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Extraits du bilan de la conférence antifasciste de Porto Alegre d'Éric Toussaint

Regroupement des médias critiques de gauche (RMCG) April 21, 2026
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Nous publions des extraits de l'article d'Éric Toussaint sur la conférence antifasciste de Porto-Alegre. Pour lire l'intégrale de cet article cliquez ici.

8 avril 2026

Réunissant des milliers de participant·es venu·es de plus de quarante pays sans soutien institutionnel, elle témoigne d'une volonté réelle de convergence des forces de gauche malgré des divisions profondes.

Pourquoi avoir convoqué la conférence depuis le Brésil ?

  1. . Si les partis de gauche, en surmontant leurs divergences sur des points importants [2], ne s'étaient pas mis d'accord sur le nom d'un candidat commun en la personne de Lula, Bolsonaro aurait pu gagner les élections. L'unité concernait en particulier le PT, le PCdoB, le PSOL ainsi que le Mouvement des Sans Terre et plusieurs syndicats dont la CUT.

Au départ la conférence était centrée sur l'antifascisme, quand la thématique de l'anti impérialisme a-t-elle été ajoutée ?

C'est en octobre novembre 2025 que la dimension anti impérialiste a été ajoutée face à l'agressivité extrême adoptée par Trump, notamment par rapport au Brésil, suite à la condamnation de son allié Bolsonaro.

Comment peut-on mesurer l'appui reçu par la conférence sur le plan international ?

L'appel (initié par le CADTM pour élargir le soutien à la conférence) est radical, court, combattif, unitaire et évite de désigner les Etats-Unis et leurs alliés comme le seul bloc impérialiste. En effet, l'appel dénonce toutes les agressions impérialistes (et colonialistes) quelle qu'en soit l'origine et affirme qu'il faut soutenir face à celles-ci la résistance des peuples, y compris les armes à la main quand c'est nécessaire. Le génocide perpétré par le gouvernement néofasciste de Netanyahou à Gaza est dénoncé.

Très vite, on a pu obtenir les signatures de responsables de partis de gauche en Europe, (d'Amérique latine, d'Europe, d'Amérique du nord, d'Inde),d'intellectuels altermondialistes de partout dans le monde, de responsables des médias alternatifs … des Attacs de plusieurs pays)

Les régions sous représentées : Asie, Afrique subsaharienne, Monde arabe mais représentants minortaires de plusieurs pays de ces régions Participation de responsables de plusieurs organisations syndicales – d'Amérique latine et d'Europe

Le CADTM a-t-il rencontré des refus de signer l'appel ?

De militants comme Tariq Ali et Daniel Tanuro. Et d'importants organisations syndicales (CGIl, CFT, FGTB, … partie de la déclaration qui était rejeté : C'est cette dernière expression — « les armes à la main quand c'est nécessaire » — qui est à l'origine des questions soulevées.

Questions posées par Eric Toussaint à la remise en question de cette phrase

• Était-il justifié de soutenir la résistance armée des partisans italiens durant la Seconde Guerre mondiale ? • De même, face à l'occupant nazi, était-il justifié de soutenir la résistance armée en France, en Yougoslavie, en Grèce, en Pologne, en Belgique [5] et ailleurs ? Je cite ces pays , sans prétendre à l'exhaustivité, parce que les mouvements de résistance y ont été importants. • Fallait-il soutenir le soulèvement armé du ghetto juif de Varsovie en avril-mai 1943 contre les nazis ? • Les civiles et civils d'Espagne qui ont résisté les armes à la main au soulèvement franquiste méritaient-ils un soutien ? Fallait-il soutenir les dizaines de milliers d'internationalistes antifascistes venu·es de l'étranger qui les ont rejoints au sein des Brigades internationales [6] ? • Le peuple cubain avait-il raison de résister les armes à la main à l'invasion de son territoire en avril 1961 par un groupe d'environ 1 500 mercenaires entraînés par le gouvernement des États-Unis [7] ? • Le peuple vietnamien avait-il raison de mener une résistance les armes à la main contre l'armée française, puis contre l'armée des États-Unis, dans les années 1950, 1960 et 1970 ? • Fallait-il soutenir les Chinois qui ont résisté de manière organisée et collective, les armes à la main, face à l'invasion japonaise à la fin des années 1930 et pendant la Seconde Guerre mondiale ?

D'autres refus de signer l'appel à renforcer l'action anti fasciste et anti impérialiste

En Europe, le réseau de solidarité avec la résistance ukrainienne (RESU) a refusé de signer mais heureusement a envoyé une délégation à Porto Alegre. Le refus de RESU se base sur le fait que l'impérialisme russe n'était pas dénoncé dans l'appel, la condamnation de l'invasion russe de l'Ukraine n'était pas mentionnée. Le RESU soutient l'envoi des armes à l'Ukraine tandis que la CGIL d'Italie s'y oppose. RESU et la CGIL ont refusé de signer l'appel pour des raisons presque opposées, ce qui illustre la difficulté de construire une unité large.

En Argentine, le PTS (membre du FIT-U) a aussi refusé de signer. Le PO (membre du FIT-U) est allé plus loin et a carrément mené campagne contre la conférence et a critiqué durement le MST pour avoir signé l'appel et pour envoyer une délégation à POA. Dans le cas du PTS et du PO, leur refus se base notamment sur le fait que la conférence incluait le PT de Lula qui fait des alliances avec des secteurs du grand capital.

De plus, il ne s'agit pas seulement de dénoncer le monde de l'extrême-droite et les agressions impérialistes d'où qu'elles viennent, il s'agit d'essayer de lancer une initiative pour tenter de changer la situation. Certes, c'est de manière modeste car nous ne sommes qu'au début du processus, mais vu que l'étape de Porto Alegre est encourageante, on devrait pouvoir progresser pas à pas. Cela impliquera de surmonter les divisions qui affaiblissent dramatiquement la gauche pour faire face à l'extrême-droite et aux politiques impérialistes et néo coloniales des différentes puissances.

La conférence de Porto Alegre constitue-t-elle un succès ?

Convaincre des participant·es de faire le déplacement depuis plus de 40 pays sans soutien financier des autorités ou de grandes fondations, c'est un succès

Nous vivons la période la plus difficile des 40 dernières années sur le plan mondial et si on se limite à l'Europe, la plus difficile depuis la seconde guerre mondiale avec une progression de l'extrême-droite inconnue sur le vieux continent depuis les années 1930 et une nouvelle guerre de grande ampleur suite à l'invasion de l'Ukraine par la Russie.

Dans ce contexte, réunir pendant 3 jours durant plus de 3000 participant·es, dont beaucoup de jeunes très combattifs, pour assister à 11 conférences plénières et à 150 activités autogérées, c'est un important succès. Jusqu'à la dernière plénière inclue du dimanche 29 mars après-midi, les grandes salles ont été remplies.

Comment expliquer les différences très importantes dans la perception de l'impérialisme et des impérialismes ?

Parmi les obstacles très importants, il faut souligner les divergences qui existent concernant quelles sont les agressions impérialistes, qui sont les impérialismes à combattre. Je vais essayer de donner une explication qui, je m'en excuse par avance, est schématique mais a l'avantage d'offrir un éclairage rarement pris en compte.

La perception de l'impérialisme n'est pas du tout la même à différents endroits de la planète. En Amérique latine, depuis 120 ans, seul l'impérialisme des États-Unis a agressé les peuples, les nations et les pays de la région, et les premières agressions de E-U remontent à deux siècles et ont été codifiées dans la doctrine Monroe de 1823 (lire : Hémisphère occidental : une histoire des États-Unis écrite par la guerre).

En Europe centrale, les principales agressions militaires impérialistes ou autres ont été perpétrées du 19e au 20e siècle par l'empire germanique, puis par l'Allemagne nazie, par l'empire tsariste russe puis par l'URSS du temps de Staline (pacte germano soviétique avec occupation de la moitié de la Pologne et l'annexion des États baltes) ou post Staline dans le cadre des interventions du Pacte de Varsovie (Hongrie 1956, Tchécoslovaquie 1968).

En Afrique, les agressions impérialistes et colonialistes ont été perpétrées du 19e au 21e par les puissances impérialistes européennes.

Au Proche-Orient, les agressions impérialistes des 70 dernières années (càd après 1956 et la nationalisation du canal de Suez par Nasser suivie de l'intervention impérialiste française, britannique et israélienne) ont été perpétrées par Israël, les Etats-Unis et leurs alliés [8].

En Asie de l'Est, les agressions impérialistes de la fin du 19e s. aux années 1950 ont été perpétrées par l'impérialisme japonais (ainsi que par les impérialismes hollandais en Indonésie et français en Indochine) puis systématiquement par les Etats-Unis que ce soit dans la guerre de Corée au début des années 1950, en Indochine des années 1960 à 1975, et le soutien que Washington a apporté aux nombreuses dictatures de la région des années 1960 à la fin de années 1990.

Pour agir ensemble dans une perspective anti impérialiste, il n'est pas obligatoire d'être d'accord sur la caractérisation de la Russie ou de la Chine du moment qu'on est d'accord sur des tâches concrètes de solidarité

Si on ne prend pas en compte ces différences, on ne peut pas expliquer pourquoi la gauche anti impérialiste adopte « aujourd'hui » des positions très différentes d'une grande région à l'autre de la planète, sauf, et c'est heureux, quand il s'agit de dénoncer le génocide du peuple palestinien par le gouvernement israélien qui rassemble (presque) toute la gauche anti-impérialiste.

Pour agir ensemble dans une perspective anti impérialiste, il n'est pas obligatoire d'être d'accord sur la caractérisation de la Russie ou de la Chine du moment qu'on est d'accord sur des tâches concrètes de solidarité

Si on ne prend pas en compte ces différences, on ne peut pas expliquer pourquoi la gauche anti impérialiste adopte « aujourd'hui » des positions très différentes d'une grande région à l'autre de la planète, sauf, et c'est heureux, quand il s'agit de dénoncer le génocide du peuple palestinien par le gouvernement israélien qui rassemble (presque) toute la gauche anti-impérialiste.

Les anti impérialistes européen·nes devraient comprendre pourquoi la Russie de Poutine n'est pas perçue comme une puissance impérialiste menaçante de première importance par la gauche anti impérialiste dans les Amérique tout comme la gauche anti impérialiste des Amérique devrait comprendre pourquoi la gauche en Europe centrale et dans une bonne partie de l'Europe occidentale considère que la dénonciation de l'impérialisme russe est fondamentale et ne peut pas se limiter à la dénonciation de Washington, de leurs vassaux européens et de l'OTAN.

Il faut aussi comprendre pourquoi une partie importante de la gauche anti impérialiste africaine, notamment en Afrique de l'Ouest, perçoit comme prioritaire le combat contre l'impérialisme français et ne se mobilise pas (encore) contre les accords militaires de certains gouvernements de la région avec la Russie de Poutine, considérés comme un moindre mal ou un passage obligé dans la lutte contre le terrorisme djihadiste.

Les débats traversent de grands réseaux de gauche comme La Via Campesina : la vision et les positions concernant la Russie de Poutine ne sont pas les mêmes qu'il s'agisse des organisations paysannes européennes ou latino-américaines. C'est compréhensible et le débat est nécessaire. Des différences de sensibilité et de positionnement touchent aussi les ATTAC ou le réseau international CADTM.

Plénière finale de la conférence antifa Porto Alegre le 29 mars 2026.

Les différences de position contre les politiques ou les agressions impérialistes ne relèvent pas seulement de l'endroit où l'on vit et où l'on lutte, elles renvoient également aux différences de cadre théorique des différents courants politiques : communiste pro-Moscou de la période antérieure à l'implosion de l'URSS au 20e siècle, ou pro-chinois maoïste ou trotskyste ou castriste ou eurocommuniste… Ces différences marquent les anciennes générations militantes et influencent encore les jeunes générations.

Il faut dépasser ou abandonner l'orientation selon laquelle on peut soutenir une grande puissance ou un régime parce qu'il est l'ennemi de l'ennemi principal, position souvent désignée comme « campiste ».

D'ailleurs, dans le cas de la Russie de Poutine, il n'est pas du tout avéré qu'en ce moment, il soit réellement l'ennemi de l'administration de Trump et vice versa comme je le montre dans l'article Trump, Poutine et l'Ukraine : vers un partage des zones d'influence au détriment des peuples

Il faut aussi abandonner la position selon laquelle non seulement il faut défendre un pays souverain face à une agression impérialiste (ce qui est indiscutable) mais aussi son régime politique, y compris quand celui-ci réprime les luttes des classes populaires, comme c'est le cas du régime iranien pour ne donner qu'un exemple.

Il faut aussi abandonner l'idée selon laquelle la Russie de Poutine serait d'une certaine manière l'héritière ou la continuité de la révolution russe de 1917. La Russie sous la direction de Poutine (qui est un anti communiste notoire) est une puissance capitaliste impérialiste de second rang qui cherche à se renforcer par la voie de la guerre et de la conquête territoriale.

La Chine actuelle a des caractéristiques différentes de la Russie, c'est évident. C'est une puissance capitaliste impérialiste émergente qui n'a pas eu recours à des agressions militaires pour atteindre ses objectifs. Contrairement à ce que certains veulent croire, elle ne construit pas à sa manière le socialisme. Elle s‘est insérée avec un grand succès dans le système capitaliste mondialisé et est en passe de devenir la première puissance économique mondiale. Elle est un pilier du système capitaliste mondial.

Que réponds-tu aux critiques de l'appel international selon lesquelles il n'est pas possible de le signer car il n'y a pas de dénonciation de l'invasion de l'Ukraine par la Russie ?

L'appel invite clairement « à combattre l'agression impérialiste et coloniale, quelle que soit son origine ; et à soutenir la lutte des peuples qui leur résistent, y compris les armes à la main quand c'est nécessaire. »

Trump et Poutine ne sont pas cités, ni d'autres impérialismes. Seule est mentionné « le cas de la Palestine, » (qui ) « prend la forme d'un génocide orchestré par l'État d'Israël, avec la complicité de ses alliés impérialistes. »

Des agressions impérialistes ou sous impérialistes, il y en a de nombreuses. Il y a toutes celles perpétrées par les Etats-Unis et Israël, celles de la Russie notamment contre l'Ukraine, celles des Émirats Arabes Unis notamment celle en soutien aux RSF au Soudan, responsables de crimes de guerre massifs et de crimes contre l'humanité, celles de différentes puissances dans l'Est de la République démocratique du Congo, celle de la Turquie contre les Kurdes dans le Nord de la Syrie et cette liste n'est pas complète.

Si on avait cité l'agression impérialiste russe contre l'Ukraine, il est clair qu'une grande partie des forces de gauches latino-américaines, d'Amérique du Nord, certaines forces de gauches européennes ou asiatiques auraient refusé de signer. Le PT, le PCdoB, une partie importante du PSOL, le Mouvement des Sans Terres, la CUT du Brésil, les PC latino-américains et plusieurs syndicats qui ont signé, des auteurs comme Vijay Prashad d'Inde, n'auraient pas signé.

Nous avons préféré proposer à signature un appel que beaucoup de forces pouvaient signer et qui contient la phrase citée plus haut qui appelle à combattre « toute agression impérialiste et coloniale quelle qu'en soit l'origine » et qui précise « y compris les armes à la main quand c'est nécessaire. »

Ceux et celles qui, en Europe et en Amérique du Nord, affirment qu'il fallait absolument dénoncer l'impérialisme russe et l'invasion de l'Ukraine dans le texte de l'appel devraient faire l'effort de réfléchir à ce qui a motivé la décision que nous assumons : permettre de réunir un grand nombre de signatures de personnes et de mouvements de gauche et favoriser une participation ample à la conférence de Porto Alegre afin que s'y déroulent des débats, afin que les un·es et les autres puissent écouter des points de vue différents.

L'appel international a-t-il fait l'objet d'attaques publiques ?

(énumérations d'attaques contre les responsables politiques impliquées dans la lutte antifasciste, particulièrement en Italie, mais également en Hongrie, France)

Les points de vue différents voire divergents sur les agressions impérialistes ont-ils pu s'exprimer lors de la conférence à Porto Alegre ?

Oui c'est indéniable. Dans leur intervention en plénière, Rafael Bernabe de Démocratie Socialiste(Puerto Rico), Sushovan Dhar du CADTM (Inde), Roberto Robaina président du PSOL de Porto Alegre (Brésil), Penny Duggan de la direction de la IV internationale (France), Patricia Pol d'ATTAC France, ont très clairement condamné l'invasion russe de l'Ukraine. Plusieurs d'entre eux ont exprimé leur opposition à l'agression contre l'Iran tout en affirmant leur opposition au régime théocratique iranien et leur soutien aux protestations. Ces interventions ont été bien plus nombreuses que celles qui ont justifié l'invasion russe. Lors de la plénière au cours de laquelle Rafael Bernabe (Puerto Rico), Sushovan Dhar du CADTM et Patricia Pol d'ATTAC France ont condamné l'invasion russe, un seul commentateur (Batista de section brésilienne de l'internationale antifa créée à Caracas en septembre 2024) a défendu celle-ci.

Concernant l'Iran, lors de cette plénière, un iman iranien basé au Brésil a pris la défense du régime politique iranien et de l'ayatollah Khomeini. Je crois que son invitation n'était pas bienvenue. Mais il est important de souligner que Rafael Bernabe (Puerto Rico) et Sushovan Dhar du CADTM avait clairement critiqué le régime iranien tout en condamnant l'agression de Washington et Tel Aviv contre l'Iran.

Parmi les ateliers, il y en avait un consacré à la solidarité avec les prisonniers politiques russes dont Boris Kagarlitsky. Y ont pris la parole André Frappier, Mikhaïl Lobanov et Ksenia, la fille de Boris. Un autre atelier auquel ont participé un nombre significatif de participant·es était organisé par des membres du Réseau européen de solidarité avec la résistance ukrainienne (RESU). Des camarades syndicalistes ukrainiens y ont pris la parole. Un des membres de RESU, Alfon Bech, actif à la conférence de Porto Alegre, a écrit ce qui suit à propos de la participation des camarades ukrainiens : « De ce point de vue, la participation des camarades a été un fait clairement positif. Outre notre atelier, qui a bénéficié d'une forte présence, le camarade Vasyl est intervenu dans un autre atelier où Eric Toussaint lui a demandé de prendre la parole [10]. Même si la parole n'était pas donnée lors des séances plénières, la présence des camarades ukrainiens, tout comme celle des opposants socialistes russes, a été mise en avant par des membres du MES, en particulier lors de la clôture finale de la conférence assurée par Roberto Robaina. Ils ont également pu avoir des conversations avec des militants du Brésil et d'autres pays. Et ils ont donné des interviews et tourné des vidéos qui sont en train d'être diffusées parmi les organisations de gauche. » [11]

Concernant l'antifascisme, qu'y a-t-il comme débat ?

Concernant le débat à propos de l'antifascisme, il n'y a pas l'espace dans cet article pour aborder le sujet dans le détail mais il y a un point qui paraît tout à fait utile à souligner. La montée de l'extrême droite ne s'explique pas seulement par les effets de 40 ans de politique néolibérale qui ont entraîné l'appauvrissement et la précarisation de secteurs importants des classes populaires et de certains secteurs des classes dites moyennes. La montée de l'extrême droite ne s‘explique pas seulement par le rôle des grands médias de communication qui lui sont favorables. Il est clair qu'une des causes de la montée de l'extrême droite et de son influence sur une partie des classes populaires est le résultat des insatisfactions et des désillusions causées par les politiques menées par des gouvernements dits progressistes en Amérique du Sud ou sociaux-démocrates en Europe. C'est ce que j'ai indiqué dans mon intervention dans la première plénière de la conférence de Porto Alegre le 27 mars en faisant allusion aux politiques des gouvernements de Lula et de Dilma Roussef entre 2003 et 2013 ou aux désillusions créées par la politique menée par le gouvernement du président Alberto Fernandez en Argentine de 2019 à 2023. C'est vrai également en Europe avec la politique menée par des gouvernements comme celui du « socialiste » François Hollande en France, des socialistes au Portugal, des sociaux-démocrates en Allemagne ou de Syriza en Grèce. Nous pouvons également citer celle de Biden aux États-Unis.

Du coup, faut-il ou non proposer, face au danger néofasciste, une alliance qui les inclut ?

C'est une des grandes questions auxquelles il faut répondre et qui divise profondément les forces antifascistes. La France Insoumise a-t-elle eu ou non raison de proposer le Nouveau Front Populaire en juin 2024 en y incluant le PS ? Je crois que oui car le programme proposé sans être anti-capitaliste marquait une rupture réelle par rapport à la gestion de Hollande et celle de Macron et a suscité un réel enthousiasme. Bref, la question de l'ampleur des alliances est une des questions à débattre et à résoudre en prenant en compte les leçons léguées par l'histoire des années 1930 en Europe. Il est clair que l'alliance construite entre le PT, le PCdoB, le PSOL est une réponse qui est nécessaire dans la lutte contre le danger d'un retour de l'extrême droite à la présidence du Brésil en octobre 2026, mais cela ne met pas fin au débat sur la politique concrète à mener pour forcer un véritable changement contre les intérêts du grand capital.

Quelles autres thématiques doivent être abordées ?

Elles sont nombreuses et de première importance : la nécessité d'un programme révolutionnaire écosocialiste ; la dimension féministe et LGBTQIA+ dans la lutte antifa et anti impérialiste ; le rôle vital des peuples autochtones ; les luttes contre les dettes illégitimes ; et bien d'autres sujets.

Quelle évaluation de la déclaration finale ?

La déclaration finale est utile car elle analyse clairement et de manière synthétique le danger fasciste actuel ainsi que la montée des agressions impérialistes. Le texte affirme : « Nous luttons contre tous les impérialismes et soutenons la lutte des peuples pour leur autodétermination, par tous les moyens nécessaires. » La déclaration insiste sur la nécessité de l'unité malgré les différences : « Les forces qui combattent l'ascension de l'extrême droite sont diverses et présentent différentes analyses, stratégies, tactiques, programmes et politiques d'alliance. L'expérience nous enseigne que, tout en reconnaissant ces différences, il est essentiel d'articuler une lutte unitaire contre nos ennemis. »

Le texte appelle « à combattre les agressions impérialistes et coloniales, quelle que soit leur origine ; à lutter pour la fin de l'OTAN ; et à soutenir la lutte des peuples et des gouvernements qui résistent. »

La déclaration affirme qu' « il est urgent de partager les analyses, de renforcer les liens et de mener des actions concrètes. » « La Conférence antifasciste pour la souveraineté des peuples s'engage à poursuivre la lutte sans relâche et à constituer un espace de construction d'unités face à l'ascension de l'extrême droite et aux agressions impérialistes. Face à la barbarie, nous levons la bannière de la solidarité internationale, de la lutte des peuples et d'un avenir socialiste, écologique, démocratique, féministe et antiraciste. »

La déclaration finale a permis d'harmoniser les agendas et d'insister sur l'importance de la mobilisation pour les prochaines échéances internationales, parmi lesquelles :

Il manque dans la déclaration une référence à la résistance du peuple ukrainien face à l'invasion impérialiste russe. La phrase qui dans les dernières heures qui ont précédé la lecture de la déclaration finale sur laquelle il n'a pas été possible pour les organisateurs locaux de trouver un consensus était la suivante : « Défense d'un processus de paix en Ukraine qui élimine les causes profondes du conflit, établisse des garanties de sécurité pour toutes les parties et respecte l'autodétermination et la volonté souveraine des populations touchées par la guerre. » On peut se demander si, malgré tout, il n'aurait pas mieux valu adopter cette formule plutôt que de ne rien avoir à propos de l'Ukraine dans la déclaration finale. Ce qui est également une évidence, c'est qu'il faudra trouver dans le futur un processus transparent et efficace pour adopter la déclaration finale au cours de la prochaine conférence. Ce ne sera pas facile mais c'est très important. Au bout du compte malgré les limites de la déclaration finale, celle-ci est utile.

Quelle position internationaliste adopter ?

La question essentielle pour nous, en tant que révolutionnaires et en tant qu'internationalistes, est la suivante : de quel côté nous plaçons-nous ? Notre réponse est claire. Nous sommes du côté des peuples, contre les objectifs du Grand Capital et les affrontements entre grandes puissances et les différents impérialismes.

Concrètement, cela signifie que nous soutenons les militants et militantes qui en Russie et en Ukraine s'opposent à la guerre menée par la Russie en Ukraine. Affirmer cela doit aller de pair avec la critique de la politique néolibérale et nationaliste chauvine du gouvernement de droite de V. Zelensky, avec la dénonciation de l'OTAN et des visées impérialistes de Trump et des Européens sur l'Ukraine.

Nous soutenons les travailleurs et travailleuses, les étudiant·es et les mouvements sociaux en Chine qui luttent pour leurs droits, pour l'amélioration de leurs conditions de vie et pour davantage de libertés politiques.

Nous soutenons également les travailleur·euses et les masses populaires aux États-Unis qui luttent contre les politiques de Trump.

Nous défendons la souveraineté des pays de l'hémisphère occidental et d'autres parties du monde contre la stratégie agressive de domination des États-Unis. Nous sommes du côté des peuples dans leur lutte pour le droit à l'autodétermination et pour l'exercice de leur souveraineté sur leurs ressources naturelles. Nous nous opposons à toutes les agressions impérialistes et colonialistes quelle qu'en soit l'origine.

En Europe, nous nous opposons à la politique impérialiste et néocoloniale de nos gouvernant·es et dénonçons leur complicité avec le gouvernement néofasciste de Netanyahou qui commet un génocide contre le peuple palestinien. Nous nous opposons aux politiques inhumaines pratiquées par la majorité des gouvernements de la planète à l'égard des migrant·es et des candidat·es réfugié·es. Nous soutenons toutes les activités de solidarité internationalistes.

Nous défendons une perspective authentiquement internationaliste. Nous choisissons le camp des peuples contre leurs oppresseurs. Nous nous engageons activement avec d'autres forces politiques et sociales dans la poursuite des efforts qui ont permis la réalisation et la réussite de la conférence anti fasciste et anti impérialiste de Porto Alegre au Brésil (26-29 mars 2026). Nous poursuivons la collecte de signatures pour l'Appel international au renforcement de l'action antifasciste et anti-impérialiste. Et nous signons comme réseau international CADTM la déclaration finale de la conférence de Porto Alegre.

Conclusion

Si les divergences sur la nature des différents impérialismes et les héritages du XXe siècle continuent de fragmenter la gauche, l'urgence dictée par la montée coordonnée des néofascismes et des agressions impérialistes a forcé une convergence inédite. Le succès de cette rencontre ne se mesurera pas à l'unanimité de ses déclarations, mais à sa capacité à transformer cette « unité d'action » en une résistance concrète et durable. En définitive, la conférence de Porto Alegre 2026 marque une étape significative dans la reconstruction d'un internationalisme combatif, capable de rassembler au-delà des divergences réelles qui traversent les forces de gauche à l'échelle mondiale. Son succès tient autant à l'ampleur de la mobilisation qu'à la capacité d'ouvrir des espaces de débat et de convergence dans une période défensive. Mais les obstacles rencontrés montrent que rien n'est acquis. La dynamique engagée à Porto Alegre ne pourra se consolider que par un approfondissement des discussions, une clarification des positions et surtout par la multiplication d'initiatives concrètes, ancrées dans les luttes. Plus qu'un aboutissement, cette conférence constitue ainsi un point de départ : celui d'un processus long, incertain mais nécessaire pour reconstruire une solidarité internationaliste à la hauteur des défis posés par la montée du néofascisme et des rivalités impérialistes.


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