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«Éprouvé en Ukraine»: au salon Eurosatory, la fièvre des drones et le triomphe de Kyiv

heidi.news.web.brid.gy June 18, 2026
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Au grand salon militaire Eurosatory de 2022, quatre mois après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, on se disputait l’artillerie et même la poudre. Lors de l’édition 2026, quatre ans plus tard, les drones ont volé la vedette aux canons Caesar et autres tanks Léopard. Une immense course aux armes autonomes s’y joue, dans laquelle l’Ukraine fait à la fois figure de modèle militaire, de terreau industriel et d’argument commercial.

  • Pourquoi pensez-vous que Poutine a annulé le dernier défilé militaire du 9 mai sur la place Rouge et se terre dans des bunkers?

Sur l’un des stands des 80 marchands de matériels militaires ukrainiens présents à Eurosatory, la grande foire des armements terrestres qui rassemble 2400 exposants du 15 au 19 juin à Paris, l’homme d’affaires belge Benoît Pleska me retourne cette question abrupte. Je suis sur le stand très animé de l’entreprise ukrainienne CIT Program, ce vieux routier de l’Europe de l’Est, qui présidait la poste ukrainienne jusqu’à l’invasion, conseille cette société pour son développement international.

  • C’est à cause des drones ukrainiens. Ils progressent tellement vite qu’il redoute d’être assassiné.

Les drones sont partout à Eurosatory. Les progrès des drones ukrainiens – et les Russes ne sont pas loin derrière – sont au centre d’une conférence prise d’assaut par les marchands d’armes ukrainiens, et leurs clients potentiels.

La phase 2024-2025 de la guerre en Ukraine a été dominée par la guerre anti-drones. | Heidi.news.

Dronistes 50 – infanterie 1

«Quelles leçons de la guerre des drones en Ukraine?» C’était la question centrale du salon Eurosatory, et l’objet d’une table ronde en forme de retour d’expérience venu de l’Est.

Arūnas Kumpis, Lituanien de 61 ans, était engagé volontaire dans l’armée ukrainienne et pilote de drones FPV (via un casque de réalité virtuelle) jusqu’en 2024. Pour introduire le débat, il diffuse une vidéo prise ce printemps dans la région de Pokrovsk. On y voit une brigade russe et sa quinzaine de véhicules décimés sur une route de campagne. «Cette attaque a entièrement mené avec des drones. Elle a pris 15 minutes pour détruire l’ensemble des cibles sans la moindre intervention d’infanterie ou d’artillerie» , explique-t-il. «Avant, cela aurait pris au moins 24 heures.»

Le colonel Linas Idzelis, commandant de l'Union des fusiliers lituaniens, en rajoute une couche. Trente-sept pilotes de drones de son bataillon ont récemment participé à un exercice de défense en Estonie, face à une force assaillante de 2000 hommes. «En 48 heures, les dronistes ont mis hors de combat 300 adversaires et n’ont perdu que deux hommes. Dans la guerre classique, les pertes sont de l’ordre de 1 pour les défenseurs, contre 3 pour les assaillants. Là on parle d’un ratio de 1 droniste tué, contre 50 dans l’infanterie.»

Certes, il s’agissait d’un exercice. Mais Arūnas Kumpis confirme que ce changement de paradigme s’observe bien sur le terrain, en Ukraine: «Le changement en matière de létalité a été radical. Alors que l’artillerie causait 80% des pertes en 2022, ce sont aujourd’hui les drones qui causent plus de 80% de l’ensemble des pertes. Ces systèmes à bas coût ont complètement redéfini l’équilibre tactique en neutralisant les moyens conventionnels de grande valeur.»

Cette révolution en cours se traduit aussi au plan économique, qui comme chacun sait est le nerf de la guerre. Arūnas Kumpis a un chiffre. «Un général ukrainien a calculé que pour chaque euro ou dollar investi dans les forces ukrainiennes, les dommages infligés par les drones sont 50 fois plus élevés que ceux des armes traditionnelles.» 1 à 50, là encore.

Un front radicalement différent

Arūnas Kumpis explique aussi que la distance entre les belligérants a augmenté. «Elle était de l’ordre de 5 kilomètres au début du conflit dans les zones non urbaines, elle est maintenant de 10 à 15 km avec les drones FPV. (Voire 20-30 km,désormais, ndlr.) Les combattants ne sont plus dans des tranchées mais dans ce que j’appelle des trous de renard où ils se cachent pour échapper aux drones ou contrôler leurs drones.»

In fine, c’est l’extension de cette kill zone – trop dangereuse pour n’importe quelle présence humaine prolongée – qui a contribué à stabiliser le front et à rendre les avancées rarissimes. La guerre s’est déportée sur les lignes arrières, de part et d’autres de la kill zone , et les contacts rapprochés entre soldats sont devenus rarissimes. Les belligérants font la chasse aux véhicules et aux moyen d'approvisionnement, et les routes se couvrent de filets antidrones.

Mais ce n’est pas la fin de l’histoire. Le soldat poursuit. «Au début, en 2022, les drones étaient encore vus comme des outils de surveillance destinés à l’acquisition des cibles. Fin 2022, c'est l’arrivée des drones d’attaque Shahed-136, dont nous nous sommes d’abord moqués en les traitant de balalaïkas volantes (les ailes en triangle évoquent la forme de l’instrument, ndlr.). A tort, car ils ont radicalement changé les choses en faisant passer les drones du rang d’outils tactiques à celui d’armes stratégiques.»

Depuis 2023, les deux camps déploient massivement des drones FPV à la fois bon marché et très précis, capables de détruire des équipements coûtant plusieurs millions, des véhicules de transport de troupe aux batteries de missiles, en passant par des chars d’assaut ou des avions stationnés au sol.

Le champ de bataille invisible

Le tournant qui suit, en 2023-2024, est encore plus important. «Le champ de bataille le plus décisif est alors devenu invisible» , explique Tomas Mikalauskas, directeur de RSI Europe, une entreprise lituanienne spécialisée dans l’électronique de défense. «Il s’agit du spectre électromagnétique où l’alternative entre victoire et défaite se joue via le contrôle des signaux et l’autonomie spectrale (c’est-à-dire la capacité à opérer malgré le brouillage adverse, ndlr.)

Cette guerre électronique va avoir elle-même des conséquences importantes. «A partir de 2025, les deux camps se mettent à développer des solutions de communication résistantes» , reprend Arūnas Kumpis. «La Russie mise sur des essaims combinant des drones bon marché et plus performants, comme les drones à réaction – que leur vitesse rend difficiles à intercepter. Quant aux drones ukrainiens, ils commencent à pouvoir attaquer dans la profondeur, à plus longue distance (plusieurs dizaines, et désormais centaines, de kilomètres, ndlr.). De sorte que les systèmes de défense antiaérienne russes sont submergés.»

Giorgi Kalandadze (à d.) | Heidi.news

Ce n’est pas la seule conséquence. Sur le stand de CIT Program,qui produit des drones aériens et navals et des dispositifs de guerre électronique, Giorgi Kalandadze a le regard tourné vers l’avenir. Ce général de brigade géorgien a pris sa retraite pour investir dans la société ukrainienne, dont il est désormais co-propriétaire.

«Le brouillage c’est de l’histoire ancienne. Ce dont on a besoin aujourd’hui c’est d’une technologie de DDoS» , juge-t-il – une technologie que propose son entreprise, naturellement. Mais quelle idée se cache derrière ce sigle un peu cryptique?

Du brouillage au piratage

CIT Program a commencé par faire du bricolage intelligent, en convertissant les missiles air-air de l’aviation ukrainienne, la densité de la défense aérienne terrestre ayant rendu le ciel ukrainien peu opérable pour l’ennemi, en missiles sol-air et surtout mer-air, qui sont quant à eux cruciaux pour disputer aux Russes le contrôle de la mer Noire. L’entreprise ukrainienne a suivi une philosophie proche pour ses technologies anti-drones.

Le DDoS, ou attaque par déni de service, est une cyber-attaque qui consiste à saturer un serveur informatique sous un très grand nombre de requêtes parasites. En s’inspirant de cette technique, la société ukrainienne a développé le système Scorpio, qui détecte la signature électronique des drones Shahed dans un rayon de 20km puis les noie sous un déluge de faux signaux, afin de rendre inopérants leurs systèmes de géolocalisation et de télémétrie. Le drone devient impossible à piloter.

Mais l’inventivité des développeurs de drones ukrainiens ne s’arrête pas là. «La principale caractéristique de la guerre électronique c’est qu’elle est périssable» , observe Tomas Mikalauskas. «Le contournement de nouveaux systèmes de brouillage ne demande pas plus d’une semaine et les logiciels des drones sont changés parfois à la dernière minute pour les rendre résistants.»

Le temps des armes autonomes

En s’inspirant des Russes, certains fabricants ukrainiens utilisent aussi des fils en fibre optique longs parfois de 50 kilomètres pour contrôler leurs drones sans risquer de perturbation électromagnétique. «Pour l’heure, c’est le seul moyen fiable dans un environnement hautement brouillé» , commente Tomas Mikalauskas. «Mais on va vite vers l’autonomie, avec des engins capables de se passer d’opérateurs. Depuis 6 à 18 mois on voit de plus en plus d’engins autonomes combattre d’autres engins autonomes.»

Pour échapper au brouillage avec les instructions de leurs pilotes, les drones deviennent de plus en plus autonomes. | Heidi.news

Dans les coulisses du «Retex» européen

C’est cette innovation frénétique, sur fond de recours de plus en marqué à l’intelligence artificielle, que s’efforcent de suivre les fabricants européens d’armement. Et beaucoup sont présents sur le terrain ukrainien pour bénéficier de ce «Retex», qui permet d’assurer l’efficacité d’un armement en situation réel et devient un argument commercial absolument central pour les fabricants.

C’est par exemple le cas sur le stand d’Unmanned Defense Systems (UDS) un fabricant lithuanien de drones à aile fixe pour la reconnaissance et l’attaque ou celui du français Parrot qui a militarisé ses quadricoptères Anafi et NX70. Le géant français de l’électronique de défense, le groupe Thales, n’échappe pas à la règle, qui a même lancé une joint venture en Ukraine fin 2025 mais reste – comme beaucoup de grandes entreprises – très discret sur la présence de son matériel au front.

Responsable des produits de défense antidrones, au sein du groupe français d’électronique de défense Thales, Paul Rameau explique:

  • Ce que nous voyons en Ukraine, c’est que la guerre avec les drones pose un problème de saturation. Jusqu’à récemment les moyens de brouillage étaient suffisants. Ce n’est plus le cas et nous développons des armes à énergie dirigée, à base de lasers et de micro-ondes pour, viser ces menaces. Il n’y a cependant pas de moyen de lutte miracle contre les drones. A la fin, c'est une combinaison de technologies qui sera efficace.

Cinq ans seulement après sa création à Munich, la société allemande Helsing emploie 1400 personnes et produit 1000 drones par mois , ce qui en fait un des poids lourds du secteur en Europe – hors Ukraine. L’entreprise a été fondée par un ex-PDG dans les jeux vidéos, un spécialiste de l’IA, et un ancien conseiller d’Ursula von der Leyen au ministère de la Défense allemand. Son directeur des programmes, Oscar Friedel, ne cache pas que l’entreprise a déployé des milliers de drones en Ukraine.

Dans ses usines allemandes – et bientôt en France et au Royaume-Uni –, Helsing produit le drone d’attaque HX-2, jugé prometteur par les armées européennes. «D’une portée de 100 km et d’une vitesse de 220 km/h, ce drone est surtout doté d’une intelligence artificielle , explique Oscar Friedel. Cela lui permet de se passer des signaux de type GPS ou GNSS (combinant plusieurs réseaux de satellites, ndlr.) pour se localiser. Il se contrefiche du brouillage électromagnétique.»

L’argument du «prouvé en Ukraine»

Sans contester le cas d’Helsing, l’homme d’affaires belge Benoît Pleska tempère l’argument du «prouvé (combat-proven, ndlr.) sur le champ de bataille ukrainien» avancé par de nombreux développeurs de drones.

  • Il y a 600 entreprises de drones en Ukraine et 8000 en Europe. Tout le monde dit que ses drones ont été testé sur le front. Souvent, il s’agit en fait de drones qui ont été effectivement envoyés à des ONG en Ukraine mais pas forcément validés sur le terrain parce qu’ils n’ont pas été commandés par le ministère ukrainien de la Défense. Avec une consommation de 100 à 200 000 drones par mois, ils sont parfois dépecés pour fournir des composants aux fabricants ukrainiens.

Devant le système Drone Killer et une poubelle en plexiglas pleine de drones DJI Mavic explosés, Jean Boy, responsable de la stratégie des systèmes d’armes de la multinationale belge John Cockerill, reste muet sur la question de savoir si cette tourelle, qui détecte et abat automatiquement les drones, a été testée sur le champ de bataille. Il est en revanche plus disert sur un autre aspect crucial lié à la guerre en Ukraine: la réalisation qu’il faut produire vite, en masse, et à faible coût.

  • Avant, les entreprises de défense développaient des innovations technologiques en cherchant la perfection. Cela demandait beaucoup de temps. Maintenant, ce sont les innovations d’usage qui se multiplient avec des produits pas forcément parfaits mais déployables rapidement puis des itérations pour les améliorer.

L'autonomisation des armes s’étend de plus en plus à celles terrestres et navales. | Heidi.news

L’agilité ukrainienne, leçon à l’Europe

«La leçon de l’Ukraine c’est aussi qu’il faut des ingénieurs agiles, capables de déployer des innovations efficaces en quelques semaines plutôt qu’en plusieurs années ainsi que des usines de fabrication axées sur une montée en puissance rapide» , observe Tomas Mikalauskas. «Cela bouleverse les cycles d’itération et d’approvisionnement lents des géants traditionnels de l’industrie de la défense.»

En première ligne face à la menace russe, comme tous les pays baltes, la Lituanie a bien reçu le message. Son programme ANBO regroupe sous une même égide l’industrie de la défense, le monde universitaire et l’armée afin de contourner les retards bureaucratiques et transformer les enseignements tirés du front en capacités déployables en temps quasi réel.

Même le commissaire du salon Eurosatory, le général français Charles Beaudouin, le confirme, dans un entretien à l’AFP: «Les Ukrainiens sont tellement en avance qu'on ne peut que les copier. Ce sont d’ailleurs des spécialistes ukrainiens et non américains qui ont été invités dans les pays du Golfe, ciblés par les drones iraniens.»

De l’eau a coulé sous les ponts depuis la fameuse rencontre du 28 février 2025 dans le Bureau ovale, lors de laquelle Donald Trump déclarait à un Volodymyr Zelensky médusé: «Vous n’avez aucune carte». De fait, la main ukrainienne s’est remplie d’atouts. Des cartes que toute la communauté mondiale de la défense convoite désormais.

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