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  "textContent": "Photographe sous-marin, Zafer Kızılkaya n’avait pas plongé pendant 20 ans dans les eaux turquoises du golfe de Gökova, en Turquie. En 2008, quand il revient dans sa région, il trouve des fonds déserts: poissons, crustacés, éponges… tout a disparu. Il recueille une femelle phoque abandonnée et se lance dans une longue quête pour comprendre ce qui se passe.\n\n**Accompagner le sauvage, soirée-débat à Genève**\n\n\nVendredi 29 mai à 19 heures à la Maison-Rousseau, au centre de Genève, se tiendra une soirée de vernissage de notre revue «Retour vers le sauvage», suivie d’une table ronde autour du retour de différentes espèces animales et végétales en Suisse. C’est par ici pour s’inscrire.\n\n\nLes intervenants:\n\n  * **Cécile Auberson** , collaboratrice scientifique chez InfoFauna et spécialiste du castor.\n\n  * **Fabrice Delaye** grand reporter à Heidi.news et auteur de l’Exploration sur le réensauvagement.\n\n  * **Jean Bacchetta** , anthropologue à l’Université de Neuchâtel et spécialiste de la réintroduction du bison en Suisse.\n\n  * **Andreas Ensslin** , conservateur au Jardin Botanique de Genève, responsable de sa banque de semences.\n\n\n\n\n****\n\nÀ bord du pneumatique semi-rigide qui vogue dans le golfe de Gökova, au sud-est de la Turquie, Zafer Kızılkaya et Kayhan Güçeli s’apprêtent à plonger dans les souvenirs d’une amitié de jeunesse. Autour de nous s’étalent les flots turquoise de cette immense avancée de la mer Égée, 100 kilomètres de long, gardée par la petite cité fortifiée de Bodrum, l’ancienne Halicarnasse. L’endroit, avec ses anses paradisiaques bordées de forêts luxuriantes, semble préservé de tout – et pourtant.\n\nLes deux hommes se sont connus au club de plongée de la prestigieuse Université technique du Moyen-Orient (METU) d’Ankara, l’EPFL turque, pendant leurs études d’ingénieurs. Leurs routes se sont ensuite séparées: les mers du Sud et National Geographic pour le premier, la pharma américaine et Chicago pour le second. Ils se retrouvent 30 ans plus tard dans le grand projet qui domine désormais leurs vies: le réensauvagement de la côte sud-ouest de la Turquie.\n\n### Des mérous rescapés\n\nÀ ma demande, nous sommes venus visiter l’une des sept «zones de non-prélèvement» du golfe de Gökova, dite de Boncuk-Karaca, car elle s’étale sur les deux baies voisines de Boncuk et de Karaca.\n\n_«La Méditerranée orientale se réchauffe deux fois plus vite que la partie occidentale. C’est une des principales causes de l’effondrement des écosystèmes»,_ m’explique Zafer Kızılkaya, en tenue de plongée. Il vient de remonter à bord une vingtaine de capteurs de température placés dans les fonds marins de la zone, tous les 5 mètres et jusqu’à 40 mètres de profondeur. _«Comprendre les effets du réchauffement est à la base des stratégies de conservation et de restauration de ces habitats.»_\n\nLes zones protégées de la pêche ont aujourd’hui retrouvé leur biodiversité , mais il aurait été difficile de croiser ce mérou blanc il y a 10 ans de cela. | Zafer Kızılkaya\n\nAlors que nous prenons la direction du retour, Zafer Kızılkaya et Kayhan Güceli échangent sur les nombreux mérous blancs qu’ils ont pu voir pendant leur plongée. _«Il y a dix ans, on n’en voyait presque plus_ , explique Kayhan Güceli. _Dans les zones où la pêche est interdite, comme celle où nous nous trouvons, on voit leur population augmenter à nouveau. Dans le cas du mérou blanc, c’est d’autant plus important qu’il s’agit d’un prédateur. Son retour est le signe de la bonne santé de l’écosystème.»_\n\n## Un amour défiguré\n\nD’autres espèces endémiques ont fait leur retour dans les zones de non-pêche du golfe, comme les requins gris, revenus de manière permanente dans la zone de Boncuk-Karaca, et d’autres espèces prisées des pêcheurs, comme les rougets, les daurades rayées et les dentex, ces poissons carnivores dotés de petites canines acérées, considérés comme un mets de choix.\n\nZafer Kızılkaya ne résiste pas à me désigner diverses falaises, qui affleurent de l’autre côté de l’immense étendue d’eau. _«C’est là où trouvent refuge les phoques moines qui reviennent depuis que nous avons réussi à faire interdire le chalutage et la pêche à la senne (un grand filet déployé autour des bancs entiers de poissons, ndlr.) dans toute la baie.»_\n\nSur son téléphone portable, il me montre les images d’une caméra installée dans une grotte où il a aménagé une corniche de galets. On y voit une maman phoque moine et son bébé, né en 2024.\n\nPhoques moines pris par pièges photographiques dans une des cavités aménagées du golfe de Gökova. | AKD, courtoisie\n\nLes phoques moines ont fait leur retour dans le golfe, avec une population passée de deux à onze individus entre 2010 et aujourd’hui. Pendant ce temps, le golfe est devenu la plus grande zone marine protégée de Méditerranée: 268 kilomètres carrés, soit la superficie du lac de Garde. Tout cela sous l’égide de la Société pour la conservation de la Méditerranée (Akdeniz Koruma Derneği, ou AKD) créée par Zafer Kızılkaya en 2012, dont c’est le projet-phare.\n\nL’histoire d’AKD est celle d’une prise de conscience. À l’époque, l’ingénieur revient dans la région, où son grand-père possédait une maison. C’est là qu’il a passé toute son enfance, à explorer la grande bleue, avec masque et tuba, et à en tomber amoureux. Mais après avoir passé 20 ans à explorer et photographier les fonds marins pour National Geographic, de la mer de Célèbes en Indonésie jusqu’aux îles de la Ligne en Polynésie, c’est face à un amour d’enfance défiguré qu’il se retrouve.\n\n### Badem le bébé phoque\n\n_«Je suis revenu en 2007 pour rendre visite à des amis et à ma famille dans la région et il y avait un phoque moine échoué sur la plage»_ , raconte Zafer après avoir enlevé sa combinaison étanche. _«Je suis allé le voir, c’était une femelle, toute petite. Elle était orpheline et nous avons décidé de nous en occuper.»_ Il baptise le bébé phoque Badem, «amande» en turc.\n\nDescendant par sa mère des Rodos, une famille qui possédait la plus grande flotte d’Istanbul avant qu’elle ne soit coulée par les Britanniques pendant la Première Guerre mondiale, Zafer est non seulement un homme astucieux et empathique mais il connaît les codes de la haute société turque. Il prend son téléphone et appelle le couple le plus riche du pays: Mustafa Koç et son épouse levantine Caroline, passée par l’école internationale St. George's de Montreux, en Suisse. Le couple accepte immédiatement de parrainer la protection de Badem.\n\nZafer prend alors une pause de six mois auprès de National Geographic afin de construire un centre de réhabilitation pour la petite femelle phoque. _«Cela nous a permis de faire venir des experts de la crèche aux phoques de Pieterburen aux Pays-Bas. Eux ont construit une grande expérience avec les phoques gris échoués, dont ils nourrissent les petits. Ils sont venus ici pour que mon petit monstre grandisse. Et quand le moment est venu, nous l’avons relâchée dans le golfe de Gökova. C’était l’endroit le plus préservé à l’époque, depuis que la zone terrestre avait été protégée par le gouvernement turc en 1988.»_\n\nLe statut particulier du golfe de Gökova a permis à l’essentiel de son littoral d’éviter de connaître le type de développement touristique qu’on peut observer plus au nord, sur la côte qui s’étend depuis Bodrum, ou plus à l’est, vers la grande station balnéaire d’Antalya. Mais la loi littorale turque se borne à protéger les paysages côtiers. La mer elle-même reste exposée.\n\n### Comme après un hiver nucléaire\n\n_«J’étais retourné en Indonésie et je ne me rendais pas compte de ce qui se passait,_ poursuit Zafer Kızılkaya. _Et bien sûr notre petite phoque moine solitaire s’était habituée à l’Homme. Elle recherchait constamment la présence humaine. Un jour, elle a rampé jusqu'à une école pour jouer avec les enfants dans la cour. Il y a plusieurs cas de quasi-noyades quand elle a tenté d’approcher des baigneurs. Mustafa Koç m'a appelé sur mon téléphone portable et il m'a dit: ‘tu devrais revenir’.»_\n\nRochers sur lesquels toutes les algues ont été mangées par les poissons-lapins invasifs. | Zafer Kızılkaya, courtoisie\n\nAlors Zafer revient. Il abandonne son job de rêve à National Geographic et, grâce à un don de 400’000 dollars, construit un immense enclos dans une zone peu fréquentée du golfe, pour garder le phoque-moine pendant l’été.\n\n_«Pendant que je m'occupais d'elle dans l'enclos, j'ai décidé de faire un peu de plongée pour voir ce qui se passait. Ce que j’ai vu, c’était comme après un hiver nucléaire. Comme si vous vous réveilliez un matin en Suisse et qu'il n'y avait plus un seul arbre. Il ne restait aucune forme de vie visible et comme c’était sous l’eau, personne ne s’en était aperçu.»_\n\nLe débit de l’ingénieur s’est accéléré au fur et à mesure de son explication. _«Les poissons, les éponges, les crustacés… tout avait disparu. Il ne restait même plus d’algues sur les rochers. Mais pas d’algues, c’est impossible! Si vous avez des rochers, de la lumière et la mer, vous avez toujours des algues normalement.»_\n\n### Des parcs de papier en Méditerranée\n\nFace à ce mystère, Zafer Kızılkaya reprend le fil d’une vocation contrariée – adolescent, il souhaitait devenir biologiste marin, mais ses parents lui ont préféré le destin plus sûr d’ingénieur civil. Il faut dire que ses années passées dans les mers du Sud lui ont permis de fréquenter la crème de la recherche dans la protection et la conservation des zones maritimes.\n\n_«J'ai appelé mon équipe du National Geographic et je leur ai dit qu'il se passait quelque chose de très grave dans l'est de la Méditerranée. Ils sont venus et ont conclu qu'une étude approfondie était nécessaire. Nous avons obtenu un financement de la fondation Pew aux États-Unis et avons mené une vaste étude de l'Espagne jusqu'à la Turquie sur l’état des récifs rocheux en Méditerranée.»_\n\nDans le golfe de Gökova, seul le littoral faisait l’objet d’une protection, jusqu’à la mise en place de zones protégées dans les années 2010. | AKD, courtoisie\n\nCette étude va lui ouvrir les yeux sur l’état réel de la conservation des zones marines en Méditerranée. D’abord, il prend la mesure de ce qu’on entend par protection avec des zones réellement protégées et ce qu’il appelle «des parcs de papier». _«Sur l’ensemble de la Méditerranée, 8,43% de la surface est officiellement protégée. Mais cela recouvre des réalités très différentes, et beaucoup de zones où aucune action de protection n’est appliquée. La surface réellement protégée ne représente que 0,06%!»_\n\nLe golfe de Gökova est un exemple de législation défaillante. _«Ici, la zone de protection spéciale mise en place en 1988 ne vise qu’à préserver la beauté du littoral. C’est très strict. Les nouvelles constructions sont interdites, bien que certaines personnes aient des passe-droits. Mais même pour repeindre votre maison, il faut demander une autorisation. Du coup, le paysage semble vierge. Mais c’est une fausse impression, car pour l’environnement marin il n’y avait rien. La pêche était autorisée partout, et la pêche illégale omniprésente.»_\n\nSur cette portion de la côte turque, les zones de non-pêche absolue sont en vert et les zones où la pêche au chalut est interdite en hachures. | AKD, courtoisie\n\nDans une région où l’on pêche au moins depuis l’époque minoenne – le cap sud du golfe de Gökova est le site de la cité antique de Cnide, célèbre pour avoir accueilli la première statue de nue, l’Aphrodite de Praxitèle – la surpêche moderne serait-elle à l’origine du désert nucléaire constaté par Zafer pendant ses plongées de 2008?\n\nLa réponse à cette question va le mettre sur une piste qui, loin d’opposer pêcheurs locaux et défenseurs de l’environnement, va devenir l’une des clés du réensauvagement de la côte turque. Ce sera l’objet du **prochain épisode** : comment recruter les habitants locaux, au lieu de les voir comme des obstacles.",
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