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Suisse à 10 millions: ce malaise que la droite économique refuse de voir

heidi.news.web.brid.gy May 17, 2026
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Alors que la votation sur l’initiative de l’UDC s’annonce serrée, le camp du «non» peine à convaincre. Malgré les budgets engagés, la droite libérale et les milieux économiques ne trouvent pas les arguments pour parler à leur base, qui sera pourtant la clé du scrutin.

À un mois du vote sur «La Suisse à 10 millions», la nervosité croit au sein du monde économique, tétanisé par l’ampleur des enjeux, comme un gibier pris dans les phrases d’une voiture. Le PLR renonce à financer la campagne, Economiesuisse investit massivement mais patine et reproche à ses alliés leur manque d’engagement.

Pour l’heure, l’initiative semble partager le pays en deux parts égales. Une enquête de l’institut gfs.bern réalisée fin avril auprès de quelque 20'000 résidents avec le droit de vote, donne les partisans et adversaires de la Suisse à 10 millions au coude-à-coude, avec 47 % de oui, 47% de non, et 6% d’indécis. La marge d’erreur est d’environ 3 points.

Mais comment expliquer l’ampleur du oui dans les sondages, alors que le texte est combattu par le Parlement, tous les cantons, les villes, la gauche, la droite, les PME, les syndicats, l’économie? Et que le conseiller fédéral Beat Jans est sur tous les fronts?

Une colère sans réponse

Le soutien au plafonnement de la population mord bien au-delà de la composante nationaliste et conservatrice du pays. L’UDC a manifestement su capter un malaise que le Parlement et l’économie mettent sous le tapis.

Est-ce parce que les classes moyennes se sentent exclues des bénéfices d’une croissance, qui se nourrit d’une forte augmentation démographique importée? Est-ce parce que les infrastructures craquent?

Logements, routes, écoles n’arrivent plus à suivre les quelques 80'000 nouveaux arrivants par an, l’équivalent d’une ville comme Lucerne. Il y a déséquilibre, et les Suisses n’aiment pas ça. Et cette colère démographique ne trouve pas de réponse dans la campagne.

Ne résout rien mais frappe juste

L’initiative «La Suisse à 10 millions, non merci!» devra passer le cap de la double majorité du peuple et des cantons lors de la votation du 14 juin, ce qui n’est pas une mince affaire. Pour l’heure, elle se contente de semer la panique chez les opposants, puisqu’elle exige l’instauration d’un plafond rigide de la population résidente permanente de Suisse, fixé à 10 millions de personnes, d’ici 2050.

Sitôt le seuil de 9,5 millions atteint, le Conseil fédéral et le Parlement seraient sommés d’intervenir pour faire respecter ce plafond. Il faudra alors restreindre les naturalisations et limiter les regroupements familiaux, quitte à revenir au statut de saisonnier de sinistre mémoire et si besoin, dénoncer l’accord sur la libre circulation des personnes avec l’UE.

«C’est le monde à l’envers» , ironise ce dimanche Rolf Cavalli, le rédacteur en chef du Blick alémanique. «Dans cette campagne, l’UDC parle comme les militants du climat et la gauche comme les patrons d’Economiesuisse.» De fait, le texte pointe du doigt les appartements hors de prix, le bétonnage du territoire, les trains bondés, fruit d’une «croissance illimitée dans un espace limité» , dit le comité de campagne.

Pourtant le texte en trompe-l’œil déroute. L’UDC, qui surfe sur le ras-le-bol et la frustration d’une partie des Suisses, refuse au Parlement toutes mesures en faveur du climat, tout aménagement fiscal qui encourage le travail des femmes et toute protection des locataires et des travailleurs.

Le Centre et le PLR flottent

Plus de 15 millions de francs sont investis dans cette campagne, l’une des plus chères de l’histoire, sans parvenir pour l’heure à départager les fronts. Si la gauche refuse en bloc le texte, redoutant une baisse de la protection des salariés, la droite libérale, pourtant à la manœuvre, peine à mobiliser ses troupes et convaincre son électorat.

Les présidents des partis bourgeois sont ainsi quasi invisibles. Des poids lourds du Centre alémanique se sont exprimés pour une limitation de l'immigration, à l’image de la conseillère aux États uranaise et ancienne candidate au Conseil fédéral, Heidi Zgraggen. D’après les sondages de la SRR, 43% des PLR seraient prêts à soutenir un plafonnement de la population.

Au sein de la sphère économique, pourtant en première ligne face aux conséquences de l’initiative, le front n’est pas non plus uni. L’Union des arts et métiers du canton de Thurgovie appelle ainsi à adopter le projet UDC, tandis que l’Union suisse des paysans laisse la liberté de vote.

Face à cette dispersion des forces, le président d’Economiesuisse Christoph Mäder sonne le rappel des troupes ce dimanche dans la Sonntagsblick , rappelant que «l'objectif de l'initiative des 10 millions de Suisse est la résiliation de la libre circulation des personnes». Mais la position de la faitière de l’économie est délicate. Le conseil d'administration d'Economiesuisse compte dans ses rangs Magdalena Martullo-Blocher, conseillère nationale UDC et fille du patriarche, qui soutient l'initiative.

Et si c’est oui

En cas d’acceptation de l’initiative, les relations bilatérales avec Bruxelles seraient mises à rude épreuve, puisque le texte prévoit une remise en cause de l’accord sur la libre-circulation des personnes, qui ferait automatiquement tomber tous les autres contrats passés avec l’Union européenne.

Selon une étude commandée par le Secrétariat d’État aux migrations, publiée le 13 mai, une limitation de la population à 10 millions aurait par ailleurs des conséquences considérables sur l’économie et les assurances sociales. Elle allègerait certes le marché du logement, les infrastructures et l’environnement, ainsi que certaines prestations sociales, comme les prestations complémentaires et l’aide sociale, mais les coûts identifiés sont massifs, avec des déficits annuels de plusieurs milliards de francs pour l’AVS, des baisses de recettes fiscales et une pénurie de main-d’œuvre qualifiée.

Par ailleurs, la population suisse vieillit rapidement: d’ici à 2055, le nombre de personnes de plus de 80 ans aura doublé dans le pays. Le risque est réel de reporter sur la sphère familiale et privée une partie du travail qui est aujourd’hui effectué dans les EMS, par des travailleurs dont beaucoup sont étrangers.

Les arguments pour refuser l’initiative «La Suisse à 10 millions, non merci!» ne manquent pas. Ce qui fait défaut dans cette campagne, ce sont les propositions pour alléger le poids sur les infrastructures, de l’explosion démographique.

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