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Construire un parti de la rue

Regroupement des médias critiques de gauche (RMCG) May 19, 2026
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QS ne s'est pas bien armé avec cette plateforme pour faire face à l'offensive néolibérale. Et ce ne sera pas convaincant pour les personnes qui veulent se battre. Dans un contexte où l'horizon politique est dominé par la droite, où les offensives anti-syndicales et anti-populaires se font de plus en plus vigoureuses, il est essentiel de regarder comment on doit construire notre mobilisation. Dans ce contexte, construire une image de QS comme parti qui formera le prochain gouvernement est-il utile ? Particulièrement quand cette image se veut conforme aux attentes médiatiques et au courant politique qui domine les débats. Celui d'un positionnement qui ne doit pas être trop revendicateur d'un changement de société, laquelle est contrôlée par les grands consortiums et les multinationales, par crainte d'apparaïtre trop radical.

L'essentiel des énergies de la direction de QS n'a pas été déployé dans le but de mener ce combat, mais à donner une crédibilité pour faire élire nos personnes députées. Pourtant la campagne électorale de 2018 avait démontré le contraire de ce qui se fait présentement.

Nous avons déjà critiqué le fonctionnement de la refonte du programme, qui n'a pas joué son rôle d'éducation et de formation politique, mais qui au contraire a fonctionné en accéléré. Condenser en un seul congrès une refonte majeure du programme qui nous avait pris 10 ans à construire a été très néfaste. Dans les faits, les membres des associations n'avaient eu qu'environ deux semaines pour étudier les documents de congrès et les résolutions présentés à leur Assemblée Générale.

La situation planétaire et nos défis

Les politiques défendues par la direction de QS et qui ont en majorité adoptées ne permettront pas d'outiller nos membres ni les personnes qui cherchent une alternative à la crise politique et environnementale, parce qu'elles ne répondent pas au niveau d'urgence de cette crise et ne permettent pas d'outiller et de préparer les forces militantes au combat que nous devons mener. Ainsi les propositions revendiquant une diminution plus importante des émissions de gaz à effet de serre a été rejetée, par souci de crédibilité.

Pourtant entre 1995 (première COP) et 2026, les émissions mondiales annuelles de CO2 d'origine fossile ont augmenté d'environ 15 milliards de tonnes , passant d'un peu plus de 23 milliards de tonnes à un niveau record oscillant aujourd'hui autour de 38 milliards de tonnes , soit une hausse d'environ 65 %.

Selon les données de 2020, le réchauffement, qui s'accélérait depuis 1980 environ, pourrait bientôt passer d'une progression linéaire à une croissance exponentielle, ce qui signifie qu'il doublerait tous les vingt ans. [1]

Ce ne sont pas les compagnies extractivistes et les multinationales qui vont d'elles-mêmes s'autoréguler pour sauver la planète. Seuls les mouvements sociaux ont cette préoccupation et un parti de gauche comme QS devrait construire cette mobilisation.

Dans ce contexte de grande urgence, la direction de Québec solidaire continue de jouer de prudence « pragmatique ». Lors des discussions de congrès, l'argumentaire au rejet de propositions entre autres environnementales, était qu'elles n'entraient pas dans le cadre financier d'un gouvernement solidaire.

Prendre le contrôle de notre économie

Selon la proposition adoptée QS instaurera une taxe régressive sur la part des grandes fortunes excédant 25 millions de dollars. Cela ne conteste pas les grandes richesses qui bénéficient d'évasion fiscale. Selon Statistique Canada, en 2015, les entreprises canadiennes ont placé 199 milliards de dollars dans les dix principaux paradis fiscaux où elles font affaire. À l'échelle québécoise, ce sont au bas mot 38,6 milliards de dollars qui échappaient au traitement fiscal de l'État québécois. [2]

L'indépendance comme projet de changement social

Il n'y a pas eu de débat de fond concernant l'indépendance. Quelques amendements mais pas de questionnement ni de mise à jour pour répondre à la situation politique actuelle. La montée de l'extrême droite sous le gouvernement Trump au sud de notre frontière nous oblige à apporter des réponses. Plusieurs craindront d'affaiblir le Canada devant cette menace. Il est essentiel d'approfondir notre discours et de démontrer qu'au contraire l'indépendance est un projet de changement social au bénéfice du mouvement ouvrier et populaire, un projet de changement social auquel nous invitons nos camarades du Reste du Canada à emboiter le pas à leur façon. Cette dynamique doit aussi se réaliser avec les nations autochtones. L'indépendance sera au fond le déclencheur d'une redéfinition des forces sociales avec les nations autochtones et les forces sociales du ROC pour redéfinir des sociétés égalitaires.

La crédibilité comme horizon

La lecture comparée des propositions adoptées et rejetées, thème par thème, fait apparaître une logique d'ensemble qui dépasse la somme des décisions individuelles. Ce congrès ne constitue pas simplement un ajustement de la plateforme de Québec solidaire. Il révèle une orientation stratégique, celle d'un parti qui, à l'approche d'élections générales, choisit de consolider sa crédibilité aux yeux de l'opinion dominante.

Le schéma est remarquablement constant à travers tous les blocs thématiques. Sur le salaire minimum, on adopte une augmentation de 20 dollars et on rejette celle de 25 dollars. Sur la taxation des grandes fortunes, on adopte le seuil de 25 millions et on rejette celui de 5 millions. Sur les cibles de réduction de GES, on adopte 37,5 % de réduction et on rejette 55 %. Sur le temps de travail, on adopte des mesures de congé améliorées et on rejette la semaine de 35 heures sans perte de salaire. Dans chaque cas, la proposition adoptée est celle qui s'inscrit dans le cadre de ce que l'économie politique dominante juge « raisonnable » ; la proposition rejetée est celle qui propose une claire rupture avec la situation actuelle. .

Cette cohérence n'est pas le fruit du hasard. Elle reflète la transformation profonde de la culture politique de QS depuis son élection en force à l'Assemblée nationale. Le parti a progressivement intégré les contraintes de la gouvernabilité parlementaire, c'est-à-dire les normes implicites qui définissent ce qu'un parti « sérieux » peut proposer sans être disqualifié par les éditorialistes, les milieux économiques. La recherche de crédibilité devant l'opinion dominante est devenue, consciemment ou non, le filtre à travers lequel les propositions sont évaluées.

La comparaison avec la plateforme de 2018 est à cet égard frappante. En 2018, QS défendait explicitement la lutte contre l'impérialisme, le désarmement, l'annulation de la dette des pays du Sud, la poursuite des compagnies minières pour exactions à l'étranger. Ces positions relevaient d'une vision internationaliste de la lutte des classes qui plaçait le Québec dans un rapport au monde défini par la solidarité entre les peuples opprimés. En 2026, cette dimension a presque entièrement disparu. La seule percée internationaliste significative — la reconnaissance de la Palestine et le boycott des entreprises complices — a survécu, mais dans un contexte où elle bénéficie d'un large soutien populaire au Québec. Les propositions qui auraient ancré cet internationalisme dans une perspective politique cohérente — la solidarité entre les peuples comme fondement de la politique étrangère, la loi de diligence raisonnable sur les chaînes d'approvisionnement — ont été rejetées.

Ce mouvement de recentrage a une logique électorale évidente : dans un système parlementaire majoritaire, élargir son électorat suppose de séduire des électeurs et électrices se rapprochant du centre du spectre politique. Mais il a un coût politique dont les effets ne se mesurent pas dans les sondages à court terme. En normalisant ses propositions, QS se prive de la fonction de rupture qui distingue un parti de transformation sociale d'un parti de gestion réformiste. Il envoie aux militant·es les plus engagés, aux organisations syndicales et aux mouvements sociaux le signal que l'institution parlementaire a plus de poids sur la plateforme du parti que les luttes extra-parlementaires. Et il renonce à l'une des fonctions historiquement irremplaçables de la gauche de rupture : nommer ce qui est structurellement impossible à dire dans le cadre du réformisme, pour déplacer le terrain du débat politique vers des questions que l'ordre dominant préférerait ne pas voir posées.

À la croisée des chemins

Est-ce que QS peut se permettre d'opter pour la voie pragmatique centrée sur la réussite électorale ? Qu'est-ce que nos candidat·es pourront dire pour faire face à la crise ? Comment les armer et armer les mouvements de lutte pour contrer l'offensive néolibérale anti-ouvrière ?

C'est maintenant qu'il faut organiser le combat avant qu'il ne soit trop tard, la crise environnementale et de l'économie capitaliste l'exige. Sinon c'est l'extrême droite internationale qui imposera ses solutions anti-ouvrières.

Aucune mesure conséquente contre l'exploitation, l'oppression et la destruction des écosystèmes ne pourra se réaliser sans un rapport de force. Le travail électoral ne peut se concevoir que dans cette perspective : un outil pour construire la mobilisation. Il faut s'assurer que Québec Solidaire aille dans ce sens, c'est le seul parti qui peut jouer ce rôle.


[1] Danger d'extinction, Noam Chomsky p 94

[2] Une escroquerie légalisée, Alain Deneault p 24.

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