Comment faire revenir le jaguar sur trois fois la France
Après avoir mené au cours des 30 dernières années des projets de réensauvagement à grande échelle en Patagonie, Tompkins Conservation lance une initiative encore plus ambitieuse: Jaguar Rivers. Cette fois, il s’agit de reconnecter les zones naturelles protégées d’un espace grand comme trois fois l'Hexagone: le bassin du fleuve Paraná, le deuxième plus grand d'Amérique du Sud après l'Amazone. Entretien croisé.
Lancée à l’automne 2025, l’initiative Jaguar Rivers vise à reconnecter des surfaces protégées, comme des parcs nationaux, séparées par de vastes zones agricoles ou urbaines et des obstacles comme des barrages qui empêchent la circulation naturelle de la faune. Le projet, cyclopéen, s’étend sur une bonne partie du continent sud-américain, à cheval sur quatre pays: la forêt atlantique et le Pantanal brésiliens, les parcs nationaux d’Iberá et d’El Impenatrable du nord de l’Argentine, les jungles du Paraguay. Il est porté par quatre ONG locales (Nativa, Moisés Bertoni, Rewilding Argentina et Onçafari).
Au total, la surface concernée représente 1,6 million de kilomètres carrés, soit trois fois la surface de la France métropolitaine. Les espaces gérés par les quatre ONG fondatrices sont reliés par 7000 kilomètres de cours d’eau, qui tous se jettent dans l’immense Paraná, fleuve géant d'Amérique du Sud, qui a servi à établir les frontières entre le Paraguay, l'Argentine et le Brésil. Cet espace constitue le sixième plus grand bassin versant du monde, et le deuxième du continent sud-américain.
L’idée est de se servir de ces cours d’eau comme de corridors riverains via lesquels la faune pourra se déplacer sans danger, se reproduire pour maintenir la diversité génétique et jouer son rôle pour restaurer ou entretenir la bonne santé de l’ensemble de l’écosystème. Le tout en coexistant avec les humains qui habitent et exploitent ces régions, ce qui n’est pas le plus simple.
Préparation d’un jaguar en vue d’une translocation dans la réserve d’Iberá. | Rewilding Argentina / Sebastian Navajas
Soutiens helvétiques
Soutenu, entre autres, par les fondations suisses Wyss Campaign for Nature et Rolex Perpetual Planet Initiative, Jaguar Rivers entend inverser la trajectoire du continent en matière de biodiversité. L’Amérique du Sud est en effet le continent qui a enregistré le plus fort recul de sa faune depuis 1970, avec une diminution de 94% de ses populations d'animaux sauvages selon le dernier rapport «Planète vivante» du WWF.
Restaurer la nature à cette échelle n’a jamais été entrepris. Heidi.news s’est donc entretenu de ce défi avec trois des initiateurs de Jaguar Rivers: Kris Tompkins, l’ex-CEO de Patagonia aujourd’hui présidente de Tompkins Conservation, Deli Saavedra, fraîchement nommé directeur de Jaguar Rivers après avoir piloté pendant plus de dix ans les réintroductions d’animaux sauvages pour Rewilding Europe, et Sofía Heinonen, la directrice de Rewidling Argentina, considérée en 2022 par la BBC comme l’une des 100 femmes les plus influentes de la planète.
Sofía Heinonen et Kris Tompkins. | Rewilding Argentina / Andi Villareal
Heidi.news. Kris Tompkins, en Patagonie, vous aviez acheté des propriétés, avant de les associer à des terres publiques pour étendre ou créer un total de 16 parcs nationaux. Vu la surface encore plus grande de l’initiative Jaguar Rivers, allez-vous suivre la même logique?
Kris Tompkins. Je dis toujours que la chose la plus facile que nous ayons jamais faite avec mon mari Doug a été d'acquérir des terres. N'importe quel imbécile peut le faire. La véritable question c’est: dans quel état sont ces terres et comment vont-elles évoluer? Là, à mon avis, vous ne pouvez pas protéger de tels territoires pour le futur sans vous engager à les ramener autant que possible à leurs états de santé d'origine. Ni ces territoires ni les communautés qui les entourent ou les habitent ne pourront survivre en l'absence d'un écosystème pleinement fonctionnel.
C'est là que le réensauvagement commence. Et une fois que vous vous y engagez, il n'y a plus de retour en arrière possible. C’est ce qui nous conduit à lancer Jaguar Rivers maintenant. L’idée est partie de deux autres parcs nationaux que nous avons créés avec nos propriétés dans le nord subtropical de l’Argentine, Iberá et El Impenetrable. Au cours des 30 dernières années, nous avons eu cette stratégie très efficace consistant à acheter et à regrouper de vastes étendues de terres, puis de restaurer la nature à l'intérieur. Nous nous sommes rendu compte que cela ne suffit plus.
Après plus de 40 réintroductions dans le parc d’Iberá et de nombreuses naissances, les Jaguars d’Argentine sont séparés par 1000 km de leurs cousins du Pantanal brésilien. | Rewilding Argentina / Magali Longo
Pourquoi cela?
Kris Tompkins. Iberá et El Impenetrable couvrent une surface d’environ 1 million d’hectares. Vous vous dites: waow un million d’hectares, c’est énorme! Mais pas pour les grands prédateurs comme les jaguars. À Iberá, alors que cela ne fait que quelques années qu’ils ont été réintroduits, ils se dispersent déjà hors de la zone protégée. L’un d’entre eux a été braconné. Cela nous a montré que notre façon de travailler devait évoluer. Sinon, d’autres jaguars seront tués et au final nous reviendrons là où nous en étions il y a 15 ans.
Expliquez-nous cette évolution dans votre travail de réensauvagement.
Kris Tompkins. Le temps est venu de dépasser nos frontières artificielles. Elles ne fonctionnent pas pour la faune. Avec quatre pays impliqués, c’est forcément complexe. Mais tant pis. Je considère que Jaguar Rivers inaugure la nouvelle génération des projets de conservation de la nature: des initiatives de réensauvagement à l’échelle d’un continent.
Il n'est plus possible de travailler seulement à l'intérieur des parcs nationaux et des zones protégées. Pour bien fonctionner, les systèmes écologiques ont besoin d’être reconnectés. Pour nous, d'un point de vue pratique, cela signifie nous lancer dans quelque chose de beaucoup moins compris et connu que ce que nous avons fait jusque-là. Sofía (Heinonen) , qui supervise l'architecture de l’initiative ainsi que les relations avec les pays, va vous l’expliquer.
Sofía Heinonen. Jaguar Rivers repose sur quatre piliers. D’abord, il y a ce que nous appelons des «arches», autrement dit des grands écosystèmes intacts comme le Pantanal (une région de savane inondée très luxuriante au Brésil, ndlr.) ou restaurés comme Iberá (région de marais, lagunes et marécages d’Argentine, ndlr.). Eux sont les sources de dispersion de la faune sauvage. À côté, des zones tampons vont permettre d’étendre cette protection tout en favorisant la coexistence avec les populations humaines.
Mais le cœur de cette stratégie de reconnexion, ce sont les cours d’eau et les plaines inondables. Ils servent de corridors pour connecter sur de très grandes distances les zones protégées. Pour ces cours d’eau, nous commençons en créant une plateforme de surveillance citoyenne. Chacun pourra voir ce qui se passe, participer et s’engager dans des actions pour soutenir ce réseau.
Sofía Heinonen, directrice de Rewilding Argentina | Rewilding Argentina / Miranda Volpe
Ces cours d’eau sont certes impressionnants mais ils sont aussi largement exploités, sinon coupés, par des villes, des barrages, etc. Leurs berges sont morcelées par des fermes. Comment allez-vous permettre aux jaguars et à la faune de franchir tous ces obstacles?
Deli Saavedra. La meilleure façon de créer les corridors est d'utiliser les fleuves, car ce sont des zones qui sont encore bien préservées. Même dans les régions d’intense activité agricole, ces cours d’eau restent largement bordés de forêts riveraines et sont moins menacés que le reste du paysage. Enfin et surtout, la faune les utilise déjà naturellement pour circuler.
Sofía Heinonen. Les rivières sont des territoires publics protégés par la loi et gérés par les gouvernements. Vous n’avez donc qu’un seul interlocuteur. Enfin, plutôt quatre, en ce qui nous concerne (un État par pays, ndlr.). Pour la rivière Paraguay, la principale préoccupation des gouvernements n'est pas de construire des barrages, mais qu'elle continue d’être une autoroute pour la circulation des navires.
Ensuite, sur les cinq grands fleuves concernés par notre initiative, trois sont encore vivants. Quand je dis vivants, je veux dire qu'à chaque crue, ils créent des écosystèmes. Entre le Pantanal et le Paraná, le Paraguay crée chaque année des plaines inondables, apporte du sable, des graines et renouvelle la vie. Et les humains ne peuvent pas construire dans ces zones, qui sont très inondables. Ce sont donc des endroits plus résilients, où l'on peut construire ces corridors pour que la faune circule sans grand effort. Tant qu’il est vivant, le fleuve fait l’essentiel du travail.
Mais ce n’est pas toujours le cas.
Sofía Heinonen. Non, et nous avons dû renoncer à intégrer le Haut Paraná parce qu’il y a beaucoup de barrages et que cela prendrait trop de temps de l’adapter. C’est aussi le cas de la rivière Iguaçu qui ne se restaure plus d’elle-même. Toutefois dans ce cas, il y a la volonté de relier la forêt atlantique, où l’Iguaçu prend sa source, au bassin du Paraná. Le gouvernement brésilien a alloué des fonds pour restaurer la forêt. Cela va faciliter la tâche de nos partenaires pour créer le quatrième pilier de notre stratégie: des zones refuges que nous appelons «pierres de gué» («stepping stones» en anglais, ndlr.) le long de ces corridors.
Expliquez-nous.
Sofía Heinonen. Il y a deux façons de traverser une rivière. Vous pouvez construire un pont, mais vous pouvez aussi disposer quelques pierres qui vous permettent de sauter d’un point à l’autre. Ces «pierres de gué» seront autant de refuges où chasser et se reproduire pour la faune quand elle circule. Ces refuges n’auront pas le niveau de protection d’un parc national, mais leur écosystème sera préservé par des propriétaires fonciers partenaires, prêts à accueillir toutes les espèces et qui s'engagent à coexister avec les grands prédateurs.
Trois jaguars transférés d’Iberá vers El Impenetrable. | Rewilding Argentina / Sebastian Navajas
Combien de ces réserves intermédiaires avez-vous besoin de créer dans cet espace immense?
Sofía Heinonen. Le plus possible, mais c’est difficile à calculer. Par exemple, il y a quelques années, nous avons identifié une loutre géante à El Impenetrable alors que c’est une espèce qui avait complètement disparu d’Argentine depuis les années 1980. Un individu avait réussi à nager depuis le Pantanal, à plus de 1000 kilomètres de là…
Pour d’autres espèces, c’est une distance infranchissable. Par exemple, les territoires des jaguars sont déterminés par la présence de proies pour les femelles, et de femelles pour les mâles. À Iberá, nous avions créé des modèles de population et nous étions arrivés à la conclusion que les 750’000 hectares du parc pouvaient accueillir 100 individus. Nous en avons réintroduit 40, dont 24 restent sur une île de 10’000 hectares. Nos estimations étaient donc fausses, probablement parce que cette île est une exception, avec un écosystème particulièrement sain et beaucoup de proies. Ailleurs, les jaguars se sont dispersés dans le parc et ont commencé à en sortir. Nous avons aussi comparé avec des endroits où les menaces sont plus importantes, comme la forêt atlantique. Nous sommes parvenus à la conclusion que ces refuges intermédiaires seraient nécessaires tous les 150 kilomètres environ.
Pour les créer, vous avez besoin de partenaires, et en particulier de propriétaires fonciers. Comment convaincre des éleveurs dont le bétail est menacé par les jaguars de mettre au moins une partie de leurs terres à disposition?
Kris Tompkins. Depuis le lancement de Jaguar Rivers, nous avons reçu de nombreuses demandes d’ONG, mais aussi de propriétaires fonciers. Ils ne veulent pas seulement soutenir l'idée mais s'y associer et participer au réseau. Ils sont séduits, je crois, par l'audace de l'idée. Le fait est que nous devons beaucoup travailler sur la coexistence. Pour cela, le tourisme fondé sur l'observation de la faune sauvage est la première stratégie. C’est ainsi que les jaguars et les autres grands carnivores ne sont plus considérés comme un problème, mais comme une opportunité. Cela marche bien autour des arches (les grandes réserves, ndlr.) , avec des écosystèmes complets et pleinement fonctionnels. Mais bien sûr, nous ne pourrons pas avoir d’écotourisme partout. Même s’ils mettent des espaces à disposition, nos partenaires propriétaires vont garder leur bétail. Dans ce contexte, les grands prédateurs posent généralement un problème, mais il existe des solutions.
_ Deli Saavedra, directeur de Jaguar Rivers. | Rewilding Argentina / Adam Moore _
Comment cela?
Deli Saavedra. En installant des enclos électrifiés pour y mettre le bétail pendant la nuit, on peut réduire la mortalité à zéro ou à un niveau acceptable pour les éleveurs. Et il existe d’autres solutions, comme labelliser la viande en attestant qu’elle a été produite sans tuer de jaguars. Rewilding Argentina a une équipe spéciale qui suit les jaguars d’Iberá à tous moments. Dès que des jaguars se dispersent dans des pâturages où se trouvent des vaches, ils sont en relation avec tout le monde, vont parler aux éleveurs et expliquer quoi faire. Ils connaissent chaque animal par son nom et les suivent tout le temps. Cette intimité est assez différente de celle que pourraient avoir des fonctionnaires gouvernementaux, et c’est ce qui rend la coexistence possible.
Sofía Heinonen. Cette coexistence des gens avec la faune sauvage est le principal levier sur lequel nous devons travailler, surtout dans les endroits où les prédateurs avaient disparu. Les habitants des zones urbaines soutiennent la réintroduction de ces animaux. Cela exerce une forte pression sur les gouvernements pour qu'ils soient attentifs à leur bien-être et ne tolèrent pas les braconniers. Mais localement, la coexistence reste un enjeu plus complexe. Parce qu’elle demande un changement de culture afin de tolérer ces animaux sauvages. C’est plus important et plus difficile que la question des barrages ou des grandes infrastructures, mais cela n’a rien d’impossible.
Rien que par son nom, votre initiative donne la priorité aux jaguars. Parce qu’ils sont emblématiques?
Deli Saavedra. Aujourd’hui, nous nous concentrons sur les espèces clés de voûte parce qu’elles ont un impact important sur la manière dont les écosystèmes fonctionnent. Parmi elles, on trouve les grands herbivores qui, via leurs effets sur la biomasse, vont par exemple prévenir les incendies. Il y a aussi des ingénieurs des écosystèmes comme les castors, dont les barrages servent de réserves d’eau et de tampons contre les inondations. En Amérique latine, les tatous géants construisent, eux, des terriers qui servent d’abris à de nombreuses espèces, y compris les jaguars. En limitant certaines populations ou en poussant à leur dispersion, les grands prédateurs ont aussi ces rôles fonctionnels. C’est vrai qu’ils ont attiré beaucoup d’attention du fait de leur beauté. Mais cela n’empêche pas qu’il s’agit bien d’espèces clés de voûte, avec un effet crucial dans l’équilibre des écosystèmes.
Un projet aussi grand et ambitieux que Jaguar Rivers ne risque-t-il pas de fédérer les oppositions, à un moment où l'écologie devient un bouc émissaire pour certains politiciens?
Kris Tompkins. Vous avez raison, le vent a tourné, en particulier aux États-Unis. Pendant des décennies, les gens ont été heureux d'adhérer à la conservation de la nature et à la transition énergétique, mais ça reste considéré comme une sorte de luxe auquel on serait prêt à renoncer si les circonstances évoluent. C’est ce qui se passe aux États-Unis, largement à cause de l’influence du lobby pétrolier. Pourtant, les chiffres concernant le climat et la biodiversité sont têtus, et ils ne s’améliorent pas. Du coup, il y a beaucoup de pays qui disent: «Peu importe ce que font les États-Unis, nous allons continuer la décarbonation et à mieux protéger la nature.»
Que conseillez-vous aux personnes qui voudraient rejoindre le mouvement du réensauvagement?
Kris Tompkins. «Que puis-je faire?» C’est toujours la première question qu’on me pose quand je m’exprime en public. Je réponds qu'il y a des milliers de crises, alors choisissez vos combats. Mais si c’est protéger et restaurer la nature, alors je demande simplement: qu’est-ce que vous savez faire? Qu’ils aient 12 ou 80 ans, les gens me répondent et je leur dis: «Dans toute communauté, qu'il s'agisse d'un village ou de New York, il y a des organisations ou des groupes qui ont besoin de vos compétences. La seule question, c’est de savoir si vous allez décider de vous impliquer ou de rester sur la touche.» C’est une décision simple. Ensuite il y a tellement à faire.
En fait, pour moi la grande question ce n’est pas «que puis-je faire?» mais «comment puis-je rester en retrait quand le vivant, et toute vie future est en danger?» Ce qui guide le réensauvagement, ce n’est pas seulement la restauration des territoires ou d’introduire des espèces. C’est la croyance que toute vie a une valeur intrinsèque. Et qu’une vie n'a pas besoin que nous, les humains, lui attribuions une valeur. Si vous adhérez à ce crédo, ne serait-ce qu'un instant, vous verrez alors que oui, la nature a besoin de vous pour retrouver ses équilibres.
Tous les jaguars d’Iberá ont un nom. Ici, Mariua, photographiée à l’été 2023. | Rewilding Argentina / Sebastian Navajas
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