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«Genève ne devrait pas avoir une politique d’innovation, mais au moins cinq!»

heidi.news.web.brid.gy June 17, 2026
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La cité de Calvin aimerait miser sur l’innovation. Que valent les efforts déployés à ce jour? Nous avons demandé son avis à Dominique Foray, professeur émérite à l'EPFL, membre du Conseil suisse de la science et auteur de Innovations: une économie pour les temps à venir (éd. La Découverte, 2025). S’il n’est pas tendre, l’économiste vaudois ne manque pas d’ouvrir des perspectives intéressantes pour le futur de Genève. Entretien.

Heidi.news. Genève s’est dotée en 2025 d’un plan directeur de l’innovation sur trois ans, qui a notamment pour objet de créer un fonds cantonal pour l’innovation. N’est-il pas paradoxal, dans une capitale financière, qu’il faille en appeler au public pour financer une économie de l’innovation privée?

Dominique Foray. Je pense que ce fonds cantonal d'innovation est une bonne chose, même si ce n’est pas dans la tradition suisse. Dans notre pays, le financement privé de l’innovation et des start-up fait face à des difficultés. On a tenté de corriger cela dans la Loi fédérale sur les placements collectifs de capitaux, en autorisant les fonds de pension à investir jusqu’à 15% de leurs avoirs en private equity et en capital-risque pour financer des start-up et des PME innovantes, qui en général ne sont pas cotées en bourse. C’était en 2006. Vingt ans plus tard, malgré ce plafond de 15% autorisé, on atteint péniblement les 1,5%. C’est d’autant plus étonnant que la rentabilité de ce type d’investissements est supérieure à la rentabilité moyenne des autres investissements. Dans ces circonstances, on a besoin d’un fonds d'innovation public, pour peu évidemment qu’il soit bien géré et bien déployé.

Et en ce qui concerne le reste de la stratégie du Canton?

Je ne la trouve pas très inspirante. On a un patchwork des bonnes idées qu'on trouve partout mais sans vrais liens avec le territoire, c'est-à-dire sans lien avec les spécificités du canton. Je trouve aussi que les autorités cantonales font la part un peu trop belle au Campus Biotech, en mentionnant à peine ou pas du tout d’autres forces d’innovation comme l’Université de Genève, les hautes écoles comme l’Hepia et la HEAD, ou encore le CERN.

Certes, mais le Campus Biotech, ce sont les sciences de la vie et donc un secteur important pour l’innovation à Genève.

Je ne dis pas le contraire, les sciences de la vie sont essentielles. Mais je trouve qu’il y a deux problèmes ici. D’abord, le manque de diversification. Les actions transversales comme celles sur la formation sont utiles, mais il faut que la stratégie d'innovation reflète davantage la diversité des domaines stratégiques du canton. Ils sont d’ailleurs nommés dans le document: la banque et la finance, les industries du luxe, le négoce, les technologies de l'information – et les sciences de la vie, donc. En fait, Genève aurait besoin de cinq stratégies d’innovation, pas d’une. Car chaque secteur a des besoins spécifiques.

Comment cela?

J'ai beaucoup travaillé sur ce qu'on appelle la spécialisation intelligente. C’est l'idée de reconnaître que l'on a des spécialisations locales et qu’elles vont être transformées par l'innovation en fonction de leurs contraintes et de leurs opportunités spécifiques. Là, la stratégie genevoise est un peu générale, elle flotte au-dessus des enjeux et ne capture pas ce qui fait la spécificité de chaque secteur.

Je vous donne un exemple dans la banque et la finance. C'est très important pour Genève, et donc les fintechs (nouvelles technologies appliquées à la finance, ndlr.) sont un enjeu essentiel. Avec l’EPFZ et la Haute école spécialisée du nord-ouest de la Suisse, nous venons de terminer une grande étude sur plus de 1000 entreprises suisses, dont environ 150 dans la finance. On constate qu’elles innovent surtout de façon incrémentale et qu’il n'y a pas d'innovation de rupture, alors même que ces institutions font face à des défis existentiels en la matière: l'intelligence artificielle, la cybersécurité quantique, etc. Malgré cela, le secteur financier est complètement en dehors des radars de l’agence d’innovation Innosuisse. Pour Genève, où ce secteur est clé, cela signifie qu’il y aurait une place à prendre.

Vous avez évoqué un second problème avec le Campus Biotech et les sciences de la vie. De quoi s’agit-il?

Je ne sais pas si une infrastructure comme le Campus Biotech fonctionne si bien que cela. C’est une bonne idée que cela existe et il y a des points forts, comme le Wyss Center (fondation de recherche en neurotechnologie, hébergée sur le site du Campus Biotech à Genève, ndlr.). On ne parle pas non plus ici d’excellence académique (qui est sûrement là), mais d’innovation. Or, sur le plan des transferts de technologie vers les entreprises, le Campus Biotech est encore loin des meilleurs, comme le Centre suisse d'électronique et de microtechnique (CSEM) à Neuchâtel ou bien le centre Inspire à Zurich.

Qu’est-ce que le Campus Biotech pourrait leur envier?

Le campus Biotech, qui fait converger une partie de l’EPFL, de l’Université de Genève et des Hôpitaux universitaires de Genève, est reconnu comme une institution d’importance nationale. À ce titre, il est candidat à des financements fédéraux au titre de l’article 15 de la loi sur la recherche. Mais lors de la dernière attribution de ces fonds, il n’a reçu que la moitié de ceux demandés, à cause de sa faiblesse dans le domaine du transfert de technologies. Pour en faire un actif vraiment productif et de valeur dans la stratégie d'innovation, il faudrait qu'il soit mieux intégré à l'écosystème local.

Selon le dernier Swiss Venture Capital Report, les start-up du canton de Zurich ont levé plus d’un milliard de francs en 2025 et celles du canton de Vaud plus de 500 millions. À Genève, c’est 77,5 millions. Pourquoi une telle différence?

Zurich et Vaud bénéficient de la présence des écoles polytechniques fédérales et même si Genève héberge un bout de l’EPFL (sur le campus Biotech, ndlr.) , ce n’est quand même pas pareil. En plus des start-up, les EPF jouent aussi un rôle d’attracteurs avec par exemple la présence historique à Zurich d’IBM, de Google et de tout l’écosystème qui se met en place aujourd’hui autour de l’intelligence artificielle.

Mais Genève a aussi des atouts. Je vous parlais de l’absence étonnante dans la stratégie d’innovation du CERN. Certes, c'est un acteur global de la science, mais il y a un potentiel pour des retombées locales. Sauf que ça ne se fera pas par magie, il faut qu’il y ait un terreau qui s’y prête.

Vous vous étonniez du faible nombre de références aux hautes écoles spécialisées (HES) dans le plan d’innovation du Canton. Elles sont un atout important pour Genève?

Absolument. L’innovation, ce n’est pas que les start-up. Les HES sont bien adaptées au dialogue avec les PME, qui apprécient de mener des recherches en collaboration avec elles. C'est donc un actif très important, sur le plan de la formation mais aussi sur celui de la recherche appliquée. D’ailleurs, d’après la loi, les HES ont une mission d'aider au développement régional. Elles devraient être un acteur central de la stratégie d’innovation de Genève, alors qu’elles sont à peine mentionnées dans le plan – comme l’Université de Genève, du reste. On pourrait dire la même chose des organisations internationales, des ONG et de l’écosystème autour du Graduate Institute. II y a là le potentiel pour un sixième secteur clé de l’innovation, qui à la fois en consomme et en produit.

Une des propositions phares du plan d’innovation est la création d’un nouveau lieu emblématique pour les entreprises innovantes, sur le modèle de la Kista Science City à Stockholm ou de la Station F à Paris. Cela vous paraît-il utile?

Cela ne va rien abîmer. Mais je ne suis pas sûr que ça soit vraiment le point fondamental d'une stratégie d’innovation. J’en reviens à cette idée de verticalité et de spécialisation. Cela veut dire qu’on prend un secteur et que l’on discute avec les acteurs et qu’on voit comment les aider à innover. Si cela passe par un nouvel incubateur, c’est très bien. Mais si la finance a par exemple besoin d’un incubateur pour les fintechs, ce n’est pas la même chose qu’un incubateur pour les technologies médicales. Autrement, si on a le même incubateur pour tous les secteurs, le risque c’est qu’il soit médiocre partout.

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