Mallettes de cash à Genève: quand la France laissait faire, au nom des grandes fortunes
Nous publions les bonnes feuilles de Genève Confidentiel. La ville qui aimait l’argent des autres , un livre du journaliste Marc Guéniat, ancien collaborateur de Heidi.news et actuel responsable du pôle enquête du Temps. Dans ce chapitre, on découvre comment Genève est devenue le refuge des pétro-monarques du Golfe, des nouveaux riches de l’ex-URSS, et des fortunes françaises fuyant l’impôt sur les successions.
Ce texte est issu du chapitre 3, baptisé «L’époque dorée des valises de cash». La titraille est de la rédaction.
À la fin de la Seconde Guerre mondiale, Genève est encore une petite ville engoncée dans ses mœurs calvinistes dépourvues de fantaisie, presque provinciale. Les passions politiques qui ont animé la cité durant l’entre-deux-guerres se sont apaisées: la crise des années 1930 est derrière, les révoltes ouvrières ont été canalisées, et l’on tente de panser les plaies du 9 novembre 1932, lorsque l’armée, composée de jeunes recrues inexpérimentées, incapables de faire face à une situation aussi délicate, a tiré sur les manifestants de gauche venus protester contre une assemblée d’extrême droite, tuant 13 personnes et faisant 65 blessés.
Comme le reste de la Suisse, Genève a surmonté cette période en intégrant les sociaux-démocrates au gouvernement et en écartant les extrêmes des deux côtés de l’échiquier. La fameuse paix du travail, «portée par l’essor économique, fait le reste» , soulignent les historiens Bernard Lescaze, Pierre Monnoyeur et Serge Paquier dans leur ouvrage Dans la tourmente d’un siècle. Genève 1914-2019. Les syndicats renoncent à la grève, les patrons abandonnent les «lock-out», et les deux parties privilégient le dialogue social et la négociation de conventions collectives.
Genève s’apprête à traverser une période de croissance vertigineuse dont les moteurs sont les banques, l’horlogerie et les organisations internationales, qui s’implantent dans le canton autour de l’ONU, succédant à l’éphémère Société des Nations. Avec cet avantage de taille: la Suisse a évité les ravages du conflit et s’épargne le coût de la reconstruction, tandis que les États belligérants ponctionnent les hauts revenus pour financer cet effort. Contrairement aux idées reçues, les historiens s’accordent désormais à dire que la Confédération ne s’est pas enrichie durant la guerre, malgré les affaires peu respectables qui s’y sont conclues et qui ont certes profité à quelques industriels.
C’est plutôt la «non-belligérance» helvétique, comme le formule l’historien Christophe Farquet, qui prépare cette croissance à travers la préservation d’atouts développés précédemment: la neutralité, la stabilité politique, le secret bancaire et le franc fort. Des avantages qui se révéleront décisifs pour inciter les étrangers à confier leurs fonds à des banques suisses, à l’abri d’un fisc vorace. En particulier à Genève: l’heure a sonné du grand décollage de la place financière.
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