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"Environnement"
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"textContent": "Dans chacun de ses livres, l’auteur italien Matteo Righetto plaide pour un nouvel humanisme, qui intègre pleinement la nature. Il a développé une philosophie poétique de la montagne et du monde sauvage. Il vit la plupart du temps à Colle Santa Lucia, dans les Dolomites, mais c’est à Turin que notre journaliste Valentina Grignoli est allée le rencontrer.\n\nLe loup est revenu peupler nos monts et nos bois avec, dans son souffle, tout un imaginaire de peur et de fascination. L’écrivain italien à succès Matteo Righetto prône, depuis ses premiers romans, de reconsidérer les liens entre l’Homme et la nature. Pour son dernier ouvrage _Il richiamo della montagna_ (_L’appel de la montagne_ , Feltrinelli, 2025, non traduit), il a regardé un loup dans les yeux. Son approche est à la fois philosophique et poétique. «Ce n'est pas en nous séparant de la nature sauvage, en l'éliminant, en effaçant cet aspect qui fait partie de notre vie, que nous vivrons mieux», dit-il.\n\nCela m'a suffi pour sauter dans un train pour Turin afin d'aller débusquer ce sage de la montagne. Je le trouve dans un fauteuil de l’hôtel Alpi, barbe blanche et pipe en bouche. Il est un peu fatigué, il a passé la journée à étudier les textes de Dino Buzzati et Walter Bonatti au Musée national de la montagne, de l'autre côté du Pô. Mais dès que j’évoque le sujet du loup, il s’anime.\n\n«Ce prédateur sauvage s'est caché pendant des décennies des yeux des humains, c’est ça qui le rend fascinant. On a tort de le croire effrayant. Il est le miroir de nos consciences les plus anciennes, qui plongent leurs racines dans la nuit des temps, lorsque ces animaux vivaient en étroite relation avec l'Homme et que les communautés les plus sages lui attribuaient des vertus pour l’environnement. Il n’y avait pas, alors, cette conception toxique de séparation entre humain et non-humain».\n\nNotre époque voit le plus souvent le loup comme un mangeur-de-moutons-voire-d'enfants, alors qu'il devrait, selon Righetto, représenter, à un autre niveau de réflexion, un retour à notre humanité. _«_ Quel beau paradoxe!», dit-il en posant sa pipe dans le cendrier.\n\n## L’alter ego du diable\n\nSelon des études récentes, il y aurait quelque 3300 loups en Italie. Pour certains, c’est trop, pour d’autres, trop peu. Dans la chaîne des Apennins, où ont démarré les programmes de protection dans les années 1970, cela se passe assez bien. Il en va autrement dans les Alpes, où sa réapparition fait trembler les cœurs les plus intrépides. On crie «Au loup, au loup!» en allant se cogner à droite et à gauche.\n\n«Ici, l'éradication du loup par la main de l’Homme a été totale. Les communautés rurales et montagnardes l'ont souvent considéré, en raison d'une transfiguration religieuse, comme une sorte d'alter ego du diable.» Cela peut prêter à sourire, car les catholiques comptent parmi leurs figures vénérées celle de saint François d'Assise, qui avait pactisé avec «frère loup» de Gubbio. Mais après tout, la Bible puis le poète Dante l'avaient déjà qualifié de maudit. «On parle d’une véritable extermination planifiée, le dernier spécimen semble avoir été tué il y a un siècle dans le massif des Dolomites. Or, il n’a probablement pas disparu. On s’est trompé! Il est très rusé, il s'adapte intelligemment aux changements.»\n\nLes paysans de montagne, qui ont quitté les sommets pour rejoindre la vie plus douce des vallées, lui ont laissé le champ libre, jusqu’en plaine. En février 2025, Nemo, un individu tout à fait bien portant, a été secouru alors qu'il nageait dans le canal du Naviglio Grande à Milan. Mais nous savons que depuis 100 ans – et ce n'est pas une fable –, personne n'est mort dans les mâchoires d’un loup.\n\n## Une troisième voie?\n\n«Dans le massif du Puez, dans les Dolomites, les bergers réintroduisent des Schwarzbraunes Bergschaf, magnifiques moutons suisses qui étaient en voie d'extinction. Cela leur vaut des subventions de la région. Ils ne les soignent pas, ne dressent pas de clôtures, et le loup les mange. ‘Ah, je me fiche du nombre de pièces qui rentrent à la maison, du moment que j’ai ma subvention’, qu’ils disent. Ils les appellent pièces! Et la boucherie du village expose les belles côtelettes d'agneau dans sa vitrine. Qui est le prédateur?»\n\nDe fait, deux visions de notre relation à la nature s’affrontent: la gestion humaine et la sacralisation. L'arrivée du loup a rallumé les lumières sur le ring et donné le signal d'un nouveau round du combat.\n\n«Oui, il y a polarisation. Le monde de la chasse et celui de l'écologie militante, parfois irritant même pour moi, ne se rencontrent jamais. Ils ont tous deux des raisonnements valables. Le loup est un élément qui apporte l'équilibre dans le système écologique, dans le biotope, dans le territoire. Là où il y a des prédateurs, il y a moins d'ongulés, donc plus de repousse forestière. Il est également vrai que la plupart des écologistes ne connaissent pas l'environnement montagnard, ne savent pas ce que signifie y vivre et ne se rendent pas compte des difficultés.»\n\nLes mots de l’écrivain et philosophe français Baptiste Morizot me reviennent en mémoire. Dans l'un de ses livres phares, _Les Diplomates_ , il soutient qu'entre la diabolisation et la sacralisation, il existe une troisième voie face au retour du loup, à savoir la cohabitation. «Je suis tout à fait d’accord, mais je parlerais plutôt de coévolution. Nous devons cesser de raisonner de manière manichéenne, soit nous, soit eux. Bon nombre des problèmes liés à la présence du loup sont causés par l’Homme. Normalement, le loup ne nous considère pas comme une proie, il ne s'enfuit pas, bref, il nous ignore. Souvent, nous marchons dans les bois et les loups nous regardent sans que nous nous en apercevions. S'ils avaient l'intention d'attaquer l'Homme, il y aurait des morts tous les jours!».\n\n## Fascinante rencontre\n\nIl s'agit, pour Matteo Righetto, de construire un équilibre délicat, d'adopter des stratégies qui prévoient une présence réciproque, sans trop s'approcher. Il y a pourtant les rencontres fortuites. L’écrivain a croisé une louve, il y a deux ans, dans les Dolomites.\n\n«Ce fut un appel sauvage d'un charme et d'une beauté extraordinaires. J'ai ressenti quelque chose de magique, si je puis dire: croiser le regard de cette louve m'a cloué sur place, m'a fait traverser des siècles, des millénaires, des ères géologiques entières. Cela m'a ramené à la nuit des temps, à une réalité ancestrale. Ce fut une rencontre fugace et nullement effrayante, car elle s'est éloignée sereinement, tout comme elle s'était approchée. J'ai ressenti une émotion énorme et j'ai compris le lien profond qui existe entre l'humain et le non-humain. C'est cela que nous devrions redécouvrir.»\n\nUn peu comme un rite initiatique? «Oui. Dans une société où il ne reste que très peu de rites, le sauvage nous attire et nous le recherchons jusque dans la vie quotidienne. Nous le pratiquons, sans nous en rendre compte. Les fêtes entre amis, danser et se défoncer, aller au stade, pratiquer des sports extrêmes. Ce sont tous des rites sauvages. Et puis il y a l'esprit sauvage poétique, qui m'intéresse. Il est différent, il signifie revenir aux origines d'un sentiment où la liberté est en nous, plus pure. Se référer au sauvage signifie aussi se déconnecter, redécouvrir la beauté de la nature qui nous entoure, ne pas marcher continuellement d'avant en arrière sans voir des fleurs merveilleuses. Bref, une fusion poétique.»\n\nOn en oublierait presque que dans le monde réel, et jusque dans les discours du 1er août en Suisse, on parle du loup comme s'il était la cause de tous nos maux. Il est devenu le bouc émissaire. Matteo Righetto hoche la tête. «Le jeu de mots est pertinent. Le loup est devenu la cible ultime. Quoi qu'il arrive, c'est sa faute. N'a-t-il pas été exterminé pour cette raison?»\n\n## Méditation sur la peur\n\nUne scène me revient. C’était dans un _grotto_ (restaurant) tessinois, il y a quelques semaines. À côté de moi, à la _stammtisch_ , la table des habitués, un petit groupe discutait avec animation du prédateur. Or, leur conversation a dérivé sans crier gare du loup aux morceaux de boucherie préférés des convives. L’un n’aimait que le filet de bœuf, l'autre préférait le steak de chevreuil, un troisième ne digérait tout simplement pas la viande de mouton. Et soudain, passant du coq à l’âne, le plus arrogant s’est exclamé: «J’en connais un qui dit: ‘j'aime pas les Juifs, mais tant qu'ils tuent les Palestiniens, ça me va’. C'est la même chose avec le loup. Je ne l'aime pas, mais tant qu'il tue les moutons, ça me va.» Je n’ai toujours pas saisi le sens de sa déclaration, s’il y en a un. Mais j’observe que quand on parle du loup, on finit vite par parler de guerre.\n\nCela fait sourire Matteo Righetto, qui me résume une scène de son roman _Il sentiero selvatico_ (_Le sentier sauvage_ , Feltrinelli, 2024, non traduit). Cela se passe dans une école de village, dans les Dolomites, peu avant la Grande Guerre. Les Ladins, les habitants de la minorité rhéto-romane qui vivent dans cette vallée, seront les premiers à mourir. Les enfants demandent à la maîtresse _:_ «Est-ce que la guerre va arriver? Devons-nous avoir peur? Nos pères devront-ils aller se battre?» Elle répond _:_ «Arrêtez avec ces bêtises, il n'y aura pas de guerre, vous devez plutôt avoir peur des loups qui infestent nos forêts, c'est eux que nous devons combattre.»\n\nLe loup, la peur. Ces deux mots semblent liés à jamais. Et pourtant. «J'aime penser à cela: un loup, un cerf, un chamois n'ont pas peur de passer la nuit dehors. Mais s'il y a un tremblement de terre ou une tempête qui arrive, ils le sentent des heures à l'avance. Ils savent distinguer les véritables dangers. En nous isolant de la nature, nous nous effrayons des choses les plus insignifiantes et non des véritables menaces. Nous avons peur du voleur, de l’immigré, de l’étranger, peur de rater le train... Je ne dis pas qu'il faut revenir à la vie primitive, mais retrouver quelque chose de cette ancestralité de la nature sauvage. Les loups sont au fond les Hommes eux-mêmes.»\n\nLa nuit tombe, l'interview est terminée. J'admire le Pô qui coule à mes pieds. Je songe aux loups qui pourraient y nager et je me demande, si l'un d'eux venait à faire surface, si j'aurais le courage de le regarder dans les yeux.",
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