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"textContent": "Les deux canicules de 2026 ont porté un coup fatal à nos glaciers des Alpes. Leur retrait inéluctable fait apparaître des territoires grands comme quatre fois le Léman, lesquels suscitent bien des convoitises. Des scientifiques s’engagent pour les protéger, mais d’autres projets ont le vent en poupe. Comme de nouveaux barrages, en amont des actuels, et même des projets de «tourisme de la dernière chance»\n\nRegardez bien l’image ci-dessus (qui bouge). Il s’agit de deux images satellites du glacier d’Aletsch le 11 et le 29 juin cette année, prises par le service européen Copernicus. Les couleurs ont été modifiées pour mettre en évidence la neige (en blanc), l'eau et la glace (en bleu) et la végétation (en rouge). Une immense étendue de neige a fondu en seulement deux semaines.\n\nPour sa part, Laurent Horvath, délégué valaisan aux questions relatives à l’eau, a posté sur les réseaux sociaux une image particulièrement frappante de la dernière canicule: des cascades torrentielles au sommet du Cervin. À 4478 mètres d'altitude, pareil phénomène est rarissime. Il a été rendu possible par deux conditions qui inquiètent l’ensemble de la communauté alpine et en particulier les glaciologues: une absence totale de neige et un isotherme à 5000 mètres. Si bien que tout ce qui est en dessous fond et le bébé avec l’eau du bain, c’est-à-dire ce qui a longtemps fait la spécificité de la Suisse: le château d’eau de l’Europe.\n\nEn septembre 2022, la rédaction de _Heidi.news_ faisait déjà le constat de ces menaces mortelles dans notre Exploration «Requiem pour nos glaciers». L’été 2022 avait été particulièrement dévastateur pour les glaciers suisses et les scientifiques interviewés ne cachaient pas leur pessimisme sur l’avenir de ces géants des cimes. Peu pensaient cependant que les choses s’accéléreraient pour donner ce que l’on constate en ce début d’été 2026.\n\n### **Le jour de l’épuisement des glaciers**\n\n_«Les glaciers suisses ont épuisé le 29 juin toute la neige accumulée pendant l’hiver»_ , explique Stuart Lane, professeur à la Faculté des géosciences et de l'environnement de l’Université de Lausanne (UNIL). _«C’est très inhabituel, parce que normalement ce basculement n’intervient qu’à la mi-août. En 2022, il s’était produit le 26 juin mais il y avait eu très peu de chutes de neige cette année-là. Alors qu’en 2026, il y a eu de la neige en mars, avril et jusqu’à la mi-mai.»_\n\nLa disparition précoce de cette neige et les températures record en altitude s’associent pour faire reculer les glaciers par le haut et par le bas. _«D’abord, la neige qui a disparu ne sera pas transformée en glace. Par conséquent, le phénomène d’accumulation qui régénère les glaciers ne se produira pas, même si la météo redevient maussade. Ensuite, les fortes températures font fondre la glace de manière accélérée parce qu’elle n’est plus protégée par l’effet d’albédo qui voit la neige réfléchir une partie du rayonnement solaire.»_\n\nSamedi 27 juin 2026 à Oberwald, des activistes sur le glacier du Rhône et vont remettre symboliquement au gouvernement valaisan une pétition pour «libérer et protéger» ce glacier. (KEYSTONE/Cyril Zingaro)\n\nRésultat: 400 mètres cubes d’eau par seconde s’écoulent des glaciers suisses, selon Matthias Huss, le responsable du réseau de surveillance des glaciers (Glamos) à l'Ecole polytechnique de Zurich (EPFZ). C’est assez pour remplir une piscine olympique toutes les six secondes.\n\nSans précédent, ce niveau de fonte intervient de surcroît très tôt dans l’été. «En 16 jours le glacier du Rhône a perdu 1,60 mètre de glace alors qu’on n’est que début juillet», écrit Matthias Huss sur LinkedIn.\n\n### **Un territoire vierge de quatre fois le Léman**\n\nLa Suisse a perdu 1200 glaciers au cours des cinquante dernières années et n’en compte plus qu’environ 1300. Le recul s’est accéléré depuis les années 1990 avec une perte de volume de 2% par an en moyenne, selon le programme Glamos. Les Alpes sont la région du monde où le recul est le plus rapide, avec une perte de 40% du volume des glaciers entre 2000 et 2025.\n\nCe recul ne laisse cependant pas place au vide. Dans une étude soumise à Nature Climate Change mais pas encore publiée, le glaciologue et géomorphologue formé à l’UNIL Jean-Baptiste Bosson estime que ce qui a été libéré par le recul des glaciers entre 1850 et 2025 représente 2370 km2 (900 km2 pour la Suisse). C’est plus de quatre fois la surface du Léman (580km2).\n\nLe futur de ces territoires vierges est cependant pris dans des contradictions dignes des récents débats sur la climatisation. En résumé: faut-il privilégier des résultats immédiats (de l’eau pour l’agriculture et la production électrique) au risque de perturber encore plus les équilibres naturels?\n\n### **De la science au terroir**\n\nComme d’autres jeunes scientifiques de sa génération, Jean-Baptiste Bosson a décidé de répondre à cette question en passant à l’action. _«Marre d’écrire des articles en anglais que personne ne lit,_ dit-il. _J’ai choisi d’engager la société civile dans les zones alpines afin qu’elles choisissent le futur de ces zones libérées par la glace.»_\n\nJean-Baptiste Bosson a gardé un pied dans la science avec le programme de recherche franco-suisse Ice & Life. Et il a créé en 2024 l’association Marge sauvage pour promouvoir, commune par commune, la protection des zones postglaciaires.\n\nLe glacier du Mont Miné photographié le 29 juin, jour à partir duquel les glaciers ne font plus que perdre de la glace pendant l’été./John van Thuyne/Alp'Lab/Centre Interdisciplinaire de recherche sur la Montagne\n\nMalgré l’isolement de ces zones, cette protection est en effet loin d’aller de soi. _«En Suisse, sur quelques 300 zones postglaciaires, une cinquantaine bénéficient d’un statut de protection automatique pour la simple raison que le glacier qui les recouvrait avait un statut protégé au titre de la loi sur la biodiversité et les paysages»_ , précise Stuart Lane.\n\nC’est le cas par exemple des glaciers d’Otemma, Corbassière ou Cheilon. En France, l’Etat s’est engagé dans le cadre de sa Stratégie nationale Biodiversité 2030 à placer l’ensemble des glaciers et une partie des écosystèmes postglaciaires en protection forte d’ici 2030.\n\nReste que, comme le remarque Jean-Baptiste Bosson, _«la concrétisation locale de tels objectifs de protection se heurte à d’autres ambitions»_. Il y a en effet pléthore de projets potentiellement concurrents à ceux de réserves naturelles sur ces zones postglaciaires.\n\n### **Géo-ingénierie hydraulique**\n\nSi le temps de reconstitution de la végétation sur les marges glaciaires est trop lent pour envisager des pâturages et que la présence de sédiments rend difficiles les captages pour de l’eau potable, les principaux projets d’exploitation de ces zones en Suisse concernent des barrages en amont de ceux existants – et heureusement pas des mines comme le fait le gouvernement de Javier Milei en Argentine ou du «tourisme de la dernière chance» comme avec le projet de téléphérique du glacier de la Meije en France.\n\nLes barrages qui collectent l’eau des glaciers sont en effet de plus en plus conçus non seulement comme des moyens de produire de l’électricité mais comme des outils de géo-ingénierie destinés à l’adaptation climatique.\n\nDès 2016, des chercheurs de l’Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage (WSL), le centre commun de recherche de la Commission européenne à Ispra en Italie et le Laboratoire d’hydraulique, d’hydrologie et de glaciologie (VAW) du de l’EPFZ ont étudié la possibilité de remplacer les glaciers par des barrages. Ils estimaient alors que deux tiers de la diminution de la disponibilité estivale de l’eau liée à la disparition des glaciers pourraient être compensés par une gestion active de nouvelles retenues.\n\nL’idée de barrages multifonctionnels a depuis progressé. C’est par exemple le cas du projet de barrage de 100 mètres de haut en bas du glacier de Gornerli, au-dessus de Zermatt, ou de la nouvelle retenue envisagée au glacier du Trift dans l’Oberland bernois. Mais ce techno-solutionnisme a des limites que relevaient aussi les chercheurs du WSL.\n\n### **La clef de voûte du cycle de l’eau**\n\nD’abord, les glaciers remplissent dans le cycle de l’eau une multitude de fonctions qu’aucun barrage ne pourra remplacer, comme la régulation des débits, l’influence sur les températures locales ou la réflexion du rayonnement solaire, alors que l’eau sombre d’un lac de retenue capte la chaleur…\n\nEn outre, les écosystèmes qui apparaissent avec le retrait glaciaire sont aussi fragiles que précieux pour la biodiversité. _«Les marges glaciaires n’ont pas un rôle aussi clef de voûte que les glaciers dans les cycles naturels, mais les lacs, les zones humides, les forêts et les prairies qu’elles font apparaître sont les derniers espaces véritablement sauvages des Alpes et des refuges critiques pour la faune,_ relève Jean-Baptiste Bosson. _Chacune apporte des petits bouts de solution naturelle pour faire face au défi du changement climatique et de la crise de la biodiversité.»_\n\nComme souvent évoqué dans notre Exploration sur le réensauvagement, la protection de ces zones suppose une coexistence avec les humains. C’est la philosophie de l’association suisse Pâturages sauvages et de Jean-Baptiste Bosson qui tente de convaincre au niveau granulaire des communes afin que certaines marges glaciaires échappent à l’artificialisation.\n\n### **L’indispensable coexistence**\n\nIl y est presque parvenu à Bourg Saint Maurice, en Savoie. Le conseil municipal avait accepté de protéger toute la zone sud du Mont Blanc qui est sur le territoire de cette immense commune. Le projet a cependant été mis sur pause par le nouveau conseil issu d’une alliance entre la droite et l’extrême droite aux élections de mars 2026.\n\nJean-Baptiste Bosson travaille maintenant à un nouveau projet dans la région de Tignes. Il collabore aussi avec Adrien Favre, le codirecteur du parc régional du Trient en Valais, autre scientifique ayant renoncé à un poste prestigieux (au CNRS en l’occurrence) pour mettre les mains dans la glaise.\n\nNadir Alvarez, le directeur du Natureum de Lausanne, rappelle qu’en juin 2024 les communes de Salvan, Finhaut, Trient, Martigny-Combe, Vernayaz, Evionnaz et Saint-Maurice ont voté avec des scores «soviétiques» la création de ce parc. Venu étudier les espèces endémiques qui peuplent les marges glaciaires du Trient, il a bon espoir que celles-ci soient à terme classées en réserve naturelle intégrale.\n\nCes initiatives dessinent d’autres perspectives au retrait des glaciers que leur remplacement par des retenues d’eau. Comme dans le débat sur la climatisation, il n’y a pas de solution magique à l’adaptation des zones de montagnes au changement climatique. Une myriade de solutions sera nécessaire, à commencer par celles naturelles qui consistent à ne pas encore plus endommager l’habitabilité de notre Terre.\n\nLe Conseil fédéral, lui, préfère casser le thermomètre. Dans un geste «trumpien», le gouvernement suisse s’obstine le 5 juin à ne pas soutenir le programme européen Copernicus sur l’observation de la Terre et du changement climatique.",
"title": "Cet été, les glaciers disparaissent à toute vitesse. Que faire de l’espace qu’ils libèrent?"
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