Face à la mort, le fossé entre les Arabes et les Suisses
Toutes les semaines, nos correspondants du Point du Jour, notre newsletter quotidienne internationale, nous relatent une expérience qu'ils ont vécue dans leurs pays respectifs. Dans ce récit très personnel, Sami, notre correspondant au Moyen-Orient, à la double nationalité suisse et tunisienne, évoque un décès familial en Tunisie, et les étonnantes différences culturelles autour du deuil et des rites funéraires.
Cette semaine, je voulais initialement vous raconter ma nouvelle technique, drôle et diablement efficace, pour échapper aux flics véreux réclamant des pots-de-vin, après l’avoir éprouvée une fois de plus lors d’une sympathique virée dans l’oasis de Fayoum, à deux heures du Caire. Je trépignais de vous décrire les faux-semblants, le petit jeu de poker menteur, puis le changement soudain dans le regard des policiers, leur baroud d’honneur et enfin leur détresse muette. Ma foi, ce sera pour une autre fois.
Car entre-temps, j’ai appris le décès de mon oncle tunisien, le frère de mon père, vaincu par un cancer du pancréas après plusieurs semaines d’hospitalisation. Non pas que je souhaite étaler ici l’étendue de ma peine, mais c’est l’occasion de vous raconter le fossé qui sépare le monde arabe de la Suisse dans la gestion de la maladie, puis de la mort.
Et pour le coup, je parle en connaissance de cause. Il y a huit ans, mon père est lui aussi mort d’un cancer – se tuer à la tâche puis mourir subitement d’un cancer avant d’avoir pu profiter de la retraite semble être le lot des hommes Zaïbi. Puisqu’il souhaitait être enterré en Tunisie, nous avions dû gérer un nombre infini de complications administratives, logistiques et religieuses, le tout en moins de 48 heures, car l’islam exige un enterrement rapide.
«Un peu fatigué»
Mais tout d’abord, il y a la gestion de la maladie. Et en la matière, la culture arabe est infiniment plus prude que la culture suisse. Cela passe en premier lieu par les mots: en arabe, on utilise généralement le mot taâbane (fatigué) pour dire «malade», un euphémisme révélateur. Ce n’est que récemment, depuis que j’ai appris l’arabe, que j’ai compris pourquoi mon père disait toujours «je suis un peu fatigué» quand son visage disait «je suis gravement malade». Il rechignait à aborder le sujet. Il fallait que je me batte pour glaner le moindre détail sur l’évolution du cancer et de sa chimio.
Concernant mon oncle, cette pudeur fut même décuplée. Ses propres enfants, dont l’un vit sous son toit, n’ont appris son cancer que récemment, après des mois de maladie et de traitement. L’affaire devait rester un secret d’Etat, et n’être révélée au grand jour qu’en dernier recours. Pourquoi tant de cachoteries? Je ne parlerai pas à la place des morts, mais j’ai l’impression que ça provient d’une volonté de ne pas faire souffrir les proches. Comme si le cancer, même verbalement, devait être circonscrit à tout prix.
J’ai aussi le sentiment qu’il y a une forme de fatalisme, peut-être liée à la culture musulmane, où l’on considère que ce genre d’affaires dépasse, et de loin, notre vacuité humaine. Ce qui tranche tellement avec la façon helvétique de gérer la chose, guidée par la science, entre les multitudes de traitements pilotes, avant-gardistes ou alternatifs, et ces conversations à n’en plus finir sur les derniers scans, les derniers médicaments, les dernières technologies qui pourront, peut-être, repousser l’échéance.
La communauté avant l'individu
Ensuite, quand la faucheuse a fait son travail, le paradigme est totalement renversé. Là où les enterrements suisses font dans la sobriété et le recueillement personnel, les enterrements arabes donnent dans l’effusion et le collectif. Il faut que tout le monde sache la perte de l’être cher. Alors on partage sur tous les réseaux sociaux l’information, ainsi que la date et le lieu de l’enterrement, qui doit avoir lieu normalement le lendemain selon la coutume musulmane.
Pendant ces quelques heures, le corps est accepté dans toute sa matérialité. Les proches du défunt sont invités à effectuer eux-mêmes les lavements. C’est effrayant, de prime abord, mais cela procure au final une sorte d’apaisement, comme me l’a confié mon cousin au téléphone l’autre jour. Puis le corps, simplement recouvert d’un drap blanc, est collectivement veillé toute la nuit, tandis que des cheikhs viennent lire des passages du Coran.
Tout le monde est dans la pièce, il y règne une atmosphère unique, hors du temps et hors du monde, que je n’ai jamais ressentie ailleurs. Le sentiment d’être profondément unis, quelque part entre la vie et la mort, entre la terre et le ciel, entre soi et Dieu. Les heures s’écoulent lentement comme le miel, permettant de prendre progressivement conscience de la perte effective de l’être aimé, et permettant également d’apaiser la douleur par le temps, le partage et le rituel.
Un rituel cathartique
La douleur revient lors de l’enterrement, où tout va très vite, très fort. Il y a d’abord la prière et les mots criés par l’imam dans le haut-parleur saturé, puis il y a le transport du corps, toujours dans son simple drap blanc, porté par les hommes jusqu’à la tombe, où les femmes n’ont pas accès.
La procession va vite, les gens hurlent, certains pleurent, les formules islamiques son scandées à pleine voix, puis le corps est déposé, toujours dans son linceul minimaliste, au fond de la sépulture, et les hommes, toujours eux, commencent à jeter la terre sur le corps qui disparaît peu à peu, et qui finira, du moins selon la tradition musulmane (excepté en Egypte où les pharaons ont transmis leur goût pour le gigantisme funéraire), recouvert d’une simple stèle, éventuellement fleurie, qui tranche là aussi avec la dimension solennelle des tombes suisses.
Il y a dans l’enterrement arabe une dimension matérielle et cathartique: il s’agit de sentir le mort, de le toucher, de vivre avec lui sa transition vers l’autre monde. Il s’agit de crier sa peine le plus fort possible, comme si tout ce qui avait été tu et retenu trop longtemps finissait par ressortir en un flot bref et tempétueux, comme un orage de fin de journée en août.
Avant que le soleil revienne, inondant de ses rayons l’au-delà ainsi que notre bas monde.
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