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Corriger ou rompre : pourquoi taxer les riches ne suffit pas

Regroupement des médias critiques de gauche (RMCG) May 19, 2026
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Chaque fois que se pose la question du logement, des retraites, des services publics ou de la transition écologique, la même réponse revient à gauche comme un réflexe : il faut taxer les riches. L'intuition est juste. L'adversaire est réel. Mais quelque chose manque.

Une gauche qui ne sait plus parler qu'en termes fiscaux a déjà concédé l'essentiel. Elle ne cherche plus à transformer les rapports sociaux qui produisent les inégalités, elle cherche à en corriger les dégâts. Elle ne s'attaque plus à la source, elle éponge la fuite.

On veut taxer les riches ? Bien. Mais qu'est-ce qu'on veut faire ensuite ? Parce que si la réponse s'arrête là, on ne parle pas de transformation sociale. On parle de gestion. D'une gestion plus humaine, peut-être. Mais de gestion quand même. Le problème n'est pas d'abord fiscal. Il est structurel : qui possède, qui décide, qui profite, qui gouverne l'économie et, surtout, au service de quoi ?

Le problème n'est pas seulement que les riches paient trop peu. Le problème est que l'économie est organisée pour les produire, les concentrer et les reconduire en tant que classe dominante.

Une réponse juste, mais qui arrive après coup

Le slogan « taxer les riches » a une efficacité immédiate. Il nomme un adversaire réel et traduit une intuition populaire simple : une minorité s'enrichit tandis que la majorité peine à vivre. Mais il devient insuffisant lorsqu'il laisse croire que l'injustice viendrait d'abord d'un mauvais partage fiscal de richesses déjà constituées.

Or, les grandes fortunes ne tombent pas du ciel. Les profits, les dividendes, les patrimoines gigantesques et les grands rentiers ne sont pas des anomalies extérieures au système : ils sont le produit normal d'un ordre économique dans lequel une minorité détient les moyens de production, organise l'investissement selon ses intérêts, capte une part décisive de la richesse créée collectivement, puis convertit cette puissance économique en influence politique, juridique, médiatique et culturelle.

Dans ce cadre, la fiscalité intervient en second. La production a déjà eu lieu. L'appropriation privée aussi. La répartition de la valeur entre salaires, profits et rentes a déjà été tranchée, le plus souvent en faveur du capital. Ce n'est qu'ensuite que l'État prélève une partie de cette richesse pour financer le commun.

C'est pourquoi une gauche de rupture ne peut pas faire de l'impôt le cœur de sa stratégie. Elle doit évidemment défendre une fiscalité fortement progressive, lutter contre l'évasion, abolir les privilèges du capital. Mais elle ne peut pas confondre ces instruments avec le cœur du problème. Lorsqu'elle le fait, elle a déjà déplacé le terrain de la lutte : du pouvoir sur la production vers la gestion des effets.

De la transformation à la gestion : le glissement de la gauche de gouvernement

Il faut ici réintroduire une distinction essentielle, trop souvent effacée : celle entre la distribution primaire et la redistribution secondaire.

La distribution primaire renvoie à ce qui se joue au moment même de la production : la part des salaires, le niveau des cotisations sociales, le rapport de force dans l'entreprise, la maîtrise de l'investissement, la structure du crédit, le poids de la rente, la propriété des entreprises. La redistribution secondaire intervient ensuite : impôts, transferts, allocations, prestations, mécanismes compensatoires.

Or, depuis plusieurs décennies, une partie importante de la gauche s'est déplacée du premier terrain vers le second. Elle parle moins de socialisation, moins de propriétés collectives, moins de programmes sociaux, moins de pouvoir dans les entreprises et moins de démarchandisation des besoins essentiels. Elle parle d'abord de fiscalité.

Ce déplacement n'est pas seulement technique. Il est politique. Il signale une bascule plus profonde : on ne pense plus la société à partir de la transformation des rapports sociaux, mais à partir de la correction des déséquilibres produits par l'ordre existant.

Cette bascule se lit aussi dans le langage. Une partie de la gauche institutionnelle parle désormais comme le centre et la droite : « cadre financier », « équilibre budgétaire », « crédibilité économique ». Bien sûr, toute force politique sérieuse et crédible doit savoir comment financer ce qu'elle propose. Mais lorsque ce vocabulaire cesse d'être un terrain de lutte pour devenir la langue même de la politique, quelque chose a déjà cédé. On ne parle plus d'abord de conflit distributif, de pouvoir économique, de propriété, de réappropriation collective ; on parle de bonne gestion, d'acceptabilité, de réparation.

On ne cherche plus à déplacer les frontières du possible ; on cherche à apparaître comme un gestionnaire plus humain du cadre existant. Et c'est ainsi qu'on en vient à une contradiction plus profonde encore : vouloir financer la justice sociale sans rompre avec les mécanismes mêmes qui produisent l'injustice.

Financer le bien commun avec les fruits de l'exploitation ?

C'est là qu'apparaît un paradoxe plus profond encore. Lorsqu'on prétend financer durablement les retraites, les services publics ou la transition écologique par la taxation des profits, des

dividendes ou des grandes fortunes, on continue, dans les faits, de compter sur les fruits mêmes de l'exploitation pour faire vivre le social.

Autrement dit, on prétend combattre l'accumulation, mais on organise le financement du bien commun autour de sa persistance.

Le problème n'est donc pas seulement qu'on prélève trop peu. Le problème est qu'on ne déplace pas le centre de gravité du financement social vers la richesse socialisée : les salaires, les cotisations, la propriété publique, les mécanismes de mutualisation, la maîtrise collective de l'investissement.

Une gauche de rupture ne devrait donc pas simplement dire : « Faisons contribuer davantage les dividendes et les riches. » Elle devrait poser une question plus fondamentale : pourquoi une société juste devrait-elle dépendre, pour son financement, du maintien à un niveau stratosphérique des dividendes, des profits et des grandes fortunes ?

C'est ici qu'il faut lever un autre faux procès : critiquer cette logique ne revient ni à nier la production de richesse ni à rêver d'une société administrée d'en haut.

La richesse est collective. Le contrôle, lui, est privatisé.

Il faut lever un faux procès classique. Critiquer la concentration de la richesse et vouloir socialiser certains secteurs ne revient ni à nier la nécessité de produire de la richesse ni à défendre une société entièrement bureaucratisée.

La richesse est déjà produite collectivement : par le travail, les infrastructures publiques, les savoirs accumulés, les ressources naturelles, le soin, l'éducation, les services et les institutions qui rendent possible toute activité économique. Le récit de « l'entrepreneur créateur de richesse » tend précisément à effacer cette trame collective sans laquelle aucune prospérité n'existerait.

La question n'est donc pas création ou redistribution. La question est celle du contrôle : à qui appartient la décision d'investir, de produire, de capter et au service de quels intérêts ? De la même manière, l'alternative n'est pas simplement entre « plus d'État » et « plus de marché ». Elle est entre la domination privée des ressources essentielles et leur maîtrise démocratique. Socialiser n'est pas mécaniquement bureaucratiser ; c'est arracher certains biens, services et leviers économiques à la logique de rente et de profit pour les soumettre à des formes de contrôle collectif, public, coopératif ou communautaire.

Il ne s'agit donc pas d'opposer l'initiative individuelle au bien commun, comme si l'une exigeait la disparition de l'autre. Il s'agit au contraire de rappeler qu'il n'y a pas de liberté concrète quand une majorité vit sous la pression du loyer, de la dette, de l'emploi précaire et du coût de la vie. La sécurité sociale, le logement accessible, le temps libéré et la réduction de la dépendance au marché peuvent élargir bien davantage les possibilités d'initiative qu'un ordre social dominé par la rente, les monopoles et l'insécurité.

Et c'est précisément pour cela que des réformes immédiates peuvent être nécessaires sans jamais suffire à elles seules.

Ménager ce n'est pas transformer

Cette limite ne vaut pas seulement pour la fiscalité. Elle vaut plus largement pour toutes les mesures ponctuelles qui cherchent à ménager les effets du système sans en toucher la logique. Relever les bas salaires, par exemple, peut être juste et nécessaire. Mais aucune mesure monétaire, prise isolément, ne corrige à elle seule l'injustice de base tant que les structures de propriété, de rente et de marché restent intactes. Une réforme peut protéger, soulager, relâcher l'étau. Elle ne change réellement les choses que lorsqu'elle commence à déplacer le pouvoir. Mais comment reconnaître une telle réforme ? Le critère n'est pas la radicalité du discours qui l'accompagne ni l'ampleur du chiffre annoncé. C'est plus simple et plus exigeant à la fois : est-ce que la mesure déplace effectivement un rapport de force, ou se contente-t-elle d'en atténuer les effets ?

Une réforme commence à faire autre chose que corriger quand elle soustrait durablement un secteur à la logique du marché et le rend ainsi plus difficile à reprendre. Quand elle renforce la capacité d'organisation collective plutôt que de compenser individuellement. Quand elle réduit la dépendance de la société au capital privé pour financer ses droits — par des cotisations plutôt que par l'impôt sur des profits qu'on espère maintenir, par la propriété publique plutôt que par la subvention à l'entreprise. Quand, enfin, elle crée les conditions d'une défense collective de ce qui a été conquis.

À l'inverse, une réforme reste corrective, même juste, même nécessaire, quand elle améliore les conditions de vie sans toucher aux structures qui les produisent. Le crédit d'impôt, la prestation ciblée, une mesure fiscale ponctuelle : ces mesures peuvent soulager. Elles ne déplacent rien. La question à poser n'est donc pas seulement : cette mesure est-elle juste ? Elle est : est-ce qu'elle rend la domination un peu plus tolérable, ou est-ce qu'elle commence à en démonter un rouage ? C'est cette distinction modeste en apparence, décisive en pratique, qui sépare la gestion de la rupture d'avec l'ordre existant.

Le problème n'est donc pas de choisir entre réformes immédiates et horizon de rupture. Le problème est de ne pas confondre les premières avec le second. Ce n'est pas le pansement qui manque. C'est que la blessure est organisée.

Le patrimoine, machine à reproduire l'inégalité

On réduit trop souvent les inégalités à une question de revenus, alors que leur reproduction se joue largement dans le patrimoine.

Le patrimoine n'est pas seulement une richesse accumulée. C'est une réserve de sécurité, de temps, de crédit, de revenu passif et de pouvoir. Il donne accès à la propriété foncière, à l'investissement, à l'héritage, à la transmission d'un avantage, à la capacité de mieux traverser les crises et, surtout, à une forme d'autonomie relative face à la dépendance salariale.

À l'inverse, l'absence de patrimoine n'est pas seulement un manque : c'est une vulnérabilité organisée. Sans réserve, on accepte plus facilement un emploi dégradé, un loyer trop cher, un crédit défavorable, une vie plus instable. Sans patrimoine, on paie souvent plus cher pour survivre : plus cher en loyer, plus cher en intérêts, plus cher en transport, plus cher en stress aussi.

C'est là que la crise du logement révèle quelque chose de plus fondamental qu'un simple problème de prix. Elle montre comment la propriété immobilière devient un mécanisme majeur de reproduction des inégalités. D'un côté, celles et ceux qui possèdent déjà voient leur sécurité, leur valeur nette et leur capacité d'emprunt se renforcer. De l'autre, une part croissante de la population est maintenue dans la location, l'endettement, l'instabilité et l'impossibilité d'accéder au temps long.

L'inégalité se joue alors moins dans le seul revenu disponible que dans l'accès différencié à la sécurité, à la projection et à la capacité de refus. Mais cette reproduction matérielle ne tient pas toute seule : elle s'appuie sur un ordre juridique, institutionnel et culturel qui la protège, la justifie et la normalise.

La domination tient par la loi, l'État et le sens commun

Le droit protège la propriété privée et l'héritage. Les règles fiscales ménagent souvent davantage le capital qu'elles ne le contestent. Les institutions politiques sont traversées par des élites dont l'horizon social reste largement compatible avec celui des classes possédantes. Et l'État lui-même ne se contente pas de redistribuer les effets du capitalisme : il contribue aussi à en organiser les conditions juridiques, fiscales et politiques. Il garantit les titres de propriété, oriente les subventions, encadre les rapports de travail, fixe les règles du crédit, décide ce qui sera ou non soumis au marché.

À cela s'ajoute la dimension culturelle de la domination. Les inégalités durent aussi parce qu'elles sont normalisées. On présente comme naturel ce qui est historiquement construit. On transforme l'héritage en affaire privée plutôt qu'en enjeu politique. On glorifie la réussite patrimoniale et le mérite individuel comme si l'accumulation n'était jamais liée à des structures de classe, à des institutions favorables, à des avantages transmis. On rend la concentration des actifs évidente et l'intervention collective suspecte.

C'est en ce sens que la question des inégalités est aussi une question d'hégémonie : la domination ne se maintient pas seulement parce qu'elle possède, mais par les règles qu'elle

impose et le sens commun qu'elle diffuse. Et c'est aussi pour cela que la gauche s'affaiblit lorsqu'elle adopte, même partiellement, les catégories de pensée de ses adversaires.

Pourquoi la caricature de droite mord parfois

Dans ce contexte, la critique de droite selon laquelle la gauche ne saurait rien faire d'autre que taxer n'est pas seulement une caricature hostile. Elle mord parfois parce qu'elle rencontre une faiblesse réelle.

Les droites n'ont évidemment aucune leçon à donner : leur programme consiste à protéger les riches, réduire les cotisations, fragiliser les services publics, puis utiliser la crise ainsi produite pour justifier les coupes et les privatisations. Mais il reste vrai qu'une partie de la gauche donne trop souvent l'impression de changer d'outil fiscal à chaque cycle sans toujours clarifier le projet de société qui devrait les ordonner. Taxe sur les superprofits, contribution exceptionnelle, impôt plancher, nouvel ajustement technique : chaque séquence produit sa mesure vedette, mais rarement une doctrine cohérente, avec, in fine, un projet d'émancipation.

Ce flottement affaiblit sa crédibilité. Il donne l'image d'une gauche qui cherche moins à refonder l'économie qu'à trouver, à intervalles réguliers, une nouvelle manière de réparer ses dégâts. C'est précisément cette posture qu'il faut quitter si l'on veut retrouver une politique de rupture.

De la gestion des dégâts à la rupture

C'est à partir du critère du déplacement du pouvoir qu'une politique de rupture retrouve son sens. Non pas en rejetant les réformes immédiates, mais en refusant d'en faire l'horizon. Non pas en opposant naïvement redistribution et transformation, mais en réinscrivant les premières dans un projet plus vaste de socialisation.

Ce projet s'articule autour d'une logique unique : soustraire progressivement des pans entiers de la vie sociale à la domination du marché, renforcer les capacités d'organisation collective, et s'attaquer frontalement aux mécanismes de concentration du patrimoine et du pouvoir économique. Cela commence par la question du travail. Réduire le temps de travail sans perte de salaire, ce n'est pas une mesure de confort : c'est créer l'alternative face à l'étau productiviste, partager l'emploi, et reconnaître que la richesse d'une société ne se mesure pas en volume de marchandises, mais en temps libéré, en autonomie, en capacité démocratique. En parallèle, augmenter la part salariale dans la valeur ajoutée — par la hausse des salaires, le renforcement de la négociation collective, la remontée des cotisations sociales patronales — c'est déplacer le partage de la richesse en amont, avant que la fiscalité n'intervienne. Le salaire socialisé, celui qui finance directement des droits collectifs et sort une partie de la rémunération de l'emprise du marché, est à ce titre un levier de rupture plus profond que n'importe quel ajustement fiscal.

Cela suppose aussi de sortir les besoins essentiels de la logique du marché. Une société plus juste ne se construit pas seulement avec de meilleurs revenus : elle se construit avec moins de dépendance au revenu marchand. Logement social massif, transports publics accessibles, système de santé pleinement publique, éducation gratuite, services de garde universels, tarification sociale de l'énergie ; tout ce qui réduit la part de la vie soumise au marché accroît la liberté réelle, bien plus sûrement qu'une prestation compensatoire.

Cela exige enfin de s'attaquer à la concentration du patrimoine et de socialiser les secteurs stratégiques. Non pas nationaliser abstraitement, mais construire des formes de contrôle démocratique sur l'énergie, la finance, le logement, les ressources naturelles, les infrastructures essentielles. Les arracher à la logique de rente pour les soumettre à une délibération collective sur les besoins. Nationalisation, coopératives, communs, planification démocratique : ces formes ne s'excluent pas, elles se combinent selon les secteurs et les rapports de force. Ce qui les unit, c'est le même mouvement : déplacer le centre de gravité de l'économie, de la rentabilité privée vers la maîtrise collective.

Une gauche de rupture ne rejette donc pas les réformes. Elle refuse simplement de les confondre avec la rupture. Elle sait qu'il faut parfois taxer davantage, protéger plus vite, soulager immédiatement. Mais elle sait aussi que ces mesures n'ont de portée réelle que si elles commencent à briser l'emprise de la propriété, de la rente, du marché et de la finance sur la vie commune.

Briser le pouvoir ; pas gérer ses dégâts

Taxer les riches peut être juste. Parfois nécessaire. Mais cela ne saurait tenir lieu de stratégie de transformation.

Le but n'est pas de mieux taxer les puissants.

Le but est de briser le pouvoir qui les rend puissants.

La tâche historique de la gauche n'est pas de rendre l'exploitation supportable. C'est de rendre possible une société où elle cesse d'être la condition normale de la richesse.


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