Dans l'Italie de Meloni, les partisans de la remigration passent à l'offensive
La remigration est aux portes du Parlement italien. Vendredi 5 juin, le comité Remigrazione e Riconquista a fait étape près de Milan pour promouvoir sa proposition de loi prônant l'expulsion en masse d'immigrés ou de descendants d’immigrés. Longtemps relégué aux marges de l'extrême droite, ce concept est désormais revendiqué par plusieurs partis, dont la Lega de Matteo Salvini, membre de la coalition au pouvoir.
Avant d’entrer dans l’arrière-salle du bar de la Comunità Giovanile, deux hommes s’agrippent par leurs avant-bras tatoués. Cette poignée de main romaine, en vogue dans les milieux d’extrême droite, n’est pas le seul indice sur les idées qui règnent dans ce refuge de la jeunesse identitaire locale, à Busto Arsizio, à une demi-heure de Milan. Un texte anti-avortement et des croquis de vikings issus d’une revue d’extrême droite ornent les murs jaunes défraichis. À côté, de grandes affiches annoncent le thème de la soirée: « Remigration, maintenant!».
Pour sa dernière étape d’une tournée dans toute l’Italie, le comité Remigrazione e Riconquista est venu présenter, vendredi 5 juin 2026, sa proposition de loi portant sur ce concept en vogue à l’extrême droite, qui prône le renvoi d’immigrés dans leurs pays d’origine. Le texte prévoit notamment l’expulsion des étrangers en situation irrégulière et des Italiens naturalisés condamnés par la justice, ainsi qu’une prime destinée à encourager les départs volontaires.
Au fond de la salle, perchés sur une scène habituée à vibrer au son du rock nationaliste, les intervenants appartiennent aux groupes d'extrême droite à l’origine du comité, dont le groupuscule néofasciste CasaPound, le réseau national la Rete dei Patrioti, et deux mouvements du Nord de l’Italie, Brescia ai Bresciani et Veneto Fronte Skinheads.
Près de 150’000 signatures
Avant de commencer, ils réclament une minute de silence pour Henry Nowak, mort en décembre 2025 à Southampton, dans le sud de l’Angleterre. Cet étudiant britannique de 18 ans avait été poignardé en rentrant de soirée par un jeune homme sikh, qui l’a ensuite accusé d’agression raciste. Interpellé et traité sans ménagement par la police, il est mort de ses blessures. Le drame, filmé, a suscité un grand émoi au Royaume-Uni et l’extrême droite internationale s’est empressée d’en faire un symbole politique.
« Aujourd’hui, aux urgences, on fera passer un Africain avant moi car s’il meurt, les médecins auront des problèmes. Alors que si c’est moi, non. Il faut rendre aux Italiens la préférence qui a été donnée aux étrangers» , martèle Salvatore Ferrara, vice-président du comité Remigrazione e Riconquista, qui a longtemps milité au sein du parti néofasciste Forza Nuova, avant de rejoindre la Rete dei Patrioti.
« Cela nous rappelle que l’immigration n’est pas seulement un problème de sécurité et de rapatriement, mais aussi de ce politiquement correct qui veut nous rendre coupables d’être blancs et européens », attaque Angela De Rosa, membre de CasaPound, devant un public conquis, à grande majorité masculin.
En six mois, leur proposition de loi a recueilli près de 150’000 signatures, soit trois fois le seuil requis par la Constitution italienne pour pouvoir la déposer au Parlement, lequel pourra ensuite s’en emparer. Leur discours a trouvé un écho dans un pays devenu le premier point d’entrée des personnes migrantes en Europe: en 2025, près de la moitié de ceux arrivés par la Méditerranée ont débarqué en Italie.
Remous à gauche
Salvatore Ferrara brandit le texte prêt à être déposé au Parlement: « C’est le dernier espoir des Italiens! C’est une proposition de loi radicale qui va résoudre le problème [de la migration] ».
Quelques jours plus tôt, la branche locale du petit parti de gauche Sinistra Italiana dénonçait « un plan de déportations massives » caché « derrière le voile de néologismes destinés à en atténuer la brutalité. Un tel plan brutal demeure brutal, même déguisé ». Historien spécialiste du néofascisme à l’Université de Milan, Elia Rosati, interrogé par Heidi News, qualifie quant à lui la proposition visant à expulser des Italiens d’origine étrangère de « politique raciale de fond ».
« On nous accuse de vouloir organiser des déportations, de vouloir tuer les gens. Mais vous pouvez chercher, vous ne trouverez pas une seule fois le mot déportation dans notre proposition! », s’emporte Salvatore Ferrara.
Pendant près d’une heure, les intervenants enchaînent statistiques et faits divers démontrant, selon eux, le lien entre insécurité et immigration. « Nous ne voulons pas être des victimes, sacrifiés sur l’autel des ports ouverts. Les Italiens méritent mieux» , clame Angela De Rosa.
Un concept qui a fait son chemin
La remigration est aussi présentée par ses défenseurs comme un antidote au «grand remplacement». « Il suffit de sortir de chez soi. Des quartiers entiers se transforment, il n’y a plus de magasins italiens mais des supermarchés bengalais, égyptiens ou chinois », poursuit l’ancienne conseillère communale d’une ville voisine.
La reconquête promise par le comité passe donc par une relance de la natalité en berne, grâce à des aides octroyées en priorité aux Italiens; par le retour des italo-descendants nés à l’étranger; et par une amélioration des conditions de travail, dont la dégradation est, là encore, imputée aux immigrés. « On importe la main-d’œuvre étrangère pour pouvoir maintenir les salaires le plus bas possible. C’est un choix politique », affirme Sebastiano Seddio, membre du mouvement Brescia ai Bresciani, un groupuscule d'extrême droite basé près de Milan, et candidat sur la liste du parti de Giorgia Meloni, Fratelli d’Italia, aux élections municipales en 2023.
Paradoxe: c’est justement le gouvernement de la Première ministre italienne issue de l’extrême droite qui a autorisé un nombre record de permis de travail pour les travailleurs non-européens. Près de 450’000 permis ont été débloqués entre 2023, à la suite de son arrivée au pouvoir, et 2025. Et cinq cent mille de plus pour les trois années suivantes.
Longtemps resté marginal, le concept de remigration a récemment gagné en visibilité avec des partis qui n’ont plus de remords à l’assumer publiquement, comme l’AfD en Allemagne ou la Lega en Italie. Le vice-Premier ministre Matteo Salvini en a même fait l’un des slogans de la manifestation organisée en avril dernier à Milan avec ses alliés européens, dont le Français Jordan Bardella et le Néerlandais Geert Wilders. Une manière aussi pour lui de ne pas laisser le général Roberto Vannacci, figure montante de la droite radicale, accaparer le sujet.
Meloni sur un fil
Giorgia Meloni, en revanche, évite soigneusement de reprendre le terme à son compte. Celle qui se vante d’une stabilité politique sans précédent préfère cultiver son image d’une dirigeante crédible et raisonnable, plutôt que de s’associer à un projet aussi radical, observe pour Heidi News Giorgia Serughetti, chercheuse en philosophie politique à l’Université Milan-Bicocca.
Reste que le concept résonne pleinement avec les idées de son parti: une conception de l’italianité fondée sur la filiation, et l’idée qu’un étranger peut perdre sa place dans la communauté nationale au moindre faux pas, poursuit la chercheuse.
Certaines des politiques du gouvernement vont même déjà dans ce sens, comme l’accélération des expulsions d’immigrés, la restriction des titres de séjour, ou encore une prime très contestée de 615 euros pour les avocats et autres représentants (la formule est restée floue) de migrants qui favoriseraient le retour de leurs clients dans leur pays d’origine.
Si Salvatore Ferrara assure que la proposition de loi est «sérieuse» et «réalisable» , rien n’oblige toutefois le Parlement à délibérer sur le texte. Même si c’était le cas, Giorgia Serughetti estime qu’il aurait peu de chances d'être approuvé. «Il existe une série de contraintes juridiques qui le rendent inapplicable» , explique-t-elle. Entre autres, la Constitution prévoit déjà la possibilité de retirer la nationalité italienne à une personne naturalisée mais dans des cas très précis, comme après une condamnation définitive pour terrorisme.
Le comité Remigrazione e Riconquista a prévu de déposer officiellement sa proposition de loi au Parlement, le 13 juin, à l’occasion d’une manifestation nationale à Rome. À Busto Arsizio, les militants s'y préparent déjà. « Pendant que les partis parlent, nous arrivons avec un texte prêt et emballé. Une fois qu'il sera discuté, on verra qui est vraiment favorable à la remigration et qui préfère les slogans », lance Salvatore Ferrara sous les applaudissements de la salle.
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