Retrait ou renfort en Pologne: Trump tourne les Européens en bourrique
Volte-face spectaculaire sur le flanc Est de l’OTAN. Après l’annonce de l’annulation d’une rotation de soldats américains en Pologne, Donald Trump clame qu’il va en envoyer 5000 de plus. Soupir de soulagement chez les Européens, qui s'avouent «déroutés». De fait, Washington impose au Vieux Continent une incertitude sécuritaire qui le mène à bout de nerfs.
Au grand casino politique et militaire de la Maison-Blanche, sur quel numéro s’est arrêtée la roulette? Au bout du compte: 5000.
C’est le nombre de soldats américains «supplémentaires» que Donald Trump a dit, jeudi 21 mai, vouloir déployer en Pologne. Et pourtant, dix jours plus tôt, le chef d'état-major des forces armées polonaises recevait par email l’information que les Etats-Unis renonçaient à une rotation de 4000 hommes.
Ces annonces contradictoires interviennent dans un contexte régional sous forte tension: la Russie et la Biélorussie viennent de lancer d’importantes manœuvres nucléaires conjointes aux frontières de l’OTAN. Plus de 65’000 militaires, des missiles balistiques et des capacités nucléaires tactiques ont été mobilisés dans ce que Moscou présente comme une réponse aux «bellicistes européens».
La Maison-Blanche n’a pas précisé si les 5000 GI s’ajoutaient aux 4000 déjà prévus, ou s’ils les remplaçaient. Peu importe, l’annonce a été accueillie avec un grand soulagement. «Bien sûr, je salue cette annonce» , a réagi le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte. «Tout est bien qui finit bien» , a lâché le ministre polonais des Affaires étrangères Radoslaw Sirkoski.
De bonnes raisons d’être inquiet
La présence américaine en Pologne sert avant tout de dissuasion. Elle signifie qu’en cas d’attaque russe, Washington serait immédiatement impliqué. En d’autres termes, ces quelques milliers de soldats américains restent le verrou principal du flanc Est de l’Europe et de l’OTAN.
La nouvelle initiale du retrait de 4000 hommes avait semé la panique dans le pays qui est le plus fidèle allié des Etats-Unis en Europe, le seul de toute l’Union où une claire majorité de la population, selon un sondage du 13 mai, souhaite l’installation de bases militaires américaines.
Et pour cause: la Pologne, en première ligne face à la Russie, cumule plusieurs vulnérabilités:
Une frontière avec l’enclave russe de Kaliningrad, l’un des territoires les plus militarisés d’Europe;
Une autre frontière avec la Biélorussie, base arrière essentielle de l'invasion russe de Ukraine. Jeudi, Kyiv a affirmé avoir pris connaissance de cinq scénarios élaborés par la Russie pour étendre la guerre par le nord.
Entre les deux, le corridor de Suwalki, menant de Pologne en Lituanie, est le point le plus vulnérable de l'OTAN en Europe et un axe géostratégique majeur pour la Russie. Une offensive conjointe russo-biélorusse sur cette bande de terre de 65 km couperait en quelques heures le seul passage entre les États baltes et le reste de l'Europe.
Les Européens déstabilisés
Dans ce climat de forte tension, le valse-hésitation américaine instaure un rapport de force qui déstabilise profondément les Européens. Une alliance repose sur la stabilité, la prévisibilité et la confiance. Or Donald Trump aligne tout au contraire les menaces de désengagement, les critiques contre l’OTAN.
Son secrétaire d’Etat Marco Rubio l’a d’ailleurs dit à sa manière, lors d’une réunion de l’OTAN vendredi à Helsingborg, en Suède: «Il y aura bien, à terme, moins de troupes américaines (...) Rien de tout cela n'est surprenant même si, bien sûr, je comprends parfaitement que cela puisse créer une certaine nervosité» , a-t-il déclaré.
De fait, les Européens ne savent plus à quoi s’attendre. Un retrait durable des États-Unis ou un retour du leadership américain? Une pression budgétaire ou une simple logique transactionnelle?
Trump fracture les débats polonais
Les allers-retours américains provoquent désormais d’importantes fractures politiques chez les alliés de Washington. En Pologne, chaque déclaration de Donald Trump sur l’OTAN ou les troupes américaines devient immédiatement un sujet de confrontation intérieure.
Lorsque le Pentagone a évoqué la suspension du déploiement d’une brigade blindée, le PIS (parti d’extrême droite eurosceptique) a accusé le premier ministre Donald Tusk d’avoir affaibli la relation stratégique avec les États-Unis. À l’inverse, les proches du gouvernement polonais reprochent aux conservateurs d’avoir trop personnalisé l’alliance avec Washington autour de Donald Trump et des républicains.
Cette polarisation dépasse largement la Pologne. Partout en Europe, le retour de Trump ravive une ligne de fracture stratégique, entre les pays qui veulent préserver coûte que coûte le parapluie américain et ceux qui estiment qu’une autonomie militaire européenne devient indispensable face à l’imprévisibilité de Washington.
Terrible dépendance aux Etats-Unis
La guerre en Ukraine a d’ailleurs renforcé ce paradoxe. D’un côté, les Européens prennent conscience de leur vulnérabilité stratégique. De l’autre, le conflit a confirmé que les États-Unis demeurent la seule puissance capable de coordonner rapidement une réponse militaire de grande ampleur sur le continent. L’architecture de défense du continent reste d’ailleurs profondément dépendante de Washington, pour des capacités clé:
Le renseignement stratégique;
La logistique lourde;
Le transport militaire;
La défense antimissile;
Les capacités satellitaires;
Et surtout la dissuasion nucléaire.
Ironie de l’histoire: le chaud-froid américain est intervenu alors que Varsovie a reçu, vendredi, ses trois premiers avions de combat furtifs F-35 commandés aux Etats-Unis — une première sur le flanc oriental de l'OTAN. Vingt-neuf aéronefs supplémentaires sont attendus d’ici 2029, au titre d’un contrat à 4,6 milliards de dollars conclu en 2020.
La peur polonaise de l’abandon
Il y a là de quoi rassurer un peu les Polonais, dont la culture stratégique reste marquée par plusieurs traumatismes:
Les partitions du 18e siècle de la République des Deux Nations (Pologne et Lituanie) par la Prusse, l’Autriche et la Russie;
La double invasion de 1939, par l’Allemagne nazie et l’URSS
Le partage du monde en 1945 à Yalta entre Staline, Churchill et Roosevelt, qui a dévolu l’Europe centrale et orientale à l’URSS
La période communiste de la République populaire de Pologne (de 1945 à 1989), marquée par l'assujettissement à Moscou et la répression de nombreux mouvements de révolte ou de grèves.
Parmi l’élite polonaise, une conviction demeure: lorsque les grandes puissances négocient avec Moscou, c’est la Pologne qui sera sacrifiée. Aujourd’hui, Varsovie est l’allié exemplaire de l’OTAN. Demain, elle pourrait redevenir une simple variable d’ajustement de la politique américaine.
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