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  "textContent": "J’ai toujours eu des projets, petits ou grands. S’il faut des efforts pour mener à bien un projet, une fois dans le flow, l’énergie ne manque pas et il est possible de résister aux distracteurs. Les obstacles, les empêcheurs de projets se situent surtout au départ. Affaire de confiance, perméabilité aux perturbateurs, surcharge des agendas : voilà des pièges qui peuvent se présenter que l’on soit étudiant, travailleur ou retraité. Encore aujourd’hui, je vois la nécessité de les identifier pour les réduire. Cette histoire de confiance La confiance naît de l’alignement entre ce que l’on est, ses valeurs et ce que l’on veut mener La confiance est source d’énergie. Sans elle pas d’élan possible pour se lancer. Elle ne s’oppose pas aux doutes. Elle peut intégrer jusqu’au syndrome de l’imposteur pour en quelque sorte le digérer et permettre de se lancer sans se soucier des regards conformistes. L’indifférence sape la confiance plus sûrement que le mépris ou l’attaque. S’intéresser Est-ce que nous nous intéressons aux projets d’autrui ? La question est utile avant de nous intéresser à nos propres projets. Quand mon compagnon qui sculptait était en période créative, il fallait que je respecte sa « bulle créative » et même que je la favorise. Ce n’était pas seulement « ne pas le déranger », c’était créer autour de cette bulle un espace favorable, neutre, préservé y compris de nos proches. Il fallait aussi savoir attendre pour « venir voir » qu’il sollicite mon regard, accueillir et recevoir, ni pour critiquer ce qui faisait l’essence de sa recherche, ni pour féliciter outrageusement comme on se débarrasserait. C’est un peu comme le font des parents auxquels l’enfant montre un dessin moche et qui le félicitent de façon exagérée. L’enfant sait très bien que son geste graphique ne mérite pas ces félicitations. Ce qui compte c’est de s’intéresser vraiment au projet de l’autre, à ce qu’il recherche par cet essai. Qu’il s’agisse d’un projet créatif ou professionnel, la plupart des personnes ne s’intéressent au mieux qu’au résultat et pas au processus ni à l’intention. D’une certaine façon, nous devrions nous interroger sur nos propres projets comme nous le ferions avec attention et bienveillance avec ceux d’une personne aimée. Il faut s’aimer pour avoir un projet. Autofécondation Il y a un processus d’autofécondation pour créer. Je n’écris pas une histoire pour écrire une histoire, mais une histoire pour dire quelque chose en rapport avec une intention intime, un message aligné avec mes valeurs, une idée à transmettre et partager. C’est ce quelque chose « en plus » ou de « différent », cette invention, ce risque d’oser ajouter « sa touche » qui va rendre le projet intéressant et motivant. Un projet purement égoïste, placé sur le champ de la compétition, sans éthique, un projet porté par la négation de l’autre ou la haine entrerait dans le versant mortifère : tout ce qui vise à prendre le pouvoir, dominer autrui entre dans cette catégorie. Ces projets-là finiront forcément un jour par la chute, la perte… Cette confiance suppose que l’on prenne le temps d’aligner valeurs, pensées, actes. Il faut prendre le temps d’en créer les conditions. Ce n’est pas de la procrastination où l’on diffère le moment de se lancer pour des tas de raisons. C’est être au clair, identifier ses propres ressources, créer le cadre et les conditions pour penser son projet sans toutefois vouloir tout programmer à l’extrême. S’il existe des projets d’équipe, il est rare que l’on puisse se dispenser de cette phase de clarification. Nombre de projets vont tomber d’eux-mêmes et ce n’est pas grave et c’est même souhaitable s’ils entrent en contradiction avec les valeurs, s’ils sont incohérents. Je mets de côté certains projets « alimentaires » : le comédien qui tourne un navet en a besoin pour vivre. Celui qui ne tourne plus que des navets s’est peut-être enfermé lui-même même s’il pourra alors de la contrainte créer son propre espace libérateur. Des artistes parviennent à créer de très belles choses malgré des contraintes commerciales, des enseignants parviennent à monter des projets pédagogiques enrichissants malgré les programmes, etc. Il faut une vraie maîtrise pour se jouer des contraintes et trouver son espace. Les perturbateurs Quand j’exerçais des fonctions d’encadrement, je disais souvent que mon rôle premier était de ne pas empêcher les personnes de faire leur travail. Nous connaissons tous ces obstacles, ces procédures, ces demandes de tableaux de bord, de comptes-rendus, cette propension à vouloir tout évaluer, exiger un suivi jusqu’à priver d’autonomie et d’initiative des personnes qui sauraient très bien comment faire une fois l’objectif compris et partagé, un objectif appuyé sur un socle de valeurs. On peut s’empêcher avec du bruit. On peut tricher avec les résultats. Il faut permettre de faire ou se permettre de faire. On a besoin d’outils, d’un temps dédié, d’un espace et de pouvoir s’interroger au fil de l’eau en s’assurant que l’on reste bien sur la ligne de ses valeurs. Les incidents Une mauvaise nouvelle, une contrainte extérieure, le bruit, la notification, l’appel téléphonique, le courrier électronique… Il paraît que notre société numérique est forte pour empêcher la centration et l’inhibition. Le journal parlé, une pression familiale, une perturbation climatique peuvent se mettre en travers de ce que nous avions prévu. L’autre jour, un problème technique a remis en cause toute une organisation me laissant d’abord dépité avant de reprendre la main. J’évite si je veux rester concentré, d’aller écouter les nouvelles du monde ou même de consulter les réseaux sociaux. Je sais toutefois, même « au bout du monde » dans ma campagne lointaine et vivant plutôt retiré qu’on va « me déranger ». Ce n’est pas forcément un mal, mais il faut poser les limites. Le monde tournera sans moi si je suis à mon projet. La surcharge de l’agenda Je me suis laissé couvent piéger en surchargeant l’agenda. J’ai besoin de programmer, de réserver des temps. Pourtant j’ai appris que charger la barque, se mettre la pression, trop remplir la grille, tout ça est contreproductif. J’ai déjà expliqué comment même à la retraite, j’ai pu me placer en situation de burn-out à force de ne pas vouloir « perdre mon temps ». Il faut inclure des plages de respiration, de retour, de relecture, de réalignement et si besoin de recherches. La régularité est utile, la date butoir ne pourra émerger qu’une fois les choses lancées, le tempo trouvé. Se voir en artisan Qu’il s’agisse des projets domestiques comme des projets créatifs, je crois que la posture qui me convient est d’éviter toute forme d’industrialisation et de rester l’artisan. Quand je me présente comme « écriveur » c’est exactement ça. L’artisan, c’est le menuisier de Guillevic que je cite sans cesse. Ce menuisier prend le temps, ne boude pas son plaisir, il s’accompagne dans son geste créatif. Il est sensible aux sensations tout en pensant à son objectif final, il a sa résolution inscrite dans la simplicité apparente de ses actes et clairement il ne se précipite pas. Il trace son chemin. Il veille à l’alignement, à la mesure. Le menuisierJ’ai vu le menuisierTirer parti du bois.J’ai vu le menuisierComparer plusieurs planches.J’ai vu le menuisierCaresser la plus belle.J’ai vu le menuisierApprocher le rabot.J’ai vu le menuisierDonner la juste forme.Tu chantais, menuisier,En assemblant l’armoire.Je garde ton imageAvec l’odeur du bois.Moi, j’assemble des motsEt c’est un peu pareil.GUILLEVIC, Terre à bonheur (Seghers) Vivre sa vie en poésie, c’est la vivre en artisan dans un triple respect : celui de soi, celui de l’objet que l’on crée, celui du destinataire. Car un projet se pense à la fin pour autrui. C’est cette détermination calme et douce qui lui permet de résister aux éléments perturbateurs et d’être mené à bien.",
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