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"Monde"
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"textContent": "Exilée en France, Bushra Alzoubi veut rentrer en Syrie. Mais pour dire ce retour, la violence familiale, la peur et la liberté retrouvée, elle demande à Céline Martelet, son amie journaliste, de devenir son refuge et sa voix. Ainsi commence un voyage vers Damas, Deraa, les blessures refoulées et une étonnante renaissance.\n\nC’était en avril 2025, sur la terrasse d’un café parisien. Ce jour-là, le soleil est de retour. Comme d’habitude, j’arrive en retard. Comme toujours, Bushra est à l’heure. Elle déteste attendre, mais je pense qu’elle a fini par s'accommoder de l’un de mes plus grands défauts.\n\nNous avons rendez-vous pour parler de son désir – de son besoin – de retourner chez elle, en Syrie.\n\n _- Accompagne-moi._ _Je ne peux pas raconter mon histoire en arabe, c’est trop douloureux dans ma langue maternelle. Tu l’écriras en français pour moi._\n\n_- Mais tu es prête à tout dire?_\n\n _- Oui, parce que mon histoire doit donner de la force à d’autres femmes qui ont vécu la même chose ou qui le vivent encore. Pour qu’elles se sentent moins seules._\n\nJe lui réponds par un sourire. Avec Bushra, nous parlons le même langage: celui de la liberté. La nôtre et celle des autres. Décision est prise, ce jour-là. Nous partirons au mois de septembre.\n\n### Elle parle français mieux que moi\n\nBushra et moi nous sommes rencontrées en avril 2023 lors d’un dîner avec un ami commun. Lorsqu’elle entre dans une pièce, tout le monde la regarde parce qu’elle dégage une force particulière. Le temps d’un repas, elle m’a raconté une partie de son parcours: réfugiée en Jordanie, elle décroche une bourse d’étude pour venir étudier en France; en août 2021, elle arrive en Normandie sans parler un mot de français, et demande l’asile politique. Puis elle passe neuf mois à Caen pour apprendre notre langue. Aujourd’hui, elle ne fait aucune erreur de conjugaison, n’hésite plus dans ses phrases, soigne sa prononciation. Je lui dis souvent « _Tu parles mieux français que moi._ »\n\nAprès notre première rencontre, nous passons des heures à parler de la Syrie. A cette époque, j’ai la chance de pouvoir me rendre dans les quelques zones hors du contrôle du régime Assad. Elle, ne peut pas y aller.\n\n### Les blessures de l’exil\n\nDébut 2025, en pleine guerre à Gaza, je lui demande de m’accompagner à Angers pour rendre visite à mon ami Ayman. Il a fui la bande de Gaza quelques mois auparavant et vient d’arriver en France avec sa femme et ses trois enfants. Ils ont besoin de son aide pour comprendre la complexité de notre administration. Je suis également en train d’écrire l’histoire des femmes de la famille d’Ayman. Et j’essaie de créer un lien de confiance avec sa fille Joury, 11 ans, qui ne parle que l’arabe. Bushra sera une figure rassurante pour cette adolescente gazaouie. Elles partagent la même blessure de l’exil.\n\nC’est dans le train qui nous emmène à Angers que je découvrirai toute l’histoire syrienne de Bushra. Celle qu’elle confie peu. Le TGV est comme un cocon, il nous isole du monde extérieur. Alors elle raconte le crime d’honneur auquel elle a échappé avec sa sœur; la brutalité de sa mère, la violence de ses frères et l’emprise de la tribu au sein de laquelle elle a grandi. Pendant près d’une heure, elle parle sans marquer de pause. Et je l’écoute sans oser la couper, de peur de briser cet instant fragile.\n\nJe ne me souviens plus si je l’ai remercié de m’avoir ainsi fait confiance. Je l’espère. Car ce jour-là, sans s’en rendre compte, elle a tissé entre nous un lien qui nous mènera bientôt à Damas, à Deraa, à Homs et à Tartous.\n\n### La journaliste s’efface\n\nCe voyage aurait pu devenir sur une série de reportages très ordinaires. J’aurais aussi pu le raconter à la première personne. Mais ces dernières années, j’ai réalisé que certains témoignages ont plus de force si la journaliste s’efface. Je n’ai rien à apporter au récit de Bushra. Avant de partir, elle a défini elle-même mon rôle: « _Tu seras mon refuge, celle à qui je vais pouvoir raconter sans filtre toutes mes émotions. Je sais que tu peux tout entendre et que tu comprends la Syrie. Sans ce refuge je ne suis pas certaine de tenir._ »\n\nJ’ai très souvent pleuré avec Bushra. J’ai eu peur avec elle. J’ai ri avec sa sœur Houda. Mais les mots qui vont suivre sont ceux de mon amie. Pour ne rien perdre de ces journées denses en émotion, nous avons pris l'habitude d'enregistrer nos longues discussions avant de nous endormir. Je prenais des notes, aussi, dans l’un de mes cahiers. Pour conserver les traces d'un voyage émotionnel d’une intensité unique.",
"title": "«Raconte cette histoire pour moi»"
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