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"textContent": "La 31e Assemblée générale du Congrès du travail du Canada (CTC), tenue à Winnipeg du 11 au 15 mai 2026, s'est déroulée dans un contexte de crises simultanées et enchevêtrées : guerre tarifaire déclenchée par l'administration Trump, accélération technologique portée par l'automatisation et l'intelligence artificielle, crise du logement et du coût de la vie, montée de l'extrémisme politique, et génocide en cours à Gaza.\n\n**Protection des emplois et conditions de travail : le plan « Bâtir le pouvoir des travailleuses et travailleurs** »\n\nLe discours de la présidente Bruske a centré sa critique sur le comportement des employeurs — leur recours à l'IA pour fragiliser les emplois, leur résistance à la syndicalisation .. Cela dit, la revendication d'une extension massive de la syndicalisation et d'un renforcement de la négociation collective constitue l'un des mécanismes les plus éprouvés pour redistribuer la valeur créée par le travail.\n\n**Lutter pour la défense de la démocratie**\n\nLe premier grand plan d'action adopté au congrès porte sur la nécessaire lutte pour la démocratie, la défense des droits au travail et la syndicalisation. Il réclame des modifications aux législations fédérale et provinciales du travail pour hausser les normes minimales, faciliter l'accès à la syndicalisation et à la négociation collective, supprimer les clauses permettant aux gouvernements de déroger aux droits constitutionnels des travailleurs, et encadrer les effets de l'IA et de l'automatisation sur les milieux de travail. Il réclame notamment dix jours de congé payé pour raisons médicales pour l'ensemble des travailleurs canadiens, et une meilleure protection contre les blessures psychosociales au travail.\n\nL'exigence que les droits des travailleurs « suivent le rythme des réalités du travail moderne » — en particulier face à l'IA —reste vague quant aux mécanismes concrets (contrôle ouvrier sur les algorithmes, propriété collective des données, partage des gains de productivité).\n\n**Faire face au coût de la vie : le plan « Lutter pour la dignité »**\n\nCe plan adopté le 12 mai cible la « cupidité des entreprises » et la crise du coût de la vie. Il réclame une politique fiscale équitable, le contrôle des loyers, des lois interdisant les prix abusifs, la réglementation des algorithmes discriminatoires de fixation des prix, des investissements dans les services publics de haute qualité et un renforcement du filet de sécurité sociale.\n\nCe plan est le plus directement populaire du congrès, et sa résonance dans la base syndicale est certaine. Le fait que l'inflation et la crise du logement soient explicitement liées à la « cupidité des entreprises » — et non simplement à des chocs exogènes comme la pandémie ou les chaînes d'approvisionnement — constitue un progrès discursif significatif dans la communication du CTC. L'utilisation du concept de « prix abusifs » (greedflation) reconnaît implicitement que les entreprises ont utilisé les crises pour élargir leurs marges bénéficiaires aux dépens des salariés et des consommateurs. La critique du logement comme marchandise plutôt que comme droit est esquissée dans la mention du contrôle des loyers et du recentrage des priorités gouvernementales sur le logement public plutôt que sur les propriétaires et les entreprises à but lucratif — mais elle n'est pas poussée jusqu'à une remise en cause de la spéculation foncière ou de la financiarisation du marché immobilier.\n\n**La transition verte et l'économie nationale : le plan « Bâtir l'avenir »**\n\nCe deuxième plan, adopté le mardi 12 mai, propose un programme d'investissements publics dans les infrastructures, le transport en commun, l'électrification, l'adaptation aux changements climatiques et la décarbonation industrielle — le tout articulé autour de la création de « bons emplois syndicaux ». Il préconise également des politiques industrielles actives : marchés publics, investissements stratégiques, chaînes d'approvisionnement nationales, formation professionnelle. La référence aux tarifs de Trump est centrale : la dépendance aux chaînes d'approvisionnement américaines est identifiée comme une vulnérabilité économique nationale, et le plan se positionne comme une réponse souverainiste à cette fragilité.\n\nCe plan esquisse une logique de planification économique à vocation publique dans une logique keynésienne. L'articulation entre création d'emplois syndicaux et transition énergétique représente ce qu'on appelle la « transition juste ». Elle brise avec le faux dilemme emplois-environnement longtemps instrumentalisé par le patronat des secteurs extractifs. Le plan ne remet pas en cause la propriété privée des grandes entreprises qui bénéficieront d'investissements publics : l'argent public pourra ainsi financer la transition de secteurs dont les profits resteront privatisés. Ensuite, le plan reste enfermé dans un cadre national-compétitif : il s'agit de renforcer « l'économie canadienne » face aux États-Unis, pas de remettre en cause les logiques de concurrence internationale qui alimentent la course vers le bas en matière sociale et environnementale. Enfin, l'absence de toute critique de la croissance économique comme telle est révélatrice : le plan aspire à une croissance verte dans laquelle les travailleurs et les travailleuses auraient leur part, sans interroger les limites biophysiques d'un modèle fondé sur l'expansion indéfinie de la production marchande.\n\n**Lutter contre le racisme et pour la justice : le plan « Lutter pour la justice »**\n\nLe troisième plan adopté porte sur la lutte contre le racisme, la discrimination, la violence fondée sur le genre et la haine, ainsi que sur la réconciliation avec les peuples autochtones. Il réclame des modifications à la Loi sur l'équité en matière d'emploi, des campagnes en faveur de l'équité salariale, et un engagement renouvelé envers le principe du « rien sur nous sans nous ».\n\nSur le fond, la reconnaissance que les travailleurs racialisés, autochtones, en situation de handicap et 2SLGBTQIA+ font face à des formes spécifiques d'oppression qui s'articulent avec l'exploitation de classe. Mais. la lutte contre le racisme systémique est traitée essentiellement comme un enjeu de représentation et d'équité institutionnelle — modification des lois, campagnes de sensibilisation, diversité dans les délégations — plutôt que comme un enjeu de pouvoir économique. La surreprésentation des travailleurs et des travailleuses racialisés dans les emplois précaires, sous-payés, non syndiqués, est une réalité structurelle du capitalisme canadien. Y répondre exigerait des transformations bien plus profondes qu'une réforme de la Loi sur l'équité en matière d'emploi. Par ailleurs, la réconciliation avec les peuples autochtones est invoquée mais le plan n'aborde pas la question fondamentale de la restitution des terres et des ressources — qui est au cœur des revendications des organisations autochtones les plus combatives.\n\n**L'économie des soins : le plan « Prendre soin de tout le monde »**\n\nLe quatrième plan adopté _Prendre soin de tout le monde_ réclame une stratégie nationale sur la prestation de soins, la création d'une Commission fédérale de l'économie des soins et des investissements accrus dans l'ensemble du secteur des soins — hôpitaux, écoles, garderies, soins de longue durée, services communautaires. La présidente Bruske a affirmé que « les soins sont une infrastructure » et que les investissements dans le travail de prestation de soins sont des investissements d'intérêt national.\n\nCette orientation correspond à la reconnaissance que le travail reproductif, principalement accompli par des femmes et largement non rémunéré ou sous-rémunéré, est fondamental à la reproduction de la force de travail et donc à l'accumulation du capital. En posant les soins comme infrastructure économique plutôt que comme dépense résiduelle, le plan renverse une logique néolibérale qui a systématiquement désinvesti les services publics pour privatiser les gains de productivité. L'économie des soins est compatible avec une vision d'une société soutenable : les emplois dans les soins sont par nature locaux, peu consommateurs d'énergie fossile, et relationnels — ils constituent le type de travail d'une économie post-croissance. La limite principale du plan est qu'il ne questionne pas la frontière entre public et privé dans ce secteur.\n\n**Solidarité internationale et Palestine : la bataille de la Histadrut**\n\nLa résolution sur la Palestine a été l'enjeu le plus litigieux et le plus politiquement chargé du congrès. Douze organisations affiliées au CTC — dont le Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes et la Fédération du travail de l'Ontario — avaient soumis la résolution GEN-061, qui demandait au CTC de déclarer toutes les marchandises et relations avec Israël « hot cargo » (la grève du fret soit le fait que les travailleurs refusent de manutentionner) et de rompre ses liens avec la Histadrut, la centrale syndicale israélienne. La résolution GEN-061 a cependant été déclarée « non recevable » par le comité des résolutions, ce qui signifiait qu'elle ne serait pas soumise au vote des délégués. La direction du CTC a mis en avant sa propre résolution, GEN-134, qui se bornait à inviter le gouvernement canadien à s'engager avec la « communauté internationale » sur les droits humains en Palestine, sans appeler à rompre avec la Histadrut ni à déclarer le fret de grève.\n\nCette manœuvre a provoqué la résistance des militant·es de Labour for Palestine (L4P), qui ont réussi à faire adopter un amendement à une seconde résolution sur la Palestine, incluant la rupture des liens avec la Histadrut. Les délégués ont voté avec force en faveur de la résolution amendée appelant le CTC à rompre ses liens avec la Histadrut. La résolution adoptée appelle également le gouvernement canadien à soutenir un embargo bilatéral sur les armes, des sanctions ciblées contre les violations du droit international, la suspension de l'accord de libre-échange Canada-Israël, et des initiatives contre l'antisémitisme et le racisme anti-palestinien.\n\nLa Histadrut est une organisation dont l'histoire remonte à 1920, en Palestine sous mandat britannique, et qui a joué un rôle central dans la colonisation sioniste. En novembre 2023, le président de la Histadrut, Arnon Bar-David, s'est photographié lors d'une visite d'une usine d'armement Elbit Systems avec un obus destiné à Gaza, sur lequel il avait inscrit : « Salutations de la Histadrut et des travailleurs d'Israël. » Cette image a cristallisé, dans le mouvement syndical canadien, le caractère insoutenable du maintien de relations institutionnelles avec une organisation qui se positionne ainsi au regard du génocide.\n\nLa limite de la résolution adoptée est qu'elle est moins radicale que GEN-061 : la déclaration de « grève du fret (hot cargo) » sur l'ensemble des marchandises israéliennes n'a pas été obtenue. Il s'agit néanmoins d'une avancée dans la continuité de résolutions adoptées par Unifor en août 2025 et par la Fédération du travail de l'Ontario en novembre 2025.\n\n**Quelle orientation prédomine après Winnipeg ?**\n\nL'évaluation globale du congrès de Winnipeg commande une lecture à plusieurs niveaux. Sur le plan des idées directrices, l'orientation qui prédomine est celle d'un réformisme social-démocrate modernisé, articulé autour de quatre axes : la régulation du capitalisme numérique et algorithmique, l'investissement public dans la transition verte, la défense et l'extension de l'État-providence canadien, et l'alliance politique avec le NPD — dont la présence du chef nouvellement élu, Avi Lewis, au congrès symbolise la continuité du lien organique entre le mouvement syndical et la social-démocratie institutionnelle.\n\nLes plans adoptés sont tous formulés en termes de régulation, d'investissement public et de redistribution — jamais en termes de transformation des rapports de propriété. Deuxièmement, malgré les références à la transition verte, aucun plan n'aborde les limites physiques de la croissance économique. L'économie verte reste pensée comme une nouvelle phase de croissance capitaliste, et non comme une transformation du rapport des sociétés humaines à la nature. Troisièmement, les politiques adoptées par le congrès négligent le fait que l'État canadien subordonne les réformes sociales aux exigences de la reproduction du capital. Quatrièmement, le congrès a montré une vitalité démocratique réelle — notamment en adoptant une résolution sur la Palestine contre l'avis de la direction.\n\nCe qui ressort néanmoins de Winnipeg c'est la conjonction entre la défense des emplois, la transition écologique et la solidarité internationale. Ces trois axes dessinent un programme qui peut constituer la base d'une mobilisation plus large. La victoire sur la Palestine — arrachée par la pression de la base contre l'appareil — est un signal que la conscience politique des travailleurs et travailleuses canadiens évolue dans un sens progressiste. C'est là peut-être le legs le plus précieux du congrès de Winnipeg : non pas les plans d'action réformistes qui méconnaissent les contraintes systémiques du capitalisme, mais le mouvement autonome de la base syndicale qui a su, sur la question palestinienne, imposer sa volonté à la direction de la centrale syndicale.\n\n*****\n\n## Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.\n\nChaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.\n\nRemplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :\n\n##### Abonnez-vous à la lettre",
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