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J'ai passé deux ans à traquer les copier-coller d'Étienne Klein, docteur ès plagiats

heidi.news.web.brid.gy June 20, 2026
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Tout a commencé par lui. J’ai passé deux années à débusquer les copiés-collés du philosophe et vulgarisateur scientifique Étienne Klein. J’ai identifié plus de 100 auteurs plagiés, dans sa thèse (récemment annulée), ses livres, ses conférences et ses émissions à la radio. Là où j’imaginais un scientifique médiatique trop pressé, j’ai découvert un artisan du plagiat décomplexé. Et après, j'ai continué...

Le grec ancien compte une dizaine de mots pour décrire le sentiment amoureux. Le japonais nomme avec précision toutes les émotions du quotidien. L’allemand regorge d’expressions intraduisibles pour dire les tourments de l’âme humaine.

Mais parmi les quelque 7000 langues sur cette Terre, il manque à l’évidence un mot pour décrire ce puissant mélange de stupeur, de déni, d’incompréhension et de vertige qui vous saisit quand vous découvrez du plagiat. Plus encore quand celui-ci est massif et que son auteur est une personnalité éminente dont l’intégrité semblait incontestable: le philosophe des sciences et grand vulgarisateur français Étienne Klein.

Je suis journaliste, ancien rédacteur en chef adjoint au Temps et j’ai participé à l’aventure Heidi.news à ses débuts. Il y a deux ans, j’ai commencé à enquêter sur le plagiat. Et je n’imaginais pas jusqu’où cela allait m’emmener...

La loi d’airain du plagiaire

Un matin de mai 2024, j’écoutais distraitement un podcast de France Culture sur la fraude scientifique en cuisinant un chou farci. L’une des chercheuses interviewées était Michelle Bergadaà, spécialiste suisse du plagiat à l’Institut international de recherche et d’action sur la fraude et le plagiat académiques (Irafpa), à Genève. Au fil de la discussion, la chercheuse a mentionné ce qui constitue, à ses yeux, la loi d’airain du plagiaire: qui a plagié un jour a plagié toujours.

En entendant cette phrase, j’ai immédiatement pensé à Étienne Klein. Ces derniers mois, j’avais déjà pu noter son goût du recyclage dans ses chroniques, comme le racontait le média en ligne Arrêt sur images. Je savais surtout que le très médiatique philosophe des sciences français s’était fait pincer pour quelques emprunts malheureux en 2016, comme le racontait le magazine L’Express.

Ces révélations lui avaient coûté un poste prestigieux. Il avait alors plaidé le manque de temps, la confusion dans ses fichiers informatiques et, plus surprenant, l’hypermnésie: «Il y a une trentaine d’années, j’ai été victime d’une maladie qui m’a privé de voix pendant de longs mois. Pour la rééduquer, j’ai lu tout haut du Bachelard, du Valéry, du Stefan Zweig. Leurs phrases se sont alors fixées dans mon cerveau, et mon inconscient les a restituées dans mes livres sans que je m’en rende compte.»

En écoutant Michelle Bergadaà, une question toute simple m’est venue à l’esprit: quelqu’un d’aussi connu qu’Etienne Klein, avec une autorité aussi affirmée, aurait-il pu plagier aussi sa thèse de doctorat ?

Fini le chou farci

J’ai voulu vérifier. J’ai coupé le feu sous mon chou farci. J’ai ouvert mon ordinateur, direction Amazon, pour acheter sa thèse en philosophie des sciences, soutenue en 1999 puis publiée sous le titre L’Unité de la physique. Vingt francs suisses et quelques minutes plus tard, j’ai sélectionné au hasard un bout de texte dans l’introduction:

«Reste que si la pensée parvenait à découvrir, dans les miroirs changeants des phénomènes, des relations éternelles qui puissent les résumer, on pourrait certainement parler d’un bonheur de l’esprit.»

J’ai collé cette phrase dans Google. Surprise: le moteur de recherche semblait attribuer la paternité de cette formule à Albert Camus, dans Le Mythe de Sisyphe. Quelque chose clochait, j’avais dû faire une erreur. J’ai pris un autre morceau de texte, toujours dans l’introduction, et répété la manœuvre. Cette fois, la phrase semblait être de Louis de Broglie, prix Nobel de physique. Troisième essai. La phrase de Klein, sans aucun guillemet, était cette fois extraite d’un Que sais-je? consacré aux grands problèmes métaphysiques, écrit par un certain François Grégoire.

J’ai soufflé un grand coup. Je suis allé prendre l’air. Je suis retourné dans le salon. J’ai imprimé les textes, piqué un Stabilo dans la trousse de mon fils. J’ai surligné les passages.

Oui, Étienne Klein était un plagieur en série.

J’avais tiré sur le fil du plagiat, et tout allait venir avec.

Ô guillemets honnis!

En août 2024, après trois mois de travail intense avec le journaliste Loris Guémart, j’ai cosigné une enquête sur cette thèse plagiée sur le site français Arrêt sur images. Que montrait notre enquête? Que la thèse d’Étienne Klein contenait des dizaines de pages et des centaines de passages plagiés, issus de 22 auteurs différents, y compris des membres de son propre jury de thèse. Vous pouvez la lire ici et voir un aperçu des plagiés là. Nous estimions à l’époque que 20% des pages étaient ainsi entachées de plagiat – c’était en réalité beaucoup plus, plus de la moitié de sa thèse.

De quoi parle-t-on? Pas de citations mal attribuées. Pas d’oublis malheureux. Pas d’idées empruntées à d’autres. Du plagiat brutal, opiniâtre, mot à mot. De pages entières copiées-collées sans aucun guillemet, souvent sans aucune mention de l’auteur. Nous avons montré les stratégies utilisées pour camoufler ces emprunts, derrière des notes de bas de page ou via le système de la citation écran, un fragment de texte correctement attribué pour recopier ensuite des pages entières. Étienne Klein n’avait pas souhaité nous répondre.

Publiée dans la torpeur de l’été, cette enquête a eu un écho modéré. Mais, à la rentrée 2024, Paris Diderot (désormais Paris Cité), son université de soutenance, a discrètement lancé une enquête interne. J’y reviendrai plus tard.

Un honnête homme de science

Avant de poursuivre, il faut rappeler qui est notre homme.

Étienne Klein est un philosophe des sciences, et sans doute la figure scientifique francophone la plus médiatique de ces 20 dernières années.

Âgé de 68 ans – né un 1er avril –, ce diplômé de la prestigieuse École centrale de Paris, titulaire d’un bac +5 en physique théorique de l’Université Paris-Sud (aujourd’hui Paris-Saclay), est entré dans le monde des sciences après un stage d’été au CERN en 1981. Il a ensuite œuvré comme ingénieur au CEA et au CERN, au moment de la conception du LHC, le Grand collisionneur de hadrons, à la frontière franco-genevoise

Très vite, Étienne Klein s’est intéressé aux liens entre la physique et la philosophie, et s’est rapproché de penseurs influents comme Michel Serres ou Bertrand d’Espagnat. Il décide de préparer une thèse en philosophie des sciences, qu’il soutient en 1999, à l’âge de 41 ans. Une école de la rigueur, expliquait-il dans un entretien à France Inter en 2014: «Dans le manuscrit qu'on est censé rendre, on doit veiller à ce que chaque phrase soit logiquement reliée à la précédente. On doit vérifier que ce qu'on dit n'a pas été dit par quelqu'un d'autre. Si c'est le cas, il faut donner la citation.»

En 2006, après l’obtention d’une HDR (habilitation à diriger des recherches), le plus haut diplôme de l’enseignement supérieur en France, Étienne Klein rejoint le prestigieux Commissariat à l'énergie atomique (CEA) à Paris comme directeur de recherche, un poste tout aussi prestigieux.

Des idoles de génie

Depuis 20 ans, Étienne Klein s’est construit via les médias une importante communauté de fidèles. Le philosophe excelle dans l’art de créer des ponts entre les disciplines et de provoquer des «courts-circuits» dans la pensée, comme il aime à les appeler. Il prêche la joie d’apprendre, la nécessité du vrai dans un monde de fake news , le temps long et la rigueur scientifique dans un monde d’immédiateté, la nuance dans un monde polarisé. Il cultive la posture de l’honnête homme, mélange de courtoisie et d’érudition.

Fan des Rolling Stones, il adore raconter les petites histoires sur les grands noms de la physique – comme cet épisode érotique fulgurant dans les Grisons qui aurait servi de déclencheur au prix Nobel de physique Erwin Schrödinger pour mettre au point l’équation quantique fondamentale qui porte son nom. Dans une BD récente, L’Éternité béante, Klein se met en scène rencontrant Albert Einstein. Quand il échange avec des journalistes, il le fait parfois avec une adresse de courrier électronique qui porte, non pas son nom, mais celui de Paul Dirac, autre prix Nobel de physique et génie patenté.

Étienne Klein est un bel homme, plutôt élégant, toujours apprêté. Il porte au revers de sa veste une broche en forme de scarabée, un hommage à Einstein, ainsi qu’une montre à chaque poignet. Sa voix, rendue très grave après la maladie, est devenue sa signature. Il excelle dans l’art des anagrammes. C’est aussi un esprit sain dans un corps sain. Il pratique l’alpinisme dans le massif du Mont-Blanc et le trail à Chamonix.

Donneur de leçons

Sur les réseaux sociaux, les vidéos de ses conférences cartonnent. Son éloge de la nuance est devenu viral. Idem pour celle consacrée aux dangers de l’ultracrépidarianisme, l’art d’être expert en tout et en rien – comme journaliste, je connais bien ce sujet. Lui-même est très actif sur X ou LinkedIn, distillant citations inspirantes, anecdotes scientifiques et traits d’esprits parfois féroces. En 2002, il connaît un buzz mondial après avoir monté un canular édifiant sur Twitter, qui consistait à faire passer une tranche de chorizo pour une sublime photo d’étoile prise par le télescope spatial James Webb.

Étienne Klein donne beaucoup de conférences, énormément. Dans des écoles, dans les hauts lieux du pouvoir parisien, en visioconférence, au fin fond de la France, lors de croisières touristiques vendues à prix d’or au Japon ou en Antarctique. Peu dans les colloques universitaires. On l’invite pour parler, au choix, de relativité générale, de physique quantique, de fake news, d’intelligence artificielle, du vide, du Covid, du big data, d’énergie, de la mort ou encore du progrès. On peut le croiser assez souvent en Suisse romande. L’Université de Genève l’a déjà invité à une conférence sur les Lumières, devant un amphi comble. Il doit revenir cet automne, cette fois pour parler d’IA.

Étienne Klein écrit aussi des livres, beaucoup. Une quarantaine au cours de sa vie, sans compter les nombreuses préfaces qu’il signe et les ouvrages collectifs auxquels il participe. En revanche, il ne publie pas d’articles scientifiques.

Étienne Klein a écrit dans la presse, beaucoup. Il collabore ou a collaboré avec Le Monde , La Croix , La Recherche , L’Express , Philosophie Magazine , The Conversation ou encore Libération. En Suisse romande, on peut aussi le lire dans le magazine L’Information immobilière. Il donne de nombreuses interviews. Depuis 2012, il anime et produit chaque semaine sur France Culture l’émission «La Conversation scientifique», un long entretien hebdomadaire au cours duquel il reçoit des scientifiques ou des penseurs, souvent issus de son cercle.

Étienne Klein est enfin un homme très sollicité. Il siège à l’Académie des technologies ou au conseil d’éthique de l’opérateur français Orange. Il conseille les parlementaires français sur les questions scientifiques et technologiques. On lui commande des rapports, des préfaces de livres, des présidences de jury, et des commissariats d’exposition. On se l’arrache.

Sacrée boîte de Pandore!

Comment quelqu’un d’aussi brillant peut-il se révéler un si sombre plagiaire? Cette question est devenue chez moi une obsession. J’ai repensé à une phrase de Michelle Bergadaà: «Quelqu’un qui, en une seule année, réussit à publier huit articles, écrire deux livres, présider trois congrès et quatre commissions, tout en dirigeant un département… Posez-vous des questions.» Il me fallait une réponse.

Pendant une année, j’ai continué régulièrement à rechercher des cas de plagiat dans les autres productions d’Étienne Klein.

J’ai copié-collé des milliers de textes sur Google Books, téléchargé des centaines de PDF, comparé des milliers de paragraphes, écouté des heures de conférences sur YouTube. J’ai déniché de vieux livres sur des sites d’occasion. J’ai découpé certains de ses livres au couteau pour pouvoir les numériser– j’y ai laissé un bout de doigt dans l’affaire. J’ai dû perdre quelques dixièmes à chaque œil, à force de surligner des textes.

J’ai consigné au fur et à mesure mes «trouvailles» dans un fichier, disponible ici. Et au fur et à mesure que ce fichier enflait, je prenais la mesure du problème: là où j’avais imaginé un scientifique médiatique un peu trop pressé, j’ai découvert un artisan du plagiat décomplexé depuis plus de 35 ans.

Au total, j’ai identifié plus de 100 auteurs pillés par Etienne Klein, pour des centaines et des centaines de pages plagiées.

35 ans de plagiat

Vous croyez que j’exagère? Je me suis souvent posé la même question. Je vous encourage à aller voir par vous-même. Pour les lecteurs les plus pressés, voici un pot-pourri de quelques-uns de ces hauts faits – ce n’est qu’un échantillon.

  • En 1991, dès la première page du premier livre d’Étienne Klein, Conversation avec le Sphinx , on trouve déjà trois plagiats: les philosophes Isabelle Stengers, Edgar Morin et Bertrand d’Espagnat. Les suivants sont brutaux: six pages quasi identiques à un article du Monde publié neuf ans plus tôt, deux pages reprises d’un ouvrage du physicien Bernard Maitte sur la lumière, ou encore cinq pages empruntées à Werner Heisenberg, l’inventeur du principe d’incertitude.

  • En 1996, Étienne Klein publie Le Temps (rien à voir avec le journal). On y trouve notamment trois pages volées au physicien vaudois Dominique Rivier, ancien recteur de l’UNIL dans les années 1970.

  • En 2002, dans l’ouvrage collectif Le nucléaire expliqué par les physiciens , Étienne Klein fauche des passages entiers à l’astrophysicien et vulgarisateur Trinh Xuan Thuan. Dans une réédition de 2012 du même ouvrage, il ajoute un nouveau plagiat: deux pages volées à l’astrophysicien Jean-Pierre Luminet. Aucun des deux auteurs n’est cité.

  • En 2003, il publie Les Tactiques de Chronos. Parmi les auteurs plagiés figurent les neurobiologistes André Klarsfeld et Frédéric Revah, ainsi que le philosophe Hervé Barreau.

  • En 2005, Étienne Klein rédige plusieurs notices pour le Dictionnaire des notions de l’ Encyclopædia Universalis. Dans la notice «Information», il plagie un autre physicien du CEA, Roger Balian. Dans la notice «Ordre et désordre», il pompe le physicien Édouard Brézin.

  • En 2005, Étienne Klein s’accapare un texte du philosophe Claude Debru pour écrire un article à paraître dans la revue jésuite Études. Ce texte plagié sera réutilisé l’année suivante pour la préface qu’il signe d’un ouvrage scientifique, puis lors d’une conférence devant des enseignants, ainsi que dans l’un de ses livres. Avant de servir au lancement de deux de ses émissions sur France Culture.

  • En 2007, Étienne Klein coécrit un rapport du CEA sur les nanotechnologies. On y retrouve de nombreux plagiats, notamment une chronique du philosophe Luc Ferry parue dans le magazine Le Point en 2001.

  • En 2008, Étienne Klein publie Allons-nous liquider la science ? Galilée chez les Indiens. Dans cet ouvrage, les plagiats s’enchaînent de manière vertigineuse, sans aucune mention: Michel Henry, Jean Bricmont, Ronald Wright, Jacques Derrida, François de Gandt, Raymond Aron, Bruno Latour, Roger-Pol Droit, Jean-Pierre Dupuy, Pierre-Antoine Delhommais, Yves Michaud, Ulrich Beck. L’ouvrage sera primé par l’Académie des sciences morales et politiques en France. Dans une nouvelle préface écrite à l’occasion de la sortie du livre en format poche en 2013, Etienne Klein plagie longuement le philosophe Jacques Bouveresse.

  • En 2011, dans Le Small Bang des nanotechnologies , Klein s’approprie le témoignage d’une personne auditionnée par une commission sur les pesticides pour l’utiliser, sous sa plume, dans un livre consacré aux nanotechnologies. Il reprend également un long document produit par l’administration française sur le sujet. Le livre contient de nombreux autres plagiats.

  • En 2013, dans une interview accordée à l’Académie des sciences, plusieurs de ses réponses sont en réalité des citations de Paul Ricœur et de Zygmunt Bauman, reprises par Klein à son compte.

  • En 2013 toujours, dans son livre D’où viennent les idées (scientifiques)? , il plagie entre autres un professeur de l’UNIL, Henri Volken, sans jamais le citer. On retrouve ensuite ce même passage dans un article du Monde diplomatique en 2014, dans une émission de France Culture la même année, puis dans une chronique publiée dans Les Échos en 2018.

  • En 2016, Étienne Klein publie Le Pays qu’habitait Albert Einstein , chez Actes Sud. Il se rend à l’hôtel Métropole de Bruxelles, lieu du célèbre congrès Solvay de 1927 sur la mécanique quantique. La description qu’il en donne sur plusieurs pages – «colonnes, arcades, vitraux, miroirs et dorures partout, plafonds à caissons » – est reprise mot pour mot d’un reportage publié dans Le Monde un an plus tôt.

  • En 2017, Étienne Klein donne à la Bibliothèque nationale de France une conférence assez incroyable, au cours de laquelle il va lire pendant de longues minutes des passages du livre d’un autre, Les Avatars du vide de Marc Lachièze-Rey. Étienne Klein se fait récitant. Il va jusqu’à reprendre à son compte les commentaires personnels de l’auteur.

  • En 2018, Klein reprend plusieurs pages du Grand Roman de la physique quantique, du vulgarisateur britannique Manjit Kumar, dans son propre ouvrage Matière à contredire , bien sûr sans le citer. Il avait déjà largement plagié cet auteur lors d’une conférence donnée en 2013 à la Sorbonne sur le débat Bohr-Einstein, conférence devenue ensuite un livre audio.

  • En 2018, à la mort de Stephen Hawking, Étienne Klein publie sur le site de vulgarisation scientifique The Conversation un hommage, contenant un long plagiat de l’épistémologue Daniel Parrochia.

  • En 2020, lors d’un colloque en visioconférence consacré à la mort, Étienne Klein, producteur scientifique sur France Culture, lit, en le faisant passer pour sien, un article publié en 2003 par le chercheur Jean-Claude Ameisen, lui-même producteur sur France Inter.

  • En 2022, il plagie une tribune publiée dans Le Monde par la chercheuse Katrin Becker afin d’alimenter la préface d’un livre sur le numérique, ainsi qu’une conférence donnée à Monaco.

  • En 2023, pour alimenter l’intégralité de sa chronique sur France Culture, il lit, sans jamais le citer, un livre du philosophe François Dagognet publié dix ans plus tôt. Et conclut ainsi sa chronique: «Je ne suis pas certain d’avoir été clair, mais c’est ce que je voulais dire…»

  • En 2025, dans Transports physiques (Gallimard), plusieurs emprunts, plus difficiles à identifier. Deux plagiats sont manifestes: Jean-Michel Besnier et François Dagognet.

C’est le cas le plus récent que j’aie identifié à ce jour.

Est-ce si grave?

J’ai bien entendu essayé d’échanger avec Étienne Klein. Il n’a pas souhaité me répondre. Je l’ai relancé au printemps et mon collège d’ Arrêt sur images l’a recontacté il y a quelques jours. Toujours rien.

Je me suis beaucoup interrogé durant cette enquête, notamment sur ma place de journaliste. Ce travail m’a placé, bien malgré moi, dans une posture du redresseur de torts. Mais en réalité, cette situation m’attriste plus qu’elle ne me réjouit. À Noël dernier, entre le plateau de fromage et la bûche au café, ma mère m’a demandé avec tendresse ce que cela faisait d’être un délateur.

Car après tout, le plagiat est-il un acte si grave, si la finalité est la bonne? Étienne Klein ne désinforme pas. Étienne Klein a fait beaucoup fait pour la science, c’est parfaitement indéniable. Sans doute, des jeunes physiciens brillants d’aujourd’hui le sont grâce à Étienne Klein.

Au printemps, je me suis retrouvé à une cousinade en France voisine, au pied du sommet jurassien du Grand Colombier, d’où une partie de ma famille est originaire. Un ami d’enfance de mon père était là, lecteur fidèle d’Étienne Klein. Il l’avait croisé lors d’une conférence et lui avait serré la main, avec le regret de ne pas avoir pu échanger plus longuement – Klein avait un train à prendre. Entre deux parts de quiche, nous avons parlé de cette affaire de plagiat. J’ai senti une forme de tension entre l’évidence des faits reprochés, qu’il reconnaissait pleinement, et l’attachement à l’homme de science. Ça m’a touché.

Il y a quelques années, Étienne Klein a remis au goût du jour le mot ipsédixitisme , un néologisme fondé sur l’expression latine ipse dixit («il l’a dit»). L’ipsédixitisme, énonce-t-il, est un biais qui consiste à croire aveuglément ce que disent certains maîtres en raison de leur statut. Étienne Klein nous invite à ne pas y sombrer. Je pense que c’est un sage conseil.

En quête de recopilleurs

Début juin 2026, j’ai appris qu’Étienne Klein s’était fait rattraper par la patrouille. L’université Paris Cité a, au terme de 20 mois de procédure et d’enquête, décidé de lui retirer son doctorat et de lui interdire toute réinscription. Une sanction extrêmement rare en France. Sa thèse contenait pour moitié du plagiat. Pour sa défense, Étienne Klein, dans un texte partagé sur les réseaux sociaux, a plaidé sa cause au nom de sa mission de vulgarisation et d’une époque plus permissive à l’égard du copier-coller.

Pour moi, cette enquête sur Étienne Klein s’achève là.

Mais il me restait quand même une question en tête, une piste que j’avais envie d’explorer.

Pour un Étienne Klein, combien existe-t-il d’autres artisans du plagiat, combien d’autres «recopilleurs»? Les cas révélés par la presse ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Les litiges sont souvent réglés dans la plus grande discrétion.

Le plagiat est un drôle de mot: on l’invoque à tout bout de champ. Et l’on peine à le nommer quand il est évident. Dans l’industrie du livre, il demeure étrangement tabou. C’est une hantise pour la majorité des éditeurs et des auteurs. Paradoxalement, c’est aussi une pratique parfois tolérée, sous couvert d’hommage, d’inspiration ou d’intertextualité. Et l’IA générative ne va pas simplifier les choses…

J’ai décidé d’élargir mon enquête.

Mais en changeant cette fois de méthode.

Fini les copier-coller à la main. Je me suis attaqué au plagiat en géologue. Avec l’aide d’un logiciel de détection de plagiat que j’ai créé avec un développeur informatique, baptisé Le Recopilleur, j’ai pratiqué un «carottage» dans la montagne que représente la production littéraire francophone. Ce carottage, effectué sur quelques milliers de livres seulement, m’a permis de découvrir des dizaines de nouveaux cas de plagiat inédits: un prix Goncourt, un prix Renaudot, un chroniqueur de France Inter, des auteurs suisses – et même une comtesse.

Je vous raconterai tout cela, à la rentrée, sur Heidi.news , dans une nouvelle Exploration. Et c’est moi qui l’ai écrite de A à Z, promis juré. Mais n’hésitez pas à vérifier, on ne sait jamais…


Cette enquête de Heidi.news a été soutenue par Journafonds, structure suisse qui vise à stimuler les projets d’enquête et de reportage sur des sujets d’intérêt public.

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