Pourquoi j’aime encore apprendre ?

VincentBreton.fr May 23, 2026
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Un ami, bien plus jeune que moi, s’étonne que j’aie encore la soif d’apprendre comme si passé un certain âge, je devrais me reposer connaissant « assez de choses ». La boussole que je me suis fabriquée possède quatre axes. Toujours utiles, toujours en action et interreliés : apprendre, créer, partager et prendre soin. Mais qu’est-ce que j’entends par apprendre ? Pourquoi j’aime et j’ai besoin d’apprendre encore et toujours ? Comment j’ai appris à lire. La curiosité, si l’enfant la possède comme tout trésor, le monde raisonnable s’évertue trop souvent à l’affaiblir et l’éteindre. La curiosité c’est subversif. Tout au long de ma vie, j’ai compris que les questions les plus innocentes pouvaient déranger. On s’évertue encore dans nombre d’écoles, à rendre ennuyeuses des disciplines et des connaissances qui pourraient être autrement amusantes. On stérilise, on étiquette, on ne fait pas. « Tu sauras quand tu seras grand » est une phrase de dominant, une des pires, qui interdit sous des prétextes fallacieux l’accès au savoir. Les visions « étapistes » de l’apprentissage qui voudraient laisser croire qu’il y aurait une voie progressive unique et obligatoire pour apprendre, sous prétexte de rationaliser l’apprentissage, ont souvent asséché la curiosité, tué l’initiative. L’apprentissage ne se fait pas au pas cadencé, ni pour celles et ceux qui manquent de mots, d’élucidation, ni pour celles et ceux qui font vite les liens et s’exonèrent justement du formalisme scolaire. Il n’est pas de petit savoir et des notions simples en apparence réservent bien des surprises sur lesquelles butent les experts. Des maîtres enseignent des choses comme un savoir déversé, ils les enseignent parfois sans les comprendre au fond, sans savoir ce que la notion recèle. On récite, on ne comprend pas. On fait des exercices détachés qu’on peut réussir sans comprendre. Si l’automatisme est utile pour donner de la vélocité et mieux aborder une situation complexe, il ne doit pas limiter la pensée. La petite grammaire n’a pas de sens si elle n’aide pas à mieux écrire. Ma mère me lisait des histoires. Beaucoup, chaque jour et chaque soir. J’avais mes préférées et je fis assez vite le lien entre ce qui sortait de sa bouche et les mots sur la page. « C’est quoi ça ? » N’en déplaise aux esprits chagrins, j’ai appris à lire en montrant les mots sur la page, en les comparant. Si ma mère se trompait en lisant une histoire connue, je rouspétais. J’aimais que la lecture respecte la précision des mots. J’ai donc appris à lire dans les livres, par un jeu de questions réponses et en m’emparant ensuite seul des livres. J’ai appris à lire en lisant. Comme dans un jeu. Ce n’est qu’à la fin qu’on m’a sorti un manuel de lecture avec des syllabes que je voyais comme des briques et l’affaire fut vite réglée. Je savais déjà ce qu’on me montrait. On se rendit heureusement compte que je n’aurai pas besoin de cours préparatoire et je me retrouvais à un peu plus de cinq ans en classe de cours élémentaire première année. J’ai vu plus tard en moyenne section nombre de mes élèves faire de même si on ne les empêchait pas d’apprendre. Pour ma part, enfant, mon enthousiasme fut vite douché par la tristesse d’un enseignant aussi jeune qu’agressif, tireur d’oreilles aux oreilles décollées, ceci expliquant peut-être cela. Si j’ai aimé l’école, ce n’est pas grâce à lui mais grâce au maître de cours-moyen, le premier à nous emmener faire du sport, voir des expositions, nous faire chanter, écrire des textes où nous pouvions raconter nos vies, nous exprimer, textes qu’il partageait à la classe grâce à la ronéo à alcool. Pour la grammaire, il nous faisait manipuler des groupes et nous comprenions comment les compléments circonstanciels pouvaient enrichir la phrase. Pour écrire. S’emparer du savoir L’autodidaxie mue par l’enthousiasme peut se heurter aux limites de l’empirisme. Elle a pour mérite de ne rien s’interdire. Si j’ai toujours éprouvé le besoin de savoir, ça n’a jamais été pour accumuler ou exhiber des connaissances. Ce qui compte encore pour moi, c’est de pouvoir comprendre. Je ne peux tout maîtriser, certains domaines sont complexes, supposent de construire une expertise qui n’est autre qu’un chemin approfondi et nourri d’expériences, mais je n’aime pas qu’on me laisse sur le côté. Qu’il s’agisse de ce que veut faire le mécanicien sur ma voiture, la dentiste sur mes gencives, de la façon dont poussent les roses ou de savoir pourquoi les fourmis prennent le même chemin pour monter dans le grenier, j’aime comprendre. Quand sur le site internet je mets en place une fonctionnalité, j’aime comprendre comment elle est développée, sur quoi elle repose, l’impact sur le visible et ce qui n’est pas apparent au premier coup d’œil. J’aime si je développe un point de vue comprendre non seulement la notion elle-même mais pourquoi je la perçois ainsi. Ce que comprendre transforme en moi Car plus que la connaissance pour elle-même, celle que les joueurs de jeux télévisés montrent en ayant travaillé leur mémoire, ce qui m’intéresse c’est d’être transformé par ce que j’apprends. Parfois il faut accepter d’être secoué dans ses représentations. Parfois je bloque non pas tant parce que c’est difficile à comprendre, mais parce que j’ai posé moi-même des obstacles qui m’empêchent de changer de point de vue, de paradigme, de logique. Il faut déplacer le regard, accepter que ce que je croyais hier n’est plus tout à fait ça aujourd’hui. Ce qui est épatant c’est de découvrir au-delà de cette perturbation tout ce que ces connaissances nouvelles réorganisent dans mon fonctionnement neuronal, ma vision du monde et des autres, mes propres capacités à faire de nouvelles choses, aborder de nouveaux apprentissages. Il faut le faire avec humilité et confiance en ses propres capacités. Magie Il y a une magie poétique dans chaque objet qui à lui seul est une porte vers la connaissance infinie. J’ai sur la table devant moi des objets : une loupe, un mouchoir en papier, sous l’écran de l’ordinateur de petits hauts-parleurs. Il y a un stylo, des feuilles et des textes. Chacun de ces objets est un puits de savoirs et de questions qui ne sont pas seulement technologiques mais aussi philosophiques. La loupe en elle-même mérite mille interrogations sur sa propre constitution comme sur ce qu’elle permet de faire. Chaque détail recèle un univers. Je peux zoomer et dézoomer. Je peux faire du lien. Et parfois des connaissances en apparence disjointes, grâce à la sérendipité font naître de nouvelles questions, révèlent à nous une nouvelle connaissance. Tout le monde se souvient du fameux εὕρηκα. Une soif d’apprendre Lire et écrire sont des façons d’apprendre parmi d’autres. Ce qui est certain c’est que tout apprentissage réussi se traduit par une envie soit d’aller plus loin, soit de créer, soit de partager. Autrement dit, j’ai besoin d’apprendre parce que j’ai besoin de ce mouvement intellectuel ou physique. Apprendre c’est prendre sa place dans le monde, en agissant d’une façon ou d’une autre. Un savoir modifie ma conduite, m’émancipe, m’aide à mieux choisir et à entrer en relation. Comme je peux m’intéresser à des domaines très divers, un autre ami me dit que je suis polymathe. Je m’intéresse à des sujets très différents, je ne prétends pas avoir une haute expertise. Le terme est probablement exagéré. J’apprécie beaucoup échanger avec des personnes qui non seulement ne sont pas enfermées dans un domaine mais savent passer de l’un à l’autre et faire du lien. Si je critiquais tout à l’heure mon premier maître d’école, il existe des instituteurs polyvalents qui savent faire du lien entre les différents domaines d’apprentissage aidant les élèves à mieux comprendre. La leçon de science sur la respiration pourra se relier à la séance de course en activité physique. Elle pourra même se relier à la régulation (la capacité d’inhibition – ne pas courir trop vite – ou la ténacité à maintenir l’effort) du coureur qui veut tenir la distance ou même aux mathématiques si l’on mesure les distances, les pulsations… Qu’ai-je appris de nouveau aujourd’hui ? C’est peut-être presque rien et pourtant chaque petit savoir ouvre une perspective. Roland Barthes parlait du savoir savoureux. Il l’est parce qu’il éclaire. Dans notre monde de buzz et d’accumulations de catastrophes, à force de drames, on finit par ne plus vouloir savoir ou par tordre le cou à la vérité tant cela obligerait à changer de logiciel. On voit comment des hommes de pouvoir transforment cette vérité, la niant jusqu’au déchirement et à la violence. Apprendre, ce n’est pas juste pour soi. C’est aussi pour les autres, pour être avec les autres. Alors c’est vrai, que j’aime pouvoir me demander à la fin d’une journée ce que j’ai appris, ce qui peut-être m’a surpris, émerveillé et engagé à chercher un peu plus loin que l’apparence. J’apprends pour élargir le spectre du langage intérieur qui lui-même va me transformer et me relier à l’Univers. J’apprends aussi pour faire honneur au petit garçon de quatre ans qui avait compris ce qui se cachait sous les lettres et demandait, « c’est quoi ça ? »

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