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"textContent": "Après avoir incarné l’alliance la plus solide du flanc oriental de l’Europe face à la Russie, la Pologne et l’Ukraine traversent une crise de confiance sans précédent depuis l’invasion russe. Derrière ces tensions se cachent des fractures mémorielles profondes, mais aussi une rivalité de plus en plus difficile à ignorer.\n\nL’histoire était belle. Pendant plusieurs années, la relation entre la Pologne et l’Ukraine a été présentée comme le symbole d’une nouvelle solidarité européenne face à la Russie. Après l’invasion russe de février 2022, Varsovie est devenue le principal soutien logistique, diplomatique et humanitaire de Kyiv. Des millions de réfugiés ukrainiens ont été accueillis en Pologne, les dirigeants des deux pays ont multiplié les gestes de fraternité et l’idée d’une alliance historique entre les deux nations semblait s’imposer.\n\nLas, quatre ans plus tard, l’idylle a tourné au vinaigre.\n\nSur décision du président polonais Karol Nawrocki, Volodymyr Zelensky s’est vu radier le 19 juin de l’Ordre de l’Aigle blanc, la plus haute distinction du pays, qui lui avait été remise trois ans plus tôt par son prédécesseur. Le chef de l’Etat polonais reproche à son homologue ukrainien d’avoir donné à une unité militaire, un mois plus tôt, le titre de «héros de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne», réhabilitant de ce fait l’héritage de l’UPA. De quoi réactiver un conflit mémoriel qui empoisonne les deux pays depuis plus de 80 ans.\n\nLa réplique n’a pas tardé, cinglante. Via un message sur X, le président ukrainien a montré qu’il renvoyait sa médaille par colis postal. Et tout en réaffirmant la communauté de valeurs entre les deux pays, il a tenu à rappeler que cette distinction avait été accordée – et jamais reprise – à Catherine II (impératrice de Russie), Benito Mussolini, et Gerhard Schröder (ancien chancelier allemand, notoirement pro-russe)...\n\n> Yesterday, the President of Poland noted that the Order of the White Eagle is not an ordinary award. It is a symbol of the highest trust of the Republic of Poland. It signifies a special bond with the Polish state and the special gratitude of the Polish People. Such a symbol… pic.twitter.com/FXNVFUW6Sh\n>\n> — Volodymyr Zelenskyy / Володимир Зеленський (@ZelenskyyUa) June 20, 2026\n\nQu’est-ce que l’UPA? L’Armée insurrectionnelle ukrainienne est une organisation paramilitaire nationaliste créée en 1942-1943, qui fut le bras armé de l'OUN-B, la célèbre faction du controversé héros ukrainien Stepan Bandera au sein de l'Organisation des nationalistes ukrainiens.\n\n * En tant que telle, l’UPA a combattu les forces soviétiques – et allemandes, après un retournement d’alliance de l’OUN-B – en vue d’obtenir l’indépendance de l’Ukraine, dans le chaos de la Seconde Guerre mondiale.\n\n * Elle est aussi responsable du massacre de dizaines de milliers de civils polonais en Volhynie et en Galicie orientale, entre 1943 et 1945, dans le cadre d’un nettoyage ethnique de l’Ouest de l’Ukraine, alors sous domination polonaise.\n\n\n\n\n**Lire aussi: D’où vient l’obsession russe d’une Ukraine «nazie»?**\n\nCe refroidissement ne relève donc ni d’un simple malentendu diplomatique ni d’une fatigue passagère. Il révèle la persistance de fractures historiques anciennes et l’émergence d’une nouvelle compétition géopolitique au cœur de l’Europe orientale.\n\n## Une histoire tumultueuse\n\nEntre Varsovie et Kyiv, l'histoire n'est pas un long fleuve tranquille: c'est un champ de mines mémoriel. De 1569 à la fin du 18e siècle, une grande partie de l’actuelle Ukraine appartenait à la République des Deux Nations, l’État polono-lituanien. Cette période demeure ambivalente. Les Polonais tendent à voir l’héritage d’une tradition dynastique fondée sur le pluralisme, tandis qu'une partie des Ukrainiens, la construction nationale étant passée par là, y voit désormais une époque de domination politique et culturelle.\n\nAu 19e siècle, sous les empires russe et austro-hongrois, les identités nationales se sont bâties en opposition l’une à l’autre. C'est le cas en Galicie orientale, province austro-hongroise dont Lviv (Lwów en polonais), la grande ville d’Ukraine de l’Ouest, est le centre urbain. Les élites polonaises y dominent alors l’administration, tandis que les intellectuels ukrainiens, issus de la paysannerie ruthène (les populations slaves orientales de la région), revendiquent la reconnaissance de leur langue et une représentation politique.\n\nChaque avancée de l’un est perçue par l’autre comme une menace. Cette concurrence nourrit une rivalité qui culmine après la Première Guerre mondiale, avec la guerre polono-ukrainienne de 1918-1919 pour le contrôle de la Galicie orientale (qui correspond aujourd’hui à l’Ukraine de l’Ouest). Après la victoire polonaise, la Deuxième République polonaise mène une politique d’assimilation et de restrictions linguistiques à l’égard des minorités ukrainiennes, alimentant la radicalisation d’une partie du mouvement nationaliste.\n\n## Volhynie: un passé qui ne passe pas\n\nPour comprendre les tensions actuelles entre Varsovie et Kyiv, il faut mesurer l’importance de la mémoire des massacres de Volhynie dans la société polonaise. Encore peu connus en Europe occidentale, ces événements constituent l’un des traumatismes fondateurs de la mémoire nationale polonaise contemporaine.\n\nEntre 1943 et 1945, dans les régions de Volhynie et de Galicie orientale, territoires situés aujourd’hui dans l’ouest de l’Ukraine mais qui appartenaient alors à la Pologne, des unités de l’UPA mènent une campagne de terreur visant à chasser les populations polonaises de ces territoires.\n\n * Les historiens estiment que 70’000 à 100’000 civils polonais, majoritairement des femmes, des enfants et des personnes âgées, ont été massacrés. (Certaines estimations parlent même de plus de 150’000 victimes.)\n\n * Des représailles menées par des formations polonaises ont causé en retour la mort de 10’000 à 20’000 Ukrainiens.\n\n\n\n\nLe 11 juillet 1943, surnommé en Pologne le «dimanche sanglant» (_Krwawa Niedziela_), constitue le point culminant des massacres: des attaques coordonnées sont lancées contre des dizaines de villages polonais. Cette date est aujourd’hui au cœur des commémorations nationales polonaises. Depuis 2016, le Parlement polonais qualifie officiellement ces événements de génocide, et le 11 juillet est devenu une journée nationale de commémoration. L’enjeu mémoriel et symbolique, vu de Varsovie, est crucial.\n\n## Deux mémoires dos à dos\n\nOr, c’est précisément sur ce point que les mémoires polonaise et ukrainienne divergent. En Pologne, la reconnaissance explicite du caractère génocidaire des massacres est considérée comme un préalable à toute réconciliation durable. En Ukraine, où l’UPA est surtout perçue par une partie de la population comme un mouvement de résistance contre les occupations nazie et soviétique, et comme un symbole de lutte pour l’indépendance nationale, toute condamnation globale de cette organisation suscite de fortes résistances.\n\nCette opposition entre deux récits nationaux explique pourquoi chaque hommage rendu à des figures du nationalisme ukrainien, chaque débat sur les exhumations des victimes ou chaque désaccord sur les commémorations provoque des tensions diplomatiques entre Varsovie et Kyiv. On pourrait y voir un parallèle avec la Serbie et la Croatie, ou encore, enjeux coloniaux mis à part, entre la France et l’Algérie. Un passé à vif.\n\nDes avancées importantes ont bien eu lieu entre Varsovie et Kyiv depuis 2024, notamment sous l’impulsion du gouvernement de Donald Tusk, actuel premier ministre polonais. En janvier 2025, les autorités ukrainiennes ont accepté la reprise de certaines opérations d’exhumation des victimes polonaises de fosses communes, ce qui a été présenté comme une «percée» diplomatique mais ne referme pas la cicatrice. Le différend mémoriel reste une poudrière, à la merci de la moindre étincelle politique\n\n## Un ennemi commun\n\nL'invasion russe de 2022 a momentanément relégué ces différends au second plan. La Pologne a accueilli plus de deux millions de réfugiés, ouvert son territoire au transit des armes occidentales, défendu l'adhésion de l'Ukraine à l'UE et à l'OTAN. Pas seulement par solidarité, mais en vertu d’une autre dimension structurante de ses relations avec son voisin.\n\nDepuis des décennies, les stratèges polonais tiennent une Ukraine indépendante pour la meilleure protection contre le retour de l'impérialisme russe.\n\n * L'idée vient de loin: du mouvement prométhéen de l'entre-deux-guerres, qui voyait dans la Russie une «prison des peuples» et misait sur l'émancipation des nations situées entre Baltique et mer Noire pour l'affaiblir.\n\n * L'un de ses théoriciens, Włodzimierz Bączkowski (mort en 2000), se disait «ukrainiste» — non par amour de l'Ukraine, mais par calcul. Une Ukraine souveraine et tournée vers l'Europe tient Moscou à distance, tandis qu’une Ukraine vassalisée ramènerait la puissance russe aux portes de la Pologne.\n\n\n\n\nC'est tout le sens du soutien polonais aujourd'hui. Malgré Volhynie, malgré la mémoire à vif, une grande partie des élites de Varsovie y voit moins un choix moral qu'une nécessité stratégique: entre la Pologne et la Russie, il faut un État tampon. Solide, si possible.\n\n## Le réveil des frustrations sociales\n\nMais la géopolitique n’est pas la politique. La société polonaise, qui avait accueilli les réfugiés ukrainiens à bras ouverts, commence à exprimer de l’exaspération à leur encontre, qui se mue parfois en franche xénophobie.\n\n * Il faut dire que la situation exerce une pression sur les infrastructures publiques, les écoles, les transports et le système de santé.\n\n * Une partie croissante de l'opinion estime par ailleurs que la Pologne a assumé une charge disproportionnée par rapport à d'autres pays européens.\n\n * Le soutien à l’accueil de réfugiés ukrainiens est ainsi passé de 94% en mars 2022, juste après l’invasion, à 48% en septembre 2025.\n\n\n\n\nLes travailleurs ukrainiens occupent aujourd'hui une place importante dans des secteurs clés de l'économie polonaise, comme le bâtiment, l'agriculture, la logistique et les services. Leur contribution a soutenu la croissance économique du pays et permis d'atténuer les effets du vieillissement démographique, mais elle a accru la concurrence sur le marché du travail, la pression sur les salaires et le coût du logement.\n\nSi la majorité des Polonais continue de soutenir l'indépendance ukrainienne et considère la Russie comme la menace centrale, l'élan de solidarité de 2022 a vécu.\n\n## Les céréales de la discorde\n\nUn épisode illustre cette dimension économique, souvent minorée dans les analyses.Afin de soutenir l'économie ukrainienne, l'Union européenne a facilité l'accès des produits agricoles ukrainiens au marché européen. Mais l'afflux massif de céréales à bas prix a provoqué la colère de nombreux agriculteurs polonais, qui y ont vu une concurrence déloyale.\n\nManifestations, blocages de postes-frontières et tensions diplomatiques ont alors révélé que la solidarité avec l'Ukraine trouvait ses limites, lorsqu'elle semblait entrer en contradiction avec les intérêts économiques polonais.\n\nEt bien sûr, les partis nationalistes et souverainistes polonais n’ont pas manqué de faire de la relation avec l'Ukraine un thème central de leur discours.\n\n * L'idée récurrente: la Pologne soutiendrait Kyiv sans obtenir de contreparties suffisantes, tandis que les intérêts nationaux polonais seraient négligés.\n\n * S'y ajoutent les campagnes de désinformation russes autour des sujets sensibles: réfugiés, aides financières, concurrence économique, mémoire de la Volhynie.\n\n\n\n\n## Montée des rivalités\n\nL’ambivalence polonaise vis-à-vis de l’Ukraine trouve un autre motif, d’émergence plus récent, et qui nous ramène à la géopolitique. Depuis la fin de la guerre froide, Varsovie nourrit l’ambition de s’imposer comme le principal acteur du flanc oriental de l’OTAN et comme le pivot géopolitique de l’espace compris entre la mer Baltique et la mer Noire.\n\nVarsovie voulait une Ukraine indépendante comme zone tampon, mais elle se retrouve face à un colosse militaire qui bouscule l'architecture de l'OTAN.\n\n * L’armée ukrainienne est devenue l’une des plus expérimentées d’Europe. Son expertise sur les drones, la guerre électronique et la défense antiaérienne suscite de l’intérêt et de la convoitise dans le monde entier.\n\n * Forte de son expérience du combat, de l’adaptation rapide de son industrie de défense et du soutien des pays occidentaux, Kyiv est en train d’acquérir un poids géopolitique considérable.\n\n\n\n\nCette montée en puissance inquiète certains responsables polonais, qui redoutent de voir l’Ukraine devenir, à terme, le principal centre de gravité de l’Europe orientale, reléguant la Pologne à un rôle subalterne.\n\nCe sentiment s’est renforcé avec la multiplication d’initiatives diplomatiques auxquelles la Pologne n’a pas été associée. Le sommet «E3-Ukraine» de Londres, en juin 2026, puis la réunion des pays nordiques et baltes (NB8) à Tallinn, tous deux consacrés à l’avenir de la sécurité européenne et au soutien à Kyiv, ont été perçus à Varsovie comme le signe que l’Ukraine privilégie d’autres partenaires stratégiques.\n\n## La tentation hongroise\n\nDans ce contexte, certains responsables politiques polonais laissent entendre que le soutien de Varsovie à l’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne ou aux futurs mécanismes d’aide financière ne peut être considéré comme acquis. L’exemple de la Hongrie d’Orbán, qui a usé et abusé de son droit de veto en Europe pour ménager ses intérêts économiques, sécuritaires ou mémoriels, est dans toutes les têtes.\n\nUne telle évolution ne constitue pas, à ce stade, la position officielle du gouvernement polonais, qui continue de soutenir l’intégration euro-atlantique de l’Ukraine. Mais le changement de ton à Varsovie est réel: l’aide à Kyiv n’est plus présentée comme un engagement inconditionnel, mais comme un partenariat stratégique, qui appelle une réciprocité et une reconnaissance mutuelle.\n\nLe coup de sang de Varsovie intervient d’ailleurs à un moment clé. Les 25 et 26 juin à Gdańsk, doit se tenir la Ukraine Recovery Conference 2026, destinée à mobiliser les soutiens internationaux et les investisseurs pour reconstruire le pays. À ce jour, la participation de Volodymyr Zelensky n'est pas confirmée, et plusieurs responsables ukrainiens envisagent de renoncer au déplacement.\n\nCondamnées à s'entendre face à Moscou, Varsovie et Kyiv doivent désormais apprendre l'art difficile du compromis froid. Vendredi 19 juin au soir, alors que la polémique battait son plein, le premier ministre polonais Donald Tusk, centriste pro-européen, a eu ces mots en forme de mise en garde aux deux présidents:\n\n_«Le front est ailleurs.»_",
"title": "Pourquoi le torchon brûle-t-il entre l’Ukraine et la Pologne?"
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