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La Suisse se compromet en soutenant les investissements d'un puissant Israélien en Afrique

heidi.news.web.brid.gy June 11, 2026
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En Angola et au Sénégal, l'homme d'affaires israélien Haim Taib est impliqué dans des projets de développement agricoles controversés, et aussi dans la vente d'armes et d'outils de surveillance. Le siège de son entreprise Mitrelli se trouve à Frauenfeld, en Thurgovie. Ce qui lui vaut d'être soutenu par l’Assurance suisse contre les risques à l’exportation, une garantie de la Confédération.

Cette enquête du collectif d’investigation WAV est publiée simultanément par le magazine alémanique WoZ – Die Wochenzeitung – et le média romand Ragekit


Lorsque Haim Taib arrive en Angola en 1991, le pays connaît un fragile épisode de paix. Alors âgé d'une trentaine d'années, ce natif de Jérusalem est, à cette époque, un représentant du groupe LR, consortium formé par d’anciens militaires israéliens. L’année suivante, la guerre reprend. Le modèle d’affaires du groupe LR est pragmatique et lucratif: fournir des armes à un gouvernement qui lutte pour sa survie.

Le groupe livre donc du matériel militaire israélien réformé. Des années plus tard, un haut fonctionnaire angolais dira que l'armée angolaise était «pratiquement dirigée» par LR. Et ces services semblent avoir pesé lourd dans l’issue du conflit: le gouvernement parvient à se maintenir au pouvoir.

Aujourd’hui, Haim Taib est un homme âgé, à la courte barbe grise, toujours en costume. Il n’est plus marchand d’armes, mais entrepreneur, philanthrope et «bâtisseur de ponts». Il fait partie d'une élite israélienne à laquelle il est donné de serrer la main du pape, ou d'allumer l'un des douze flambeaux symboliques sur le Mont Herzl lors de la fête de l'indépendance d'Israël – en 2025, il incarnait la thématique «Bridges of Hope» en tant qu'entrepreneur en Afrique.

Car son influence, consolidée en Angola, s’étend désormais plus loin sur le continent africain. Comme en République démocratique du Congo ou en Côte d’Ivoire notamment, où Mitrelli fait l’objet d’une enquête pour blanchiment d’argent et détournement de fonds publics.

Un empire israélien en Thurgovie

Cette enquête du collectif d’investigation alémanique WAV, que nous traduisons et publions ici, s’est donc penchée sur l’empire de Haim Taib. En son centre se trouve Mitrelli, un groupe puissant dont le siège est situé dans un bâtiment commercial anonyme à Frauenfeld, dans le canton de Thurgovie.

Haim Taib en est le fondateur et l’unique propriétaire. Selon les chiffres communiqués par l’entreprise, le groupe a investi plus de 7 milliards de francs dans des projets africains d’infrastructure et de développement: routes, approvisionnement en eau, éducation, santé, agro-industrie.

Mitrelli n’est toutefois qu’un élément d’un réseau beaucoup plus vaste de sociétés contrôlées par le même homme. On y trouve une branche de financement, une fondation au Liechtenstein, un think tank consacré aux relations israélo-africaines, ainsi que des liens étroits avec une entreprise de sécurité controversée.

Mais pour Haim Taib, il n'y a aucun doute, «c’est une entreprise suisse» , a-t-il déclaré au journaliste angolais Miguel Gomes. Une localisation d'autant plus essentielle que certaines de ses activités sont couvertes par l’Assurance suisse contre les risques à l’exportation, la SERV (lire plus bas). Une garantie qui, si elle est actionnée, sera financée par de l'argent public.

Un instrument de diplomatie agricole

En même temps, Haim Taib est une figure influente en Israël, proche du gouvernement du premier ministre Benjamin Netanyahou. En 2016, il accompagne ce dernier lors d'une tournée officielle en Afrique. En 2022, il organise aussi une soirée de gala réunissant des responsables israéliens et africains pour célébrer le renforcement de leurs relations. Ses affaires s’inscrivent dans ce que l’on peut qualifier de «diplomatie agricole» israélienne: une stratégie qui consiste à mêler grands projets de développement dans l'agriculture et intérêts géopolitiques.

«Mitrelli est l’un des quatre groupes qui exercent le plus d'influence sur le gouvernement angolais» , affirme Miguel Gomes. Dans son salon de Luanda, le journaliste raconte comment il suit les activités de l’entreprise depuis longtemps. Selon lui, le groupe de Haim Taib occupe toute la chaîne de valeur: «Ici, Mitrelli est partout — chef de projet et exécutant, bailleur de fonds et créancier.»

5% de la dette angolaise

Pour ce genre d'entreprises, l’Angola est un terrain fertile. Le pays est lourdement endetté et reste dépendant du prix du pétrole. Ses mauvaises notes de crédit compliquent son accès aux marchés financiers internationaux. Il a donc besoin de capitaux privés.

C’est précisément dans cet espace que s’insère l’entreprise thurgovienne, par l’intermédiaire de sa branche financière, Luminar Finance. Selon des documents officiels, Luminar détient aujourd’hui près de 5% de la dette extérieure angolaise, soit environ 1,8 milliard de francs. À titre de comparaison, la Banque mondiale, principal bailleur multilatéral du pays, en détient 3,7 milliards.

Après la dernière guerre civile angolaise, le groupe LR, pour lequel travaillait Haim Taib autrefois, lance en 2003 son projet vitrine: Aldeia Nova. Ce projet agricole, soutenu par l’État, s’inspire du modèle coopératif israélien. Chaque famille exploite sa terre de façon autonome, tandis que certains services — achats, ventes, transformation — sont organisés collectivement.

Sauf que, à Aldeia Nova, cette partie commune des activités n’est pas autogérée par les agriculteurs: elle est prise en charge par le groupe LR.

Réinsérer des soldats, expluser des familles

Sur le papier, le projet a pour objectif la réinsertion d’anciens soldats démobilisés par le biais de l’agriculture commerciale. Mais, selon le quotidien israélien Haaretz , des familles ont dû être expulsées de leurs terres en 2009 pour faire place à ce noble projet.

Quant aux familles bénéficiaires, elles doivent commencer par s'endetter: maisons, intrants, équipements et bétail sont comptabilisés comme des prêts. La valeur de ce qu'elles produisent est alors directement imputée au remboursement de ces dettes et au paiement des intérêts qui vont avec. Au bout du compte, il leur reste bien peu.

Il est difficile d’établir avec précision l’état actuel d’Aldeia Nova. Certaines parties du projet ont été arrêtées. Un membre de l'association locale Jovens Lúcidos, qui s’est engagée à plusieurs reprises pour défendre les droits des familles concernées, s’en réjouit: «Aujourd'hui, les agricultrices et les agriculteurs peuvent travailler librement et n’ont plus à craindre les menaces ou les intimidations» , nous a déclaré un militant. «Ils ont la maîtrise de leur propre vie.»

Le complexe agricole Aleida Nova s'inspire des modèles de développement agricole israéliens | Cesar Muginga

En 2008, le groupe LR remet Aldeia Nova à l’État angolais, mais le projet est déjà dans une situation financière très fragile. La faillite est décrétée en 2011. Et l'Etat confie alors l'ensemble... à Mitrelli.

Des audits gouvernementaux menés à partir de 2019 font état de pertes croissantes et de mauvaise gestion. Ils mentionnent notamment des paiements d’intérêts liés à un prêt jamais versé, contracté auprès d’une entreprise appartenant à l’un des fondateurs du groupe LR, ainsi que d’importantes sommes versées à plusieurs filiales de Mitrelli. Le rapport d’audit de 2024 relève une amélioration de la transparence, mais conclut que la situation financière reste précaire.

Selon les informations disponibles à ce jour, l’entreprise de Frauenfeld continue de gérer ce qu'il reste du projet et conserve une participation minoritaire. La majorité appartient à l’État angolais. Fin 2025, le gouvernement a mis publiquement en vente sa part dans Aldeia Nova. Aucun candidat ne s’est manifesté.

Mitrelli n’a pas répondu à notre longue liste de questions, et nos appels au siège de Frauenfeld nous ont menés directement sur une messagerie vocale en anglais.

Une vingtaine d'employés à Frauenfeld

Au numéro 8 de la Maurerstrasse, dans la périphérie de la capitale thurgovienne, rien ne laisse deviner qu’une entreprise au chiffre d’affaires de plusieurs milliards de francs suisses est installée là. Autant qu'il est possible de le vérifier, d'autres filiales de Mitrelli semblent aussi occuper les lieux et partager la même direction que le groupe. En particulier les activités de conseil et de services financiers.

Le nombre de personnes employées par le groupe à Frauenfeld est difficile à établir, mais ne semble pas dépasser la vingtaine. À l’échelle mondiale, l’entreprise affirme employer «des milliers» de personnes. Le centre de décision suisse reste donc de taille modeste; alors que son influence en Afrique, elle, continue de croître.

Au Sénégal, Mitrelli prépare le lancement d'Agropole Ouest, un projet dont la structure rappelle celle d’Aldeia Nova, et ce, malgré les critiques dont ce type de modèle a déjà fait l’objet.

L'équivalent de 50 fermes suisses

Il s’agit d’aménager une zone clôturée au cœur du Sahel, dans la région de Thiès, au milieu de champs ouverts et d’arbres épars. Le projet prévoit de grandes exploitations privées destinées notamment à la production laitière et à la culture sous serres, avec des unités centrales de transformation agro-industrielle, des abattoirs et des centres de formation.

Agropole Ouest doit s’étendre sur 1160 hectares, l'équivalent de 50 exploitations agricoles suisses de taille moyenne. Mitrelli le présente comme «révolutionnaire» et affirme qu’il bénéficiera à 1,6 million de personnes. Le gouvernement sénégalais, de son côté, met en avant les centres Agropole comme des projets phares.

Le crédit est obligatoire

Les associations paysannes et de nombreuses ONG sont très critiques à l'égard du modèle de développement rural qui sous-tend ces projets. Selon eux, ces grandes entreprises privées contribuent à industrialiser l’agriculture paysanne; dans des zones économiques spéciales, de petites exploitations sont intégrées à des chaînes de valeur capitalistes, tout en ayant l'obligation d'acheter à crédit leurs facteurs de production.

Aujourd’hui répandus en Afrique de l’Ouest, la Banque africaine de développement finance des modèles de ce genre. Mais dans de nombreux pays, non seulement les projets n'ont pas portés leurs fruits, mais leurs effets ont été désastreux: accaparement de terres, marginalisation des petits agriculteurs et des éleveurs, pollution, endettement et mauvaise gestion.

Une grande zone clôturée vide

Mandatée par la WoZ – Die Wochenzeitung , un hebdomadaire alémanique –, une journaliste sénégalaise s'est rendue à Balabougou, sur les lieux où le projet doit se déployer. Pour des raisons de sécurité, son nom n’est pas publié, et toutes nos sources resteront anonymes.

Sur place, rien ne laisse vraiment imaginer l'envergure du projet «révolutionnaire». Le terrain reste largement vide. Seule une petite zone clôturée, avec deux conteneurs, signale l’existence d’un projet qui aurait déjà dû démarrer en 2023.

Les anciens du village se souviennent de délégations officielles venues faire l'état des lieux, avec des représentants de l’entreprise et du gouvernement. Depuis, disent-ils, il ne s’est presque rien passé.

Ici, les villages sont entourées de champs verdoyants pendant la saison des pluies. Début octobre, le mil est prêt à être récolté. Cà et là, des tas de maïs déjà récolté attendent d’être emportés. La route qui mène au village n’est pas asphaltée et déroule sa couleur ocre.

La population locale est exclue

La journaliste sénégalaise parvient à s’entretenir avec un ancien. Il refuse d’être photographié, mais accepte de parler: «Normalement, dans notre village, nous avons un comité qui négocie et signe les contrats. Pour le projet Agropole Ouest, nous n’avons vu aucun document.»

Un coordinateur d’un groupe de la société civile dans l’une des communes concernées le dit plus nettement encore: «Le projet s’est déroulé, comme tant de grands projets, en excluant la population locale.»

La zone concernée se trouve sur des terres disputées. La forêt de Balabougou était autrefois protégée. Les éleveurs, en particulier, l’utilisaient comme pâturage pendant la saison sèche. En 2020, elle a été déclassée au profit du projet.

Cette décision a suscité des protestations d’agricultrices et d’éleveurs, qui utilisaient le secteur. Un ancien du village critique à la fois le déclassement et l’absence d’alternatives viables: «Ces éleveurs avaient des préoccupations légitimes. Il aurait au moins fallu leur attribuer des emplacements proches pour leurs pâturages.»

A Aleida Nova, le modèle contraint les paysans à s'endetter, puis à rembourser le prêt avec leur production | Cesar Muginga

Pour l'heure, les terrains sont encore disponibles pour les éleveurs. Mais beaucoup ont déjà déplacé leurs troupeaux. L’étude d’impact environnemental et social du projet, réalisée par un cabinet de conseil pour la SERV et divers bailleurs de fonds , avait prédit la situation.

Elle classait le risque de déplacement économique pour les agriculteurs et les éleveurs comme «moyen à substantiel» et considérait donc ce déplacement comme un risque à gérer.

Il n’a pas été possible d’obtenir une prise de position du gouvernement sénégalais sur Agropole Ouest. Depuis mars 2024, le Sénégal traverse une période politique délicate, avec des conflits portant notamment sur une lourde dette cachée que le gouvernement précédent a laissée derrière lui. Dans ce contexte, les représentants de l’État préfèrent garder le silence à propos de projets politiquement sensibles comme Agropole Ouest.

Des solutions de financement

Pour des pays très endettés et sommés de réaliser des projets de développement, Mitrelli dispose d’un argument puissant: l’entreprise ne propose pas seulement de concevoir et de réaliser les projets; elle arrive aussi avec le financement. Les États africains s’endettent auprès de Luminar Finance, une société du réseau Mitrelli, ou auprès de banques mises en relation par Mitrelli.

Luminar Finance Ltd est enregistrée aux îles Vierges britanniques, Luminar Impact à Chypre, et Luminar Resources dans le quartier zurichois de Seefeld. Luminar Impact, seule entité du groupe à disposer d’un site internet, promet des «solutions de financement rapides et sur mesure pour les gouvernements afin de financer des projets à fort impact».

Pour cela, l’entreprise dit travailler étroitement avec des banques et recourir à des modèles de financement mixte, à des mécanismes de partage des risques et à des garanties fournies par des agences de développement.

A la fin, c'est toujours Mitrelli qui gagne

Grâce à son siège suisse, Mitrelli peut aussi faire couvrir certains de ses projets par de l’argent public suisse: en Angola comme au Sénégal, ils sont assurés par la SERV, l’Assurance suisse contre les risques à l’exportation (lire encadré).

En Angola, le modèle de Mitrelli fonctionne ainsi: l’État emprunte de l’argent à Luminar Finance. Ce crédit est assorti d’une condition: l’État doit utiliser les fonds pour attribuer des mandats à Mitrelli, au moyen d’une procédure dite simplifiée de passation de marchés.

Ce mécanisme n’est pas secret. Mitrelli n’est pas non plus le seul groupe à obtenir ainsi des marchés publics en Angola. Mais c’est, de loin, celui qui en obtient le plus. Les montants se chiffrent en milliards.

Objectif: des soutiens africains à l'ONU

Au Sénégal, Agropole Ouest est un exemple du même modèle: Mitrelli est le guichet unique pour le financement, la planification et la mise en œuvre. Ce qui, selon Peter Bosshard, spécialiste des assurances contre les risques à l’exportation, comporte un risque important de corruption et de surendettement public.

Les entreprises peuvent proposer des prix bas, puis faire porter les hausses de coûts aux gouvernements. Le contractant, lui, gagne de l’argent que le projet aboutisse ou non. Si le projet échoue, c’est finalement l’État qui conserve les dettes.

Pendant ce temps, Haim Taib se positionne explicitement sur le terrain géopolitique. En 2024, il fonde un think tank consacré aux relations israélo-africaines. Sur le site de cette structure, des auteurs soutiennent que l’Afrique revêt pour Jérusalem une importance stratégique qui dépasse de loin le commerce et les investissements.

Dans un article du Jerusalem Post , Haim Taib explique pourquoi cette coopération sert les intérêts de tous: «L’un des plus grands enjeux d’Israël est d’obtenir le soutien des pays africains à l’ONU». Il plaide en particulier pour un renforcement de la présence israélienne sur le continent dans les secteurs où son pays dispose d’une forte avance technologique, comme l’agriculture.

Agriculture, armes et outils de surveillance

«Haim Taib, comme d’autres entrepreneurs, joue un rôle bien plus important que le ministère des Affaires étrangères» , nous explique Yotam Gidron, chercheur à l’Université de Louvain, qui a consacré un livre aux relations historiques et actuelles entre Israël et l’Afrique. Son constat est sans appel: l’influence israélienne passe souvent par des hommes d’affaires. Taib lui-même le dit au Jerusalem Post : «Nous [Israël] devons ouvrir davantage d’ambassades, développer notre présence et bâtir des partenariats significatifs.»

L’articulation entre investissements agricoles et diplomatie observée chez Mitrelli est caractéristique de nombreuses entreprises israéliennes du secteur, estime l’ONG Grain, spécialisée dans les questions agricoles.

Dans un rapport, elle montre que ces entreprises entretiennent des liens étroits avec l’armée, les prestataires de sécurité et l’élite politique d'Israël. Leurs activités s’accompagnent souvent de l’achat de technologies israéliennes — en particulier des armes et des outils de surveillance.

Détournement de fonds et blanchiment

Fin avril, en Côte d’Ivoire, un juge d’instruction a mis en examen Mitrelli pour détournement de deniers publics et blanchiment de capitaux. En 2020, une filiale de l'entreprise avait obtenu de l’État un contrat d’approvisionnement en eau pour un montant de 140 millions de francs. En mars 2026, le média d’investigation Enquête Media décrit ce projet comme un «cimetière pour les entreprises locales» , qui font état de menaces et de factures importantes restées impayées.

Selon Enquête Media , les autorités soupçonnent désormais que les fonds levés par des lignes de crédit internationales ne correspondent pas aux travaux effectivement réalisés sur le terrain. Ils soupçonnent aussi que des bénéfices aient été détournés par des canaux opaques. Les investigations sont toujours en cours.

Mais Taki Bouanzi, directeur d’ Enquête Media , s’inquiète de l’influence de Mitrelli en Côte d’Ivoire. «Comment est-il possible que des personnes soient mises en cause pour des infractions aussi graves sans qu’il y ait de mandat d’arrêt ni de gel des comptes?» , demande-t-il.

Garanties données par la Suisse

Dans les médias ivoiriens, Mitrelli est présentée comme une entreprise israélo-suisse disposant de bonnes relations avec le président ivoirien. En Angola, le journaliste Miguel Gomes estime que l’entreprise utilise son siège suisse pour renforcer son image.

Depuis Frauenfeld, Mitrelli s’appuie à la fois sur son ancrage helvétique et sur les garanties publiques de la SERV pour mener des projets dans des contextes à haut risque. L’examen des cas angolais et sénégalais montre que, sur le terrain, la promesse de développement reste souvent inaboutie. Et lorsque les choses tournent mal, l’État hérite de la dette.

En Suisse, les conditions d'attribution des garanties de la SERV ou le genre d'entreprises qui peuvent en bénéficier ne font l'objet d'aucun débat public.

COMMENT LA SUISSE SOUTIENT SES ENTREPRISES EXPORTATRICES

L’Assurance suisse contre les risques à l’exportation, ou SERV, est un établissement de droit public de la Confédération. Elle assure des risques liés aux exportations que les bailleurs privés ne veulent pas porter seuls, en particulier les risques politiques dans des pays à faible solvabilité ou à gouvernance instable.

La SERV se finance par les primes qu’elle encaisse. Mais elle bénéficie d’une garantie de l’État: en cas de pertes, la Confédération assume le risque en dernier ressort.

Les projets menés dans des contextes politiquement sensibles exigent des vérifications particulièrement approfondies en matière de droits humains. Ces évaluations sont généralement réalisées par des cabinets de conseil mandatés par les entreprises.

Peter Bosshard, membre du comité d’Amnesty Suisse et observateur de longue date des assurances contre les risques à l’exportation, doute que ces contrôles soient suffisants. «Comme les cabinets de conseil chargés de ces évaluations dépendent fortement de mandats ultérieurs, ils ne concluront presque jamais qu’un projet ne devrait pas être réalisé.»

Deutsche Bank prête, la Confédération est garante

Deux projets de Mitrelli, au Sénégal et en Angola, sont couverts par la SERV pour un total de 168 millions de francs. La SERV a aussi donné son accord de principe pour couvrir un autre projet en Angola.

Pour Agropole Ouest, au Sénégal, elle avait d’abord donné son feu vert avant de classer le projet dans une catégorie à haut risque. Grâce à cette couverture, Mitrelli a pu obtenir la Deutsche Bank comme prêteuse: celle-ci a accordé un crédit à l’État sénégalais, dont le risque de remboursement devait être assuré par la SERV.

Fin 2025, Agropole Ouest a disparu de la liste des projets de la SERV. Malgré nos questions, il reste impossible de savoir si cette disparition tient au projet lui-même ou à la crise de la dette au Sénégal. La SERV indique seulement qu’un accord de principe avait été donné, mais qu’il n’a pas été prolongé. Depuis, elle n’est plus impliquée dans le projet.

Lorsqu'on l'interroge sur Mitrelli, la SERV renvoie à ses directives et à son mandat légal, qui permet de soutenir ce type de projets. Les rapports d’évaluation n’étant pas publics, il est impossible de savoir si la SERV a pris en compte, dans son analyse des risques, la complexité du réseau Mitrelli, en particulier ses activités proches du secteur sécuritaire, son histoire controversée en Angola ou ses liens politiques avec Israël.

Pour le journaliste ivoirien Taki Bouanzi, la Suisse devrait en tirer les conséquences: «Si les institutions suisses prennent réellement au sérieux la bonne gouvernance, elles doivent enquêter sur Mitrelli — et agir en conséquence.»


L’AGRICULTURE DEVANT, LES ARMES DERRIÈRE

Aujourd’hui, Haim Taib et Mitrelli mettent en avant leurs activités agricoles et infrastructurelles, mais ils conservent des liens avec des services relevant de la sécurité, notamment dans le domaine cyber.

New Cognito en est un exemple. Jusqu’en mai 2025, cette entreprise de cybersécurité, qui fournit des gouvernements africains, était une filiale directe de Mitrelli. Elle a ensuite été transférée à une autre société contrôlée par Haim Taib.

Rui Santos Verde, chercheur à l’African Studies Centre de l’Université d’Oxford, a étudié la surveillance électronique en Angola pour l’organisation de défense des droits humains Maka Angola.

Dans un rapport, il soutient qu’en 2012, Haim Taib était devenu le principal fournisseur d’équipements militaires et de sécurité israéliens à l’Angola. Selon Verde, ces équipements sont utilisés de manière abusive dans le pays: il établit notamment un lien direct entre des technologies livrées par Mitrelli et la surveillance d’au moins un journaliste.

Doubles casquettes

Plusieurs sources pointent également vers une connexion avec des activités militaires. Une société appelée HLSI serait étroitement imbriquée avec Mitrelli et fonctionnerait comme un nœud reliant services civils et prestations liées à la sécurité dans différents pays.

La relation exacte entre les deux entreprises reste floue, mais les chevauchements sont frappants. Dans le cadre d’un programme gouvernemental nigérian de lutte contre la piraterie, un mandat de 190 millions de francs aurait été attribué à HLSI; un ancien officier israélien y occupait la fonction de directeur du développement. En Haïti, pour un contrat de surveillance des frontières, la vice-présidente de HLSI a signé un accord avec le ministère de l’Économie. Dans les deux cas, les personnes concernées étaient également cadres chez Mitrelli.

Dans le réseau d'entreprises qui gravitent autour de Mitrelli, les mêmes visages apparaissent ainsi sous différents en-têtes, selon la nature des affaires traitées. Si bien qu'entre développement civil et prestations sécuritaires, la frontière devient difficile à établir.


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