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"Comment gagner la Coupe du monde",
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"textContent": "Depuis que la Coupe du monde est un phénomène social total, les médias se sont mis à produire quantité de contenus inclusifs adaptés aux analphabètes du _«beautiful game»_. Petit tour d'horizon, alors que la Suisse s'apprête à rencontrer le Qatar ce soir à 21 heures, et que certains – honte à eux – s'en fichent.\n\n📺 Imaginez que, pour une raison ou une autre, vous vous trouviez parmi les six milliards de personnes qui regarderont un match de football télévisé ces prochains jours – mais que ce sport ne vous intéresse pas.\n\n🫠 Si l'on en croit les observations de terrain menées par moi-même sur ma propre personne, il y a de fortes chances pour que votre parcours ophtalmo-cérébral se déroule ainsi:\n\n👀 D'abord, vos yeux iront se poser sur tout ce qui n'est pas le ballon: les maillots; les tatouages; les coupes de cheveux; les déguisements des supporters; les sponsors de l'événement; la couleur du gazon.\n\n📱 Et puis, vous prendrez votre téléphone portable, et vous irez faire autre chose.\n\n### Vous êtes une minorité\n\n Mais pour ne pas risquer l'ostracisme – car six milliards de personnes qui s'intéressent à un sujet qui vous échappe, ça fait bien de vous une minorité –, vous tenterez peut-être de lire, écouter ou regarder quelque chose qui sera en rapport avec le football, mais de façon plus lointaine.\n\n🧠 Et l’offre ne manquera pas: géopolitique de la Coupe du monde; greenwashing de la FIFA; recension des plus beaux textes de la poésie footballistique; perspective historique et décoloniale sur les sports de balle au pied; cyber-techno-surveillance des grandes foules; glamour et people de la footosphère; comment anticiper le burn-out des livreurs de pizzas; MeToo et football, peut-on séparer l'homme du sportif?; analyse microéconomique de la chaîne de valeur bière-saucisse; l'IA va-t-elle remplacer les arbitres?\n\n⚽️ Depuis que la Coupe du monde est un phénomène social total, les médias se sont mis à produire quantité de ces contenus inclusifs, adaptés aux analphabètes du _«beautiful game»_. En jargon journalistique, on appelle cela «un pas de côté» – rapport au sujet central, qui reste le sport lui-même. Cette production étant récurrente, à quatre ans d'intervalle, on parle aussi de «marronnier».\n\n### Forêt de marronniers\n\n👣 Aujourd'hui, je vous invite donc à faire ensemble un pas de côté après l'autre, à travers la forêt des marronniers. En d'autres termes: une revue de presse pour les aigris du foot.\n\n👕 Et c'est l'agence _Reuters_ (EN, gratuit) qui ouvre avec un grand classique: l'interview d'un historien du maillot. Où l'on apprend (ou pas, parce qu'on a déjà vu le sujet mille fois) que si l'Allemagne joue en noir et blanc, c'est parce que le drapeau de la Prusse était ainsi. Et que l'Ouzbékistan, qualifié cette année pour la première fois de son histoire, jouera en bleu, référence à la couleur emblématique des céramiques de Samarcande.\n\n✝️ On poursuit avec une recherche académique parfaitement inutile sur les tatouages des footballeurs. Plus précisément, l'étude porte sur les membres de l'équipe nationale masculine de football d'Argentine, relayée sur le site _The Conversation_ (FR, gratuit). Le saviez-vous? L'équipe totalise 226 tatouages répartis sur 20 de ses 26 membres (les joueurs; pas les bras et les jambes, qui sont plus nombreux). Et _guess what_ , les trois quarts d'entre eux arborent une forme ou une autre de symbole catholique (Jésus, Marie ou le Saint-Esprit – sous forme de colombe), 80% portent aussi un ou plusieurs éléments relatifs à leur famille, sous forme de visage, nom ou date de naissance. (On baille.)\n\n### Chiendent pied-de-poule\n\n🤩 Plus étonnant (j'avoue m'être laissée emporter par le sujet): on apprend sur le site du magazine _Scientific American_ (EN, gratuit) l'existence, à l'Université du Michigan, d'un professeur de _turfgrass management_ , ce que l'on pourrait traduire par «gestion de pelouse» ou «surintendance des surfaces gazonnées».\n\n👨🏻🌾 C'est à ce monsieur que la FIFA a confié la tâche considérable de remplacer le gazon artificiel d'une dizaine de stades américains et mexicains, un travail qui l'occupe depuis 2020. Car le sujet est loin d'être anodin: la mauvaise qualité du gazon américain est un problème historique pour le _soccer_ , nous apprend aussi _The Atlantic_ (EN, gratuit).\n\n🌱 Dans l'interview de cet improbable spécialiste, on découvre que deux sortes de plantes ont été sélectionnées, parmi la vingtaine d’espèces les plus communes: un gazon d'hiver, constitué d'un mélange d'ivraie et de pâturin des prés (_perennial ryegrass_ et _Kentucky bluegrass_), et un gazon d'été, le chiendent pied-de-poule (_Bermuda grass_).\n\n### Camions frigorifiques de gazon\n\n🏟️ Soyez attentifs durant les matchs qui se joueront en stade couvert ou semi-couvert, notamment à Houston, Dallas ou Los Angeles: leur ancien gazon en plastique a été remplacé par du véritable gazon d'hiver. (C'est géographiquement contre-intuitif, mais c'est à cause du fait qu'ils sont couverts, et donc protégés de la lumière.) Pour qu'il pousse néanmoins et survive à l'événement, il a fallu équiper le stade d'un vaste éclairage simulant la lumière du soleil.\n\n🚛 Lorsqu'on sait que le gazon, avant d'être greffé sur site, a été planté en bacs dans un climat propice (généralement 200 km plus au nord pour le gazon d'hiver) et transporté sur place dans des camions frigorifiques, on se réjouit de découvrir comment la FIFA entend atteindre son objectif «zéro carbone» en 2040.\n\n🤑 À ce propos, justement: on observe que le «pas de côté» le plus prisé des médias en période de Coupe du monde est celui du bilan écologique et social scandaleux de la FIFA, qui s'assoit volontiers sur toutes les promesses de durabilité qu'elle s’est jusque-là sentie obligée de formuler. La durabilité, ça ne rend pas riche.\n\n### Pollution et droits humains\n\n✈️ Vous savez donc déjà, parce que c'est dans tous les médias, que ce Mondial sera le plus polluant de l'histoire – comme l'était déjà celui du Qatar il y a quatre ans – avec un bilan carbone qui pourrait se situer entre 16,7 et 22,7 millions de tonnes (l'équivalent, grosso modo, de la moitié des émissions annuelles de toute la Suisse). Quarante-huit pays invités, 4400 km entre le stade de Vancouver et celui de Mexico... Ces détails sont partout, notamment dans le _Guardian_ (EN, gratuit).\n\n😾 Quant à la polémique sociale, elle porte cette année sur la politique migratoire américaine qui a déjà durement affecté l'arrivée sur le territoire US des équipes et des arbitres, et dont on sait aussi qu'elle posera problème dans les cinq prochaines semaines, parce que l'Immigration and Customs Enforcement (ICE) a promis des contrôles accrus en marge de tous les grands rassemblements. Le Haut-Commissaire aux droits de l'homme de l’ONU, Volker Türk, s'en inquiète comme on urine dans un crincrin, on l'a notamment lu dans _Le Monde_ (FR, gratuit).\n\n👨🏼🦱 Mais revenons aux sujets «poids plume»: la _Frankfurter Allgemeine Zeitung_ (DE, payant) a demandé à un coiffeur de célébrités berlinois de donner son avis professionnel sur les scalps de la Mannschaft. L'article a tant passionné outre-Rhin que plusieurs médias l'ont repris, notamment le _Kölner Stadt-Anzeiger_ (DE, gratuit). Bilan des courses: Nick Woltemade, qui arbore une coupe _shag_ (un genre de mulet court plutôt 70's que 80's), incarne selon le spécialiste berlinois du cheveu, le _«neuen deutschen Look»_. Grand bien lui fasse.\n\n### Les otages de Gianni Infantino\n\n🤓 Bon. À ce stade, à part sur le chiendent pied-de-poule, on n'a encore rien appris. Les sujets «poids lourds» feront-ils mieux? Le site _Africa's a Country_ (EN, gratuit) propose un regard décolonial sur la Coupe du monde de football, et ce n'est pas mal, bien qu'un peu long, et les conclusions sont planplan.\n\n👨🏽🏫 Je résume: la FIFA et la Coupe du monde sont nées d’un refus de l’hégémonie britannique sur le football. Le premier Mondial, organisé en Uruguay en 1930, a été un geste de reconnaissance internationale pour un petit pays sud-américain, tandis que l’édition de 1934 en Italie fasciste montre dès le départ comment un tel événement peut aussi servir de vitrine à des régimes pas nets.\n\n🎩 Devenue une institution globalement nauséabonde et porteuse d'une forme de paternalisme néocolonialiste, la FIFA reste cependant incontournable, et sa Coupe du monde imboycottable — parce que le sport qu'elle gouverne est catalyseur d'espoir collectif, de mémoire populaire et de récits d’émancipation. Je reformule: nous sommes toutes et tous les otages de Gianni Infantino.\n\n### Comment gagner la Coupe du monde?\n\n📜 Je pourrais continuer longtemps. Cette production médiatique de «pas de côtés» est pléthorique, je me demande s'il y a encore assez de consommateurices de médias dans le monde pour absorber tout cela. Mais j'en termine avec la lecture toujours instructive de l'hebdomadaire _The Economist_ , dans lequel j'ai repéré deux articles qui valent d'être lus.\n\n🏆 Le premier s'appelle «Comment gagner la Coupe du monde» (EN, payant), et je vous livre directement la conclusion: être un pays nanti, populeux, et riche en personnes de grande taille, sont de bons atouts. Mais être un pays ouvert à l'immigration est aussi un facteur déterminant. À la veille de la votation sur la Suisse à 10 millions, voilà qui devrait faire réfléchir.\n\n✨ Sur les 80 pays qui ont participé au tournoi depuis 1930, seuls huit ont remporté la Coupe. Le magazine a élaboré un modèle de calcul qui montre qu'aucun des quatre facteurs n'est suffisant: la Chine et l'Inde sont populeuses, la Suisse et l'Arabie saoudite sont riches, les Pays-Bas et la Suède sont peuplés de gens très grands, le Canada et l'Australie sont très ouverts à l'immigration. Mais seules les combinaisons sont gagnantes. La preuve par le Brésil, la France, l'Allemagne, l'Espagne, l'Italie, l'Uruguay et l'Argentine.\n\n### On va s’ennuyer (c’est certain)\n\n🗾 Dans le même article, je découvre que le Japon s'est récemment doté en 1992 d'un «plan à 100 ans» pour devenir une grande nation du football, avec l'objectif de former 100 clubs de professionnels en partant du bas, avec une réforme de la ligue amateurs, des financements pour les centres de formation, etc. Le résultat porte ses fruits depuis une dizaine d'années, avec une formation nationale qui a déjà battu l'Allemagne et l'Espagne il y a quatre ans, et pourrait être l'une des plus intéressantes à observer cette année.\n\n😂 Enfin, l’hebdomadaire économique publiait la semaine dernière un petit édito (EN, payant) à l'humour absurde qui m'a fait rire malgré mon inculture générale dans ce domaine. Le sujet: comment réformer les règles du football pour rendre les matchs moins _«boring»_.\n\n🥱 En effet, si rien n'est certain en matière de résultat, on peut au moins être sûrs d'une chose: la vaste majorité des 104 matchs de la présente Coupe du monde seront terriblement soporifiques.\n\n😪 Et pour cause: les enjeux sont tellement élevés dans ce tournoi que les joueurs sont peu enclins à prendre des risques, et pour certaines équipes, il peut même s'avérer plus payant de viser le match nul qu'une performance spectaculaire.\n\n### Ça pourrait être pire\n\n🥅 Et si, pour encourager le jeu offensif, on décrétait que trois tirs sur les poteaux ou la barre transversale valent autant qu'un but? Et si on décidait que, pour chaque joueur qui simule en se roulant par terre, la prochaine faute sur son équipe ne sera pas sifflée?\n\n🤕 Il y a d'autres propositions comme ça, plus ou moins drôles, pour pimenter les matchs. Celle que je préfère: plus le temps passe, moins le gardien a le droit d'utiliser de membres pour arrêter les ballons. Après un quart d'heure, on lui interdit l'usage d'un bras. Au bout d’une demi-heure, on le prive d’une jambe, et ainsi de suite. Au temps additionnel, la seule partie de son corps qu'il aurait le droit d'utiliser pour bloquer un tir serait sa tête.\n\n⛳️ Et l'édito de conclure avec l'humour britannique que l'on aime: s'il n'y a aucune chance que ces réformes soient mises en place pour cette Coupe du monde, on se consolera en pensant qu'en matière d'ennui, on pourrait être plus mal lotis: imaginez qu'on se coltine cinq semaines et demie de tournoi de golf...",
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