Rokh Solis au prisme de DIMA
Le 11 juin 2026, VIGINUM publiait deux documents simultanément : un rapport public sur l'ensemble des ingérences numériques étrangères (INE) observées durant les élections municipales de mars 2026, et un rapport technique consacré spécifiquement au mode opératoire informationnel Rokh Solis. Ensemble, ils offrent une vue précise de l'écosystème d'une ingérence tant dans son contexte stratégique que dans le détail de ses mécanismes informationnels. La tentation était trop forte de regarder ces rapports avec un axe complémentaire, de tester les apports potentiels du framework DIMA et de ses outils. N'écoutant que notre courage nous avons passé Rohk Solis à la moulinette de la matrice DIMA, pour décrire non pas ce que font les opérateurs, mais ce que l'opération cherche à faire sur le cerveau de ses cibles.
1. Contexte : les municipales 2026 comme terrain favorable aux ingérences
Un niveau de menace élevé, assumé dès le départ
VIGINUM ne s'est pas trompé sur le niveau d'alerte et de vigilance lors de ce scrutin. Le rapport public signale que les élections municipales des 15 et 22 mars 2026, dernières élections nationales au suffrage universel direct avant la présidentielle de 2027, ont été considérées comme présentant un niveau de menace d'ingérence numérique étrangère élevé. Quatre facteurs se conjuguaient et contribuaient largement à cette évaluation : un contexte international volatil (guerre en Ukraine, crises au Proche-Orient), une forte pénétration des sujets internationaux dans le débat politique français, l'expérience des scrutins récents en Europe (Moldavie, Allemagne, Roumanie, Pologne, Hongrie), et un calendrier politique national spécifique.
En réponse, un dispositif inédit a été mis en place : le Réseau de coordination et de protection des élections (RCPE), opérationnel dès le 7 janvier 2026, il réunit SGDSN, VIGINUM, Arcom, CNCCFP, SGG et ministère de l'Intérieur. Le dispositif fonctionnait de façon routinière, avec des bulletins publics hebdomadaires.
Quatre "INE" pour un scrutin (on dirait le titre d'un film)
Sur la période, VIGINUM a détecté et caractérisé quatre ingérences numériques étrangères distinctes présentées dans le rapport public:
Trois tendances structurelles
Le rapport public dresse un panorama de l'évolution de la menace qui dépasse le scrutin de 2026 et mérite d'être retenu, en particulier dans la perspective de l'année qui s'ouvre :
Une menace persistance
Certains acteurs s'implantent durablement dans le débat public numérique français bien avant les scrutins. Ils pré-positionnent des écosystèmes actifs en permanence (comptes de réseaux sociaux, page web, blogs). Storm-1516 totalisait 205 opérations informationnelles depuis août 2023 au moment du scrutin et l'infrastructure demeure vivante et active.
L'essor d'une économie de l'ingérence
L'émergence d'acteurs commercialisant des services d'ingérence (Blackcore pour Rokh Solis, les opérateurs vietnamiens pour Hydras Danbau) signale une professionnalisation du marché. L'ingérence n'est plus seulement un instrument étatique, c'est aussi un service qu'on achète et qui peut par ailleurs se révéler rémunérateur.
Une diversification et opacification croissante
Les opérateurs diversifient leurs TTP, complexifient leurs écosystèmes et améliorent leur anonymisation. La chaîne d'attribution de Rokh Solis (Blackcore, Galacticos AI, Iron Mind, Cygun, Nir Dobicky, Yigal Unna) illustre cette opacification délibérée. Le recours à des intermédiaires dissimule ainsi les commanditaires et les principaux bénéficiaires des opérations.
2. Rokh Solis : ce que cherche à faire l'opération sur les cerveaux
Pourquoi une lecture DIMA ?
DIMA n'est pas un catalogue des tactiques des manipulateurs, ni un guide méthodologique. C'est une modélisation de la manière dont l'information est traitée par la cible. L'approche est structurée en quatre phases : Détecter, Informer, Mémoriser, Agir. Chaque phase correspond à un moment du parcours cognitif d'un individu exposé à une information, et identifie les biais que cette information va exploiter.
Passer Rokh Solis à travers cette grille, c'est inverser la grille d'analyse. Au lieu de regarder les attaquants, DIMA s'intéresse à la manière dont les "cibles" traitent les informations. Elle s'arrête sur l'usage délibéré de techniques, par l'attaquant, pour produire des effets sur ces dernières.
On va donc se demander ici : quels mécanismes cognitifs cette opération cherchait-elle à activer ?
TE0121 — Illusion de la fréquence
Après avoir porté notre attention sur une chose une première fois, nous avons tendance à la remarquer plus souvent. Cela nous conduit à croire qu'elle se produit plus fréquemment qu'auparavant. C'est le phénomène de Baader-Meinhof.
Rokh Solis est construit pour produire cet effet. Les accusations contre MM Delogu, Piquemal et Guiraud sont diffusées simultanément sur six sites distincts, sur quatre plateformes, amplifiées par des centaines de comptes coordonnés. Un électeur qui croise "Le Blog de Sophie" sur X, puis sur Facebook, ne perçoit pas une seule source répétée mais bien une accumulation convergente. Cette affaire est partout, donc elle doit être vraie.
Ce dispositif n'est pas une stratégie d'amplification mais une fabrication de perception de fréquence. Cette logique se retrouve d'ailleurs dans les trois autres INE des municipales 2026 : Storm-1679 diffuse le même récit de déstabilisation électorale en usurpant simultanément six médias différents (BFM TV, RTL, Le Monde, NewsGuard, Euronews, 20 Minutes) pour créer cette illusion de convergence.
TE0132 — Biais de négativité
Les récits choisis ne sont pas anodins : viol, pédophilie et soutien au terrorisme, complicité pro-Hamas. Ce sont des accusations choisies précisément pour leur valence extrêmement négative.
Le biais de négativité fait que les informations négatives captent l'attention plus durablement, sont traitées avec plus d'intensité et restent mémorisées avec plus de persistance que les informations positives (y compris les démentis ultérieurs). L'asymétrie est structurelle : l'accusation diffuse en quelques heures mais le démenti ne rattrape jamais complètement l'ancrage initial. On note que Hydras Danbau exploite le même biais par des voies différentes : ses contenus sont décrits par le rapport comme "polarisants, polémiques ou trompeurs", construits pour "maximiser l'engagement", autrement dit, pour activer le biais de négativité à des fins commerciales.
TE0131 — Effet de bizarrerie
La mise en scène de deux écosystèmes narratifs antagonistes, un faux groupe islamiste radical salafiste (forsane-alizza.eu) et une fausse association souverainiste catholique (rcn-france.org) qui s'affrontent publiquement est délibérément inhabituelle et attire par le "clash". Cette technique sort des schémas habituels de la communication politique.
L'effet de bizarrerie fait que les éléments inattendus captent l'attention de manière disproportionnée. La confrontation fabriquée entre ces deux pôles caricaturaux génère ce sentiment d'étrangeté et donc d'engagement. Storm-1516 procède de même avec son récit sur la transformation du Centre Pompidou en hébergement pour migrants : l'association absurde entre un monument culturel majeur et la thématique migratoire est précisément ce qui la rend mémorable car incongrue.
TE0211 — Biais de corrélation illusoire
lalternative2026[.]com liste 108 candidats LFI en les associant à un programme islamiste communautariste : mise en place d'un système juridique religieux, facilitation du port de signes religieux dans les services publics. Il n'existe aucun lien réel entre ces candidats et ce programme. Mais la juxtaposition suffit.
Le biais de corrélation illusoire nous fait percevoir des relations là où il n'en existe pas, en particulier quand deux éléments sont présentés ensemble de façon répétée ou saillante. Le site ne dit pas explicitement LFI = islamisme. Il n'a pas besoin de le dire : la mise en page fait le travail cognitif à la place du lecteur.
TE0221 — Effet de retournement
Rokh Solis n'invente pas l'accusation de communautarisme contre LFI. Elle préexiste dans le débat public français. L'opération la récupère, l'amplifie et lui fournit une "preuve" fabriquée.
L'effet de retournement (exploitation des stéréotypes préexistants) est ici central : les préjugés déjà présents chez certains électeurs fonctionnent comme "un sillon cognitif" dans lequel le message glisse sans friction. Ce principe est commun à l'ensemble des INE des municipales 2026 : le rapport public identifie explicitement "la polarisation du débat politique autour de thématiques clivantes" comme l'une des quatre grandes stratégies de déstabilisation observée. Dans tous les cas les MOI Rokh Solis, Storm-1679, Hydras Danbau ne créent pas les fractures, ils les exploitent.
TE00251 — Effet de faux consensus
« La première publication a notamment été likée par 500 pages Facebook dès le jour de sa création. »
« VIGINUM a détecté au moins 21 comptes Facebook inauthentiques ayant chacun diffusé le même lien entre 00h01 et 00h02 le 6 mars 2026. »
Ces deux extraits du rapport technique décrivent des techniques d'amplification artificielle classiques. Mais du point de vue cognitif, ils illustrent la construction délibérée d'un faux consensus social. L'électeur qui voit ces contenus ne peut pas distinguer l'approbation organique de l'approbation fabriquée. Il perçoit une masse d'adhésion et le biais de faux consensus fait le reste : si autant de monde partage ces inquiétudes, c'est qu'elles sont légitimes.
TE0312 — Biais de confusion de source
L'usurpation de l'identité de l'association, spécialisée dans la protection de l'enfance, Enfance et Partage, pour diffuser de fausses accusations de pédophilie, est une exploitation directe du biais de confusion de source.
Ce biais nous fait retenir le contenu d'une information mais oublier progressivement sa source exacte, et parfois confondre une source non fiable avec une source fiable à laquelle elle ressemble. Longtemps après la révélation de la fraude, la mémoire associe le candidat à une mise en cause par une organisation de protection de l'enfance. Storm-1516 et Storm-1679 activent le même mécanisme en usurpant l'identité de médias légitimes : le logo de BFM TV ou du Monde agit comme un emprunt de mémoire institutionnelle.
TE0314 — Effet de suggestion
La vidéo de "Sophie" qui témoigne dos à la caméra, voix modifiée, n'apporte aucune preuve vérifiable. Ce n'est pas son rôle. Son rôle est de suggérer.
L'effet de suggestion fait que la forme (émotion apparente, mise en scène de la peur, authenticité simulée) supplante le fond (absence de preuve). Le cerveau ne traite pas ce contenu comme une assertion à vérifier, mais comme un récit auquel adhérer émotionnellement. Le rapport note d'ailleurs que la vidéo de témoignage est accompagnée d'une "capture d'écran d'une prétendue conversation avec Delogu", un artefact visuel qui, même fabriqué, renforce la suggestion par un effet de preuve matérielle.
TE0321 — Stéréotype implicite
Le choix de Forsane Alizza (groupe réel, actif entre 2010 et 2012, dissous après des actions médiatisées) n'est pas aléatoire. Le nom active des représentations implicites ancrées depuis plus de dix ans chez une partie de la population française. Les stéréotypes implicites sont des associations automatiques, souvent inconscientes, entre un groupe et des attributs particuliers. L'opération ne les crée pas, elle les active.
Ce mécanisme est d'une efficacité redoutable parce qu'il est précisément inconscient : la cible n'a pas conscience de cette activation, elle croit réagir à une information nouvelle.
TE0333 — Effet de primauté
Les quatre sites principaux sont déployés entre le 9 et le 19 février 2026 — trois à cinq semaines avant le scrutin. Ce timing n'est pas seulement opérationnel. Il est cognitif.Les quatre sites principaux sont déployés entre le 9 et le 19 février 2026 soit trois à cinq semaines avant le scrutin.
L'effet de primauté désigne notre tendance à mieux retenir et à accorder plus de poids aux premières informations reçues sur un sujet. Les accusations s'installent dans l'esprit des électeurs avant que le débat contradictoire puisse s'organiser. Quand Le Monde publie son article le 9 mars 2026, révélant la campagne, les accusations ont déjà trois semaines d'ancrage. Le démenti arrive après top tard. Ce phénomène est accentué par la logique de pré-positionnement décrite dans le rapport public de Viginum : plusieurs actifs de Rokh Solis (notamment le compte TikTok @renaissancecatholiquefr) sont en réalité actifs depuis septembre 2024, soit dix-huit mois avant le scrutin.
TE0422 — Biais d'autorité
« Les opérateurs ont utilisé et payé un service de placement de contenus en ligne, ABNewswire.com, pour placer un article faisant la promotion du site sur des sites légitimes tels que celui de l'agence Associated Press (apnews.com). »
Le biais d'autorité nous fait accorder plus de crédit à une information lorsqu'elle est associée à une source perçue comme experte ou institutionnelle. Faire apparaître lalternative2026.com sur AP News n'est alors pas une stratégie de référencement mais une stratégie d'emprunt d'autorité jouant sur l'image de AP. Storm-1516 et Storm-1679 procèdent de même en usurpant l'identité de médias établis : le mécanisme cognitif est identique, seule la méthode technique diffère.
TE0431 — Biais d'omission
L'interpellation directe de M.Delogu sur X, à trois reprises et en répondant à ses propres publications, place le candidat dans un dilemme asymétrique exploitant le biais d'omission.
Ne pas répondre revient à une validation tacite de l'accusation aux yeux des observateurs. Répondre contribuerait à une amplification de la visibilité. Il n'y a pas de bonne option. Le rapport public identifie l'"exposition réputationnelle" comme l'une des quatre stratégies d'INE. DIMA permet de nommer le mécanisme cognitif sous-jacent : c'est le biais d'omission qui fait de l'interpellation publique une arme, indépendamment de la réponse choisie.
TE0433 — Saturation informationnelle
« La visibilité des différents actifs numériques précités est restée faible, malgré de nombreuses tentatives d'amplification artificielle. »
Cette phrase du rapport technique est peut-être la plus instructive pour nous, elle pose la question de l'efficacité de ces procédés. Rokh Solis échoue à produire un impact visible à grande échelle même si Blackcore revendique 1 600 avatars, déploie 6 sites sur 4 plateformes. Le rapport public confirme : sur les quatre INE des municipales, toutes ont eu une "visibilité limitée". Mais "visibilité limitée" est-il synonyme d'effet nul sur les auditoires ?
La saturation informationnelle (TA0043 — Ozaekomi waza, le contrôle par immobilisation) ne vise pas forcément à convaincre une masse (un large auditoire). Elle vise à paralyser la décision d'un ou plusieurs acteurs ciblés : les candidats ciblés, leurs équipes, les plateformes, les médias. Face au volume d'accusations sur autant de fronts simultanés, la réponse cohérente dans les délais électoraux est structurellement très difficile. L'échec apparant en termes de visibilité organique ne dit rien de l'effet sur les cibles primaires.
3. Ce que DIMA apporte aux rapports
La lecture croisée des deux rapports et de la matrice DIMA permet de mettre en évidence de nouvelles observations pouvant nourrir l'analyse.
Fichier DIMA
Le rapport de campagne au format JSON, importable directement dans le Navigator DIMA via le bouton "Importer JSON", est disponible sur le dépôt GitHub du M82 Project.
le JSON ici :
Il couvre 13 techniques issues de la matrice V.1 : TE0121, TE0131, TE0132 (Détecter) — TE0211, TE0221, TE00251 (Informer) — TE0312, TE0314, TE0321, TE0333 (Mémoriser) — TE0422, TE0431, TE0433 (Agir)
M82 Project - Juin 2026
Sources :
— Rapport public VIGINUM/SGDSN — Panorama des INE, élections municipales 2026, 11 juin 2026
— Rapport technique VIGINUM/SGDSN — MOI Rokh Solis, 11 juin 2026
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