour le moins problématique :
Proton semblait sponsoriser sciemment une vidéo du Youtubeur d'extrême droite Vincent Lapierre.
Vincent Lapierre, c'est un joyeux programme : figure médiatique importante de l'extrême droite française ; ancien d'Égalité & Réconciliation, le mouvement d'Alain Soral ; poto inévitable de Dieudonné ; négationniste invétéré. Bref, on n'est pas sur un mec borderline. On est sur un fasciste notoire et assumé.
Et c'est donc ce type que Proton décide de financer ?
Capture d'écran du post Reddit initial (de ce qui semble être une vidéo de grande qualité au vu du sujet)
L'entreprise évoque, dans une réponse le lendemain, une maladresse. Leur équipe "n'avait pas la connaissance du contexte français ". Votre boite est basée à Genève, les bougs. On a un peu de mal à y croire. Mais soit.
Mais voici le morceau le plus important de leur réponse :
"la chaîne de Vincent Lapierre n'aurait jamais dû faire partie de notre programme d'affiliation et de parrainage, car nous évitons délibérément toute association avec des chaînes dont le contenu pourrait détourner l'attention de notre message et diviser notre communauté."
Hmmm. C'est vrai que soutenir un soralien a de quoi diviser votre commu... mais le plus gênant pour Proton n'est visiblement pas qu'il soit soralien, mais bien qu'il porte une opinion tranchée, quelle qu'elle soit. Être un néo-nazi ou un militant écolo, on imagine en lisant cela que c'est la même chose, pour l'équipe de Proton.
Ça devient gênant. Mais je vais insister sur un autre point, plus technique :
Cette "sponsorisation" d'une vidéo du Youtuber n'est pas ce qu'on appelle un simple "pre-roll", c'est à dire une pub qui passe juste avant une vidéo. Non, il s'agit bien d'un pur placement produit de plus de 2 minutes, intégré dans une vidéo bien nauséabonde comme sait les produire l'influencer fasciste.
Or, quiconque ayant déjà bossé sur ce type de campagnes d'influence (il se trouve que c'est mon cas 👋) sait comme il est habituel pour "l'annonceur" (celui qui paye pour intégrer son segment publicitaire, donc) de vérifier comment ledit segment est intégré dans la vidéo... mais aussi ce que raconte la vidéo complète, pour éviter des incohérences 🙃
Je reste donc très peu convaincu par ces excuses : soit l'équipe de Proton est incompétente, soit elle savait très bien ce qu'elle faisait. Et au vu de ce qui suit, vous verrez pour quelle hypothèse je penche.
Car c'est là qu'intervient le patron de Proton, Andy Yen. Au lendemain de la réponse officielle de son entreprise sur Reddit, il va multiplier les messages troublants sur ce même réseau. Je m'intéresserai principalement ici à une de ces réponses.
Yen y explique avoir passé du temps au téléphone avec Lapierre (chacun ses hobbies) pour le rassurer (!) : oui, Proton aurait également coupé le sponsoring d'un influenceur "de gauche " avec des opinions "aussi controversées que Lapierre ". Me voilà rassuré.
Il élabore ensuite, en précisant que les gens du même bord politique que Lapierre (l'extrême droite, donc) au sein de Proton trouvent qu'il "va trop loin". On est heureux de savoir qu'il y a des fascistes chez Proton, et qu'ils pèsent visiblement dans les décisions de la boîte.
Yen termine sur le truc habituel de la droite dure, des Trumpistes au RN : le plus important c'est la "liberté d'expression " pour toutes les opinions "non illégales ". Surtout si elles sont de droite, visiblement, comme la gestion des plateformes sociales par Musk ou Zuckerberg le démontre tous les jours, comme Bolloré le démontre régulièrement pour les médias plus traditionnels.
Proton n'a d'ailleurs pas, à ma connaissance, financé de profils de gauche radicale. Hmm.
Andy Yen va lui continuer à poster des réponses par la suite, toutes plus navrantes les unes que les autres. "The Holocaust point ", sérieusement ?
Il est clair pour moi que Yen et Proton savaient très bien où ils mettaient les pieds en traitant avec Lapierre, et que financer des agitateurs nazis ne leur pose aucun problème.
Comme le dit très bien un utilisateur sur Reddit:
"Imaginez que vous souhaitiez vous affranchir de Google, vous affranchir de Meta, privilégier les alternatives européennes, faire passer la protection de votre vie privée avant tout, et bénéficier de services qui ne financent personne susceptible de vous priver de vos droits.
Pourquoi est-ce si difficile, pourquoi ? "
En même temps, il faut bien le dire : il y avait quelques signaux annonciateurs pour qui savait regarder.
D'une manière générale, la communication de Proton était de qualité. Il y avait du pognon et des gens doués derrière, cela se sentait. C'est aussi ce qui faisait qu'elle avait le potentiel d'un jour concurrencer les gros acteurs états-uniens.
Mais depuis quelques temps, il y avait des choses surprenantes. Leurs posts semblaient traiter de plus en plus les sujets d'actus tech avec un prisme états-unien, justement, et cela depuis les États-Unis. Quand votre argument principal de vente, à vos débuts, étaient d'être une alternative européenne aux GAFAM, cela dénote d'un changement de stratégie assez profond.
Il y avait aussi le sujet de TwiXter : l'entreprise continuait à y poster comme si rien n'avait changé ces derniers temps, alors qu'investir des plateformes alternatives comme Bluesky et Mastodon aurait été plus cohérent, a minima.
Mais c'est surtout du côté d'Andy Yen, encore lui, qu'il fallait regarder.
Yen reste un personnage assez mystérieux, en tout cas discret jusqu'à récemment. On sait tout de même qu'avant de créer Proton à Genève, il a un peu bourlingué. Né à Taïwan, il a fait ses études en Californie, puis s'est donc installé en Suisse pour travailler au CERN en tant que physicien spécialiste des particules.
Son passage Californien est probablement assez éclairant, puisqu'il ne fait que suivre les mêmes trajectoires politiques que la majorité des tech bros de la Silicon Valley,in fine.
Dès 2025, Yen tweetait notamment en faveur de Trump et des Républicains, ce qui pose à nouveau la question de sa pseudo-neutralité.
Et il y a quelques semaines, notre chantre de la liberté d'expression choisissait aussi des médias intéressants pour prendre la parole, en France, donnant deux interviews : au JDD de Bolloré et dans un Figaro dont le positionnement politique tend de plus en plus à l'extrême droite. La neutralité, on vous a dit !
Andy Yen, en interview à la RTS
Quoi qu'il en soit, Proton, ce sera sans moi désormais. Adios. Belle route vers la droite à vous.
J'ai d'ores et déjà mis fin à mon abonnement, et à la fin de la période déjà payée d'avance, je me retaperai une nouvelle migration vers un autre acteur. Quel plaisir.
Pour aller chez qui ?
Bah, j'ai bien une idée.
Par bonheur, il n'y a pas que Proton pour faire passer votre suite numérique en mode EUROPE 🇪🇺
En France, il y a Mailo. En Allemagne, il y a Tuta. J'ai en eu des retours positifs sur les deux, mais je ne suis pas utilisateur moi-même.
Il y a aussi les solutions soutenues par des gouvernements, ou bien la version coopérative.
Mais si on reste en Suisse, il y a Infomaniak !
Bon, je trouve le nom de la boîte ringard, il faut le dire, parce que caler des "k" partout dans le nom de ses marques, c'est so 2008.
Mais si on met de côté cet aspect 1/ accessoire 2/ subjectif, je suis super satisfait de mon usage : c'est là que j'ai migré mes mails et mon drive perso, et j'utilise régulièrement leur outil de visio pour la partie pro. C'est aussi la boite derrière le fameux SwissTransfer, l'alternative très cool et plus éthique à WeTransfer.
Mais... qu'est ce qui garantie que le patron d'Infomaniak n'est pas un aussi gros débilos que celui de Proton ?
Et bien : il n'y a plus de patron à proprement parler ! Le fondateur d'Infomaniak, Boris Siegenthaler, vient en effet de transférer ses parts dans une fondation destinée à garantir l'indépendance de l'entreprise Suisse. Lui qui avait jusqu'ici la majorité des parts pouvait en effet faire des choix délétères, en solo. Ce n'est plus le cas.
Alors attention : cela n'est pas une garantie absolue. Proton a suivi exactement le même processus il n'y a pas si longtemps, et cela n'empêche pas Andy Yen de continuer à dire des conneries et à impulser des décisions dangereuses.
Mais c'est la confirmation qu'un acteur perçu comme plus petit, et pourtant en avance sur Proton sur bien des points, va dans la bonne direction. Une avance du point de vue des produits proposés, ou sur la dimension de l'impact environnemental, d'ailleurs totalement absente du discours de Proton.
Probablement parce que pour Andy, l'impact environnemental est un truc de gauchiste ?
Capture d'écran de la page dédiée à l'impact environnemental, sur le site d'Infomaniak. La transparence est réelle, et ça fait plaisir.
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