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"textContent": "Nous sommes en août 2024, au bord du Big Green Lake, la vaste étendue d’eau aux reflets verts qui donne son nom au comté de Green Lake, dans le Wisconsin. Ryan, charpentier de 44 ans, marié à Emily et père de trois enfants, voulait voir les étoiles filantes sur le lac. Il n’est jamais rentré.\n\nDans l'après-midi du dimanche 11 août 2024, quelques heures après s'être rendu à l'église avec sa femme et leurs trois enfants, Ryan Borgwardt, charpentier de 44 ans, quitte son domicile avec son kayak et son attirail de pêcheur, boîte et canne à pêche, en direction du Big Green Lake, le grand lac vert, l'un des plus profonds du Wisconsin. C’est la nuit des Perséides, l'un des meilleurs moments de l'année pour observer les étoiles filantes. On peut en apercevoir des dizaines en une heure, avec leurs traînes d’or qui semblent tomber de la constellation de Persée.\n\nVers 22 heures, Ryan pousse son kayak dans l'eau d’un noir d’encre. Il glisse entre les nénuphars et les roseaux, vers la partie la plus profonde du lac, près de la pointe ouest. Il fait si sombre qu'il voit à peine au-delà de la proue de l’embarcation. Au-dessus de lui scintille un ciel étoilé.\n\nLe lendemain, un peu après 6 heures du matin, Matthew Vande Kolk, premier adjoint du shérif du comté de Green Lake, embrasse sa femme et sa fille avant de quitter sa ferme victorienne.\n\nVande Kolk, 47 ans, est le numéro deux du service. Il rentre d’une semaine de vacances, et mise sur une journée calme à dépiler la paperasse en retard. Il signale au central qu'il prend son service puis s’engage sur des routes qu'il connaît depuis l'enfance, à travers les champs en pente douce où mûrissent maïs doux et soja, à perte de vue, jusqu’à l'horizon bleu ciel.\n\n## Bienvenue dans le Midwest\n\nLa plupart des 19’000 habitants du comté de Green Lake sont blancs, religieux et républicains. Beaucoup vivent de l'agriculture ou travaillent dans les stations-service, les épiceries, les restaurants et les installations touristiques au bord du lac. Pour Vande Kolk et les autres adjoints, Green Lake est le genre d’endroit où l’on connaît ses voisins, où l’on compare la taille des tracteurs, et où le bon sens l’emporte sur la culture générale.\n\nLes meurtres sont rares dans le comté, mais les adjoints doivent gérer les accidents de la route, les cas d’enfants maltraités, les cambriolages, les petites arnaques – beaucoup moins que dans les grandes villes. Certaines interventions sentent le Midwest rural: amender des chasseurs de coyotes en infraction, retrouver des conducteurs de motoneige égarés, constater qu’un pick-up a sombré au fond d’un lac gelé. En général, ils connaissent les gens qu’ils arrêtent. Si Frank est interpellé lundi en état d'ivresse, il y a de bonnes chances de le retrouver jeudi à la caisse en faisant ses courses au discount du coin.\n\nCe n'est pas de la campagne de carte postale, mais pas loin. Beaucoup des adjoints du shérif ont grandi dans la région, au volant d'un tracteur ou à traire les vaches. Tous savent dépecer un cerf. Tous ont déjà poursuivi des suspects dans les champs de maïs – à Green Lake, tout le monde sait que c’est un bon moyen de s’enfuir discrètement en cas d’ennuis avec la police.\n\nEn route vers le bureau, Vande Kolk entend à la radio de service qu’un kayakiste est porté disparu sur la zone de Big Green Lake. Une femme a appelé le 911 à 5h24 pour signaler que son mari n’était pas rentré la veille au soir. Son dernier SMS a été envoyé depuis le lac, où il était parti pêcher et observer les étoiles.\n\n## La traque commence\n\nVers 5h45, les adjoints ont fait le tour des cales de mise à l'eau qui essaiment le lac, à la recherche du véhicule familial, un monospace Grand Caravan gris. Sur un terrain derrière le parc de Dodge Memorial, l'un d'eux a repéré une voiture correspondant à la description. Les poignées étaient restées verrouillées. Il a balayé l'habitacle à la lampe torche, à la recherche d’un mot griffonné, de vêtements, n'importe quoi. Il a aperçu une gourde marquée «Papa». Un tour du véhicule n’a révélé aucune trace de collision ou de problème particulier. Tout semblait intact.\n\nDans son pick-up, Vande Kolk prend la direction du lac, connu pour ses reflets pouvant aller d’un vert sombre à un jade pâle. Big Green Lake est une cuvette de 11 kilomètres de long sur trois de large, creusée par la fonte d’anciens glaciers. Le lac atteint 72 mètres de profondeur en son centre, où l’eau est froide et sombre. Il y rôde de gros brochets archaïques aux mâchoires semées de dents pointues. Pendant des années, Vande Kolk a essayé d'en pêcher un, en vain. Les rives sont bordées de villas à plusieurs millions de dollars, propriétés de riches estivants. Environ une fois par an, quelqu'un se noie. À cause de la profondeur, il est difficile de retrouver les corps.\n\nDe gauche à droite : Mark Podoll, shérif du comté de Green Lake, Matthew Vande Kolk, premier adjoint, Josh Ward, sergent-enquêteur, et Jeremiah Hanson, enquêteur, sur un ponton de Big Green Lake. | The Atlantic / Caleb Alvarado\n\nDeux adjoints ratissent le lac à bord d'une vedette de six mètres et demi. Vers 6 h 30, ils se portent à hauteur d'un pêcheur, qui leur dit avoir repéré un kayak flottant à l'envers vers le milieu du lac. Ils foncent dans cette direction, puis ralentissent en apercevant un kayak, la moitié arrière submergée. Ils le retournent pour vérifier que personne n'est coincé dessous. Rien. L'un des adjoints relève les coordonnées exactes. Puis ils remorquent le kayak jusqu'au rivage.\n\nVande Kolk se gare sur le parking où le shérif Mark Podoll a proposé de se rassembler. Il descend de son pick-up et marche vers le lac, qui étincelle dans la lumière du matin — mille diamants qui lui renvoient leurs éclats.\n\nLe sergent-enquêteur Josh Ward, assis dans sa voiture près de l'eau, appelle l'épouse du kayakiste, Emily Borgwardt. Elle décroche vite, sa voix est inquiète.\n\nEmily explique à l'enquêteur que Ryan a quitté leur maison de Watertown, à une heure environ de Big Green Lake, vers 16h45 la veille. Il a pris le monospace familial pour passer chez un ami récupérer des granulés pour le poêle. Avant de partir, il a évoqué l'idée de faire du kayak sur le chemin du retour, et a pris la remorque avec l’embarcation dedans. Pendant le week-end, il avait dit à Emily qu'il voulait pêcher sur Big Green Lake, qui à peu près sur la route.\n\n## Échange au clair de lune\n\nEmily raconte à l'enquêteur qu'elle a échangé des SMS avec Ryan la veille au soir. Elle lui transmet des captures d'écran de la conversation.\n\n * À 22h12, Emily écrit: «Bonne nuit. Je t'aime.» Un quart d'heure plus tard, elle renvoit un message pour dire à Ryan que leur fils aîné de 17 ans passe la nuit chez un ami.\n\n * Cinq minutes plus tard, Ryan répond: «Il se pourrait bien que j’aie filé pour aller sur lac.»\n\n * Emily: «T’aurais pu me dire… Je commençais à me demander pourquoi t’étais pas là.»\n\n * Ryan s'excuse et ajoute: «La température est parfaite.»\n\n * Emily: «Comme d’habitude. Je devrais avoir l'habitude, à force. Tous ces soirs où tu disparais et je n'ai aucune idée d'où tu es.»\n\n * ·Ryan: «La pluie d'étoiles filantes est superbe, dans le noir.»\n\n\n\n\nEmily demande à Ryan d'activer le partage de position dans l'application Life360, ce qu'il fait.\n\n * Emily: «Encore une fois, zéro nouvelle. Tu aurais pu me dire.»\n\n * Ryan: «Je vais faire des efforts sur la communication.»\n\n * Emily: «C'est chiant d'aller au lit sans savoir où tu es. Je dis ça comme ça.»\n\n * Ryan expliqué à Emily qu'il a oublié sa pagaie et qu’il se débrouille pour ramer avec son épuisette.\n\n * Emily: «C'est débile d’avoir oublié la pagaie.»\n\n * Ryan: « Je t'aime… bonne nuit.»\n\n * Emily: «Bonne nuit. Moi aussi. Sois prudent.»\n\n * Ryan: «Je vais bientôt revenir vers la rive.»\n\n * Emily: «D’acc.»\n\n\n\n\nAprès son dernier SMS, à 22h49, Emily dit s'être endormie. À son réveil, vers 5 heures, Ryan n'est toujours pas rentré.\n\nEmily lui écrit à 5h12: «T'es où ?????»\n\nPuis, à 5h16: «Chéri ?????»\n\nLe kayak de Ryan Borgwardt retrouvé par le bureau du shérif. | Bureau du shérif du comté de Green Lake\n\nAux yeux du sergent Ward, Emily paraît sincère et coopérative. Non, Ryan n'a aucun trouble mental. Elle ne pense absolument pas qu’il soit suicidaire. C'est un kayakiste expérimenté, et un nageur correct.\n\nWard demande à Emily de lui envoyer des captures d'écran de Life360: on y voit Ryan filer au nord-ouest, vers le centre du lac, puis obliquer vers l'est. Ensuite, l'application montre un virage net à 90 degrés, en direction du nord. À 23 h 55, la trace s'interrompt. Ward se demande si Ryan n'a pas eu un accident en essayant de pagayer avec son épuisette.\n\nLes adjoints ont bouclé une partie du parc de Dodge Memorial et demandé aux pêcheurs d'ouvrir l'œil. Sur le parking, ils ont garé le poste de commandement mobile du comté, un large camping-car climatisé bourré d'ordinateurs, avec une remorque dotée d’un grand écran externe. A l’intérieur, un drone de recherche. Les adjoints suivent en direct les images du drone en train de survoler le lac.\n\n## La crainte du purgatoire\n\nLe premier adjoint Vande Kolk passe une bonne partie de la journée debout à la proue de la petite vedette de police, à scruter le fond du lac. L’eau est si claire qu'il y voit au moins à trois mètres de profondeur. À moins que Ryan ne se soit empêtré dans les herbiers près de la rive, Vande Kolk est confiant: ils le retrouveront.\n\nLes endroits où ont été trouvés la voiture et le kayake, ainsi que la trace GPS fournie par l'application Life360, suggèrent des zones à ratisser pour tenter de retrouver le disparu. Mais Ryan a pu tenter de regagner la rive à la nage et s'épuiser en route. Dans le noir, désorienté, il a pu se diriger vers n'importe quelle direction.\n\nSi Ryan s'est noyé, ses poumons se sont remplis d'eau et l'ont entraîné au fond du lac. Il y restera jusqu'à ce que son corps en décomposition accumule assez de gaz pour remonter à la surface. Dans le jargon du sauvetage aquatique, on appelle ça le «pop». La profondeur et la température de l'eau déterminent combien de temps peut s’écouler avant la remontée du corps, de quelques jours à plusieurs semaines.\n\nEn dessous d'une certaine profondeur, toutefois, la pression empêche les gaz de s'accumuler et retient le cadavre au fond. Si Ryan s'est noyé par plus de 30 mètres de fond, il risque de rester à jamais dans le Big Green Lake. À moins de déployer une équipe de plongeurs ou un sonar sophistiqué afin de le localiser.\n\nWard tient Emily informée de l’avancement des recherches au fil de la journée. Il est évident qu'elle peine à se faire à l'idée que son mari ne rentrera plus jamais, qu'elle devra élever seule leurs trois enfants. Très croyante, elle s'est mise à dire des choses comme: «Ryan adorait la nature. S'il devait rencontrer Dieu, c'est l'endroit que j'aurais choisi pour lui.»\n\nAu coucher du soleil, les adjoints du shérif suspendent les recherches pour la nuit. Quand Emily demande à Ward combien de temps ils vont continuer à chercher, il comprend qu'elle redoute un arrêt prématuré des recherches. Qu’elle craint de rester prisonnière d’une espèce de purgatoire, à mi-chemin entre espoir et désespoir.\n\n## Dans la boîte à pêche\n\nIls reprennent à l'aube. Vers 9h30, un pêcheur appelle: il a accroché sa canne à pêche par six mètres de fond environ. C'est dans la zone même où Life360 a enregistré le brusque virage de Ryan, en direction du nord. Le sergent Ward envoie une photo de la canne à Emily. Elle la montre à son fils cadet, qui pêche souvent avec son père. Il confirme: c'est bien la sienne.\n\nVers 14 h 30, un autre pêcheur signale aux adjoints une boîte à pêche flottant près de la Heidel House, un hôtel de tourisme sur la rive nord-est. Un adjoint la récupère et la rapporte au poste de commandement mobile. Ward ouvre la boîte en plastique gris. Une puanteur d'appâts à poisson-chat avariés s'en échappe. Les adjoints, des mordus de pêche, étudient les leurres de près, pour voir à quel genre d'homme cette boîte appartient. Un assortiment hétéroclite, du niveau des lots premier prix de Walmart, jusqu'aux flotteurs à clipser qu'utilisent les débutants. Ils repèrent aussi deux trousseaux de clés et un portefeuille brun. Ward sort le portefeuille, l'ouvre, et y trouve un permis de conduire. Il lit le nom: Ryan Borgwardt.\n\nPhotos de pièces à conviction du bureau du shérif du comté de Green Lake. De gauche à droite : le gilet de sauvetage et la gourde de Ryan, sa canne à pêche et sa boîte de pêche. Tous ont été retrouvés à des endroits différents du lac. | Bureau du shérif du comté de Green Lake\n\nLe kayak a été retrouvé à un bon kilomètre au nord-est de la dernière position connue de Ryan, et la boîte de pêche a refait surface encore plus loin au nord-est, à peu près là où on l'attendrait après deux jours de dérive. Dans ces conditions, les enquêteurs pensent que Ryan a dû tomber de son embarcation, puis a nagé dans la mauvaise direction et s'est noyé.\n\nLes adjoints débattent de l'opportunité d’ajouter Ryan au registre des personnes disparues, ce qui déclencherait des vérifications dans les bases de données du Wisconsin et de l’ensemble des Etats-Unis, pour voir s'il a été en contact avec les autorités d'autres juridictions. Ils décident d’y renoncer. Ryan n’a pas disparu, il est quelque part au fond du lac.\n\n## Au peigne fin\n\nLe shérif du comté de Green Lake, Mark Podoll, estime que le meilleur espoir de retrouver Ryan s'appelle Keith Cormican, un spécialiste de la recherche de corps immergés installé à deux heures de là, à Black River Falls. Celui-ci arrive quelques heures plus tard, au volant d'un pick-up Denali tractant un bateau de recherche de sept mètres. Il pense retrouver rapidement le kayakiste, notamment parce qu'il sait que les données de géolocalisation fournies par Life360 sont extrêmement précises.\n\nLe spécialiste gagne la zone du lac où a été enregistré le dernier signal et met à l'eau son _«towfish»._ Long de 1,20 mètres et lourd d’une trentaine de kilos, l’engin émet des ondes sonores qui rebondissent sur le fond du lac pour en donner un aperçu, à la manière d’une échographie. Keith Cormican a passé des milliers d'heures à éplucher des images de sonar qui, pour l’œil profane, ressemblent aux déserts de Mars. Il peut dire au premier coup d'œil si une tache minuscule s’avère être une bûche ou un corps humain.\n\nCormican et les adjoints du shérif passent l'après-midi à sillonner le lac à 4 nœuds, comme s’ils tondaient une pelouse, le sonar traîné au bout d’un câble. Le _towfish_ envoie en temps réel des images du fond, que Cormican scrute sur un petit écran en plissant les yeux. Régulièrement, les enquêteurs croient voir quelque chose – un objet rond, peut-être une tête –, mais l’expert fait non de la tête: c’est un caillou, ou une canette de bière. Plusieurs fois, alors que les adjoints sont convaincus d'avoir trouvé un indice ou un morceau de corps, Cormican descend son drone sous-marin, qui récupère l'objet avec sa pince mécanique. Son jugement initial est confirmé.\n\nEn fin d'après-midi, Cormican montre du doigt une image sonar qui ressemble à un bras et une jambe. La rumeur fait le tour du lac en un éclair: on aurait retrouvé le kayakiste. L’expert s’empare des commandes, descend son drone jusqu’au fond pour y voir de plus près. C'est une fourche d’arbre.\n\nAu soir du deuxième jour, Cormican est perplexe. Il a sondé la zone de recherche des dizaines de fois. Sur un fond aussi net que celui du Big Green Lake, le corps du kayakiste noyé devrait être facile à repérer.\n\nCormican annonce au shérif qu'il est attendu à Green Bay le lendemain matin, pour une autre mission de récupération. Mais il promet de revenir sous quelques jours. Avant d'élargir la zone de recherche, cependant, il recommande au shérif de se pencher de nouveau sur le passé du kayakiste.\n\n * Vérifiez juste qu'il n'est pas en train de siroter des margaritas sur une plage.\n\n\n\n\n\n**Prochain épisode** : une famille modèle et un lac qui garde ses mystères. À paraître rapidement sur notre site.",
"title": "Qu’est-il arrivé à Ryan, parti en kayak admirer les étoiles et jamais revenu?"
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