Et si le sionisme était une erreur… sémantique?
Le mot sionisme, né au XIXe siècle, provoque aujourd’hui la haine des uns et l’adhésion forcenée des autres. Pour une partie de l’opinion publique, il est désormais associé au génocide à Gaza, à la guerre au Liban, au colonialisme, au fascisme. Si bien qu’être juif devient une charge impossible à porter. Entre rejet et adhésion forcée, notre chroniqueuse explore une troisième voie, salutaire, ouverte par l’ancienne conseillère fédérale suisse, Ruth Dreifuss. Laquelle consiste à mettre au rebut le terme sionisme, c’est-à-dire le restituer d’urgence à son époque.
C’est Ruth Dreifuss qui m’a mise sur la piste. Ruth Dreifuss, c’est la première femme à avoir présidé la Confédération suisse. Le congé maternité, l’assurance maladie obligatoire, la distribution de seringues propres, l’héroïne sous prescription et tous ces trucs qui comptent, c’est en partie à elle qu’on les doit. C’est aussi à elle que je dois désormais la libération d’un poids qui m’écrase depuis des années et qui a trait à mon étiquette de fille juive.
L’affaire débute un dimanche après-midi de printemps, sur les hauteurs du Salève. Il est passé 17h et le temps est en train de changer. Le ciel s’abaisse, ses teintes se floutent et, derrière les nuages, la colère des dieux se prépare à gronder. Je suis sur le chemin de terre qui relie la maison écologiquement autonome de Serge Michel, le rédacteur en chef de ce média, au parking de l’Observatoire où j’ai garé mon auto. Avec moi, Ruth Dreifuss et ma fille qui a 10 ans. Elle et moi aurions maintes fois préféré qu’on nous escorte d’un coup de tracteur jusqu’à ma voiture, mais Ruth Dreifuss s’y est opposée. Malgré la chute du mercure, elle a déclaré «on marche» et comme personne n’a osé la contredire, on s’est pliées.
Présidente comme Trump
Nous sommes donc là, au milieu de nulle part et sans réseau. Trois femmes juives de trois générations différentes, perdues dans la savane. La première est née au début de la Deuxième Guerre mondiale, la seconde, moi-même, une année avant la première Intifada et la troisième, ma fille, l’année de l’Hyper Cacher, des attentats de Charlie Hebdo et du Bataclan. Cette dernière, donc la plus jeune du lot, traîne les pieds en se plaignant de la longueur du trajet. Elle affirme avoir faim, froid, soif, déclare que ses souliers lui font mal et feint, en somme, d’être à l’article de mort.
En Corée du Nord, me dis-je alors, ce genre de scènes ne serait jamais arrivée. Là-bas, les enfants ont encore un minimum de manières. Ils savent se tenir droit et ça ne part pas en vrille comme chez nous. Excédée, je lui fais remarquer que Ruth Dreifuss, qui marche comme une fusée à nos côtés, a 86 ans, qu’elle ne se plaint pas et qu’en plus, elle a été présidente de la Suisse.
- Présidente de la Suisse, comme Trump est président de l’Amérique, ajouté-je soucieuse que le concept de président et de présidente ne lui échappe.
Interrompant momentanément son manège, ma fille observe Ruth Dreifuss avec fascination. J’en profite pour interroger la concernée sur ce moment où, en 1993, elle a rejoint un Conseil fédéral composé exclusivement de membres de la gent masculine.
- Fut-ce difficile d’être la seule femme? demandé-je en trébuchant dans un boutis de sanglier.
Ruth Dreifuss hoche de la tête.
- Je pense que ça l’a surtout été pour certains hommes.
Notion obsolète
Plus tard, dans les virages qui descendent du Salève jusqu’à la douane de Veyrier, sous une pluie qui frôle le déluge, j’aborde le conflit au Proche-Orient. Je souhaite connaître le positionnement de Ruth Dreifuss sur le thermomètre du sionisme, savoir si elle est plutôt anti-sioniste, a-sioniste, sioniste – de quel bord, instinctivement, elle se range. Elle m’adresse un long soupir. Je déduis que j’ai mis les pieds dans le plat et, ajustant mes essuie-glaces, cherche d’urgence un sujet pour faire diversion. C’est alors qu’elle m’avoue qu’elle ne sait que me répondre, car ce terme, celui du sionisme, elle ne le comprend pas.
- C’est une notion qui me paraît complètement obsolète dans le paysage politique actuel. Elle relève d’une aspiration historique, celle du désir de fonder un foyer juif et n’a donc, selon moi, plus sa place dans le discours d’aujourd’hui.
Sur le coup, je ne tilte pas. Je ne réalise pas qu’en esquivant ma question, Ruth Dreifuss vient de me propulser dans une nouvelle dimension. Un espace dans lequel il devient envisageable d’assumer son héritage juif sans nécessairement être contraint de se positionner, embrasser ou renier dans sa totalité un mouvement qui, si on réfléchit jusqu’au bout, n’est plus opérationnel depuis 1948.
Objectif atteint
Que cela nous plaise ou non, depuis 1948, l’objectif du sionisme a été atteint et réalisé. Le foyer juif existe. Il s’appelle l’Etat d’Israël. Ainsi, si nous souhaitons critiquer les actions menées par ce pays sans les confondre avec le mouvement historique qui le précède, il conviendrait d’employer un autre terme que celui du sionisme.
Le suffragisme, pour prendre un exemple, a réalisé sa mission dans les endroits du monde où le droit de vote des femmes a été acquis. Il en va de même pour l'abolitionnisme qui, une fois l’esclavage légal proscrit, cesse d’être le nom d’un projet politique en vigueur pour devenir une référence historique et morale. De ces luttes sont nés d’autres mouvements – féministes, antiracistes, décoloniaux et j’en passe, qui, même s’ils peuvent s’inscrire et se nourrir de combats qui les ont précédés, n’en demeurent pas moins distincts, leurs horizons ayant évolué.
Voir plus
Discussion in the ATmosphere