Ce qu'il reste du Sommet des Amériques
Il y a vingt-cinq ans, Québec accueillait un événement d'envergure internationale : le Sommet des Amériques. La mobilisation qui s'y est opposée s'inscrivait dans le prolongement des manifestations de Seattle, qui avaient fait dérailler les négociations de l'OMC, l'Organisation mondiale du commerce. Elle faisait aussi suite à la Marche mondiale des femmes de l'an 2000, dont les féministes québécoises ont été les grandes instigatrices. Que faut-il en retenir un quart de siècle plus tard ?
Une prise de conscience massive
Les mobilisations entourant le Sommet des Amériques ne se résument pas à une fin de semaine d'actions. Elles ont duré plus d'un an et ont impliqué la distribution de dizaines de milliers de journaux, l'organisation de centaines de conférences et la création de nombreuses coalitions au Québec et ailleurs en Amérique, mobilisant des dizaines de milliers de personnes.
Le Québec prenait alors conscience des enjeux liés à la mondialisation et aux accords de libre-échange, notamment la Zone de libre-échange des Amériques (ZLÉA). À l'instar de l'ALENA, cet accord prévoyait des tribunaux permettant aux « investisseurs » de poursuivre les États dont les réglementations sociales et environnementales menaçaient leurs profits. Il comportait également des protections accrues pour les brevets, en particulier dans le secteur pharmaceutique, une des causes majeures de la hausse actuelle des coûts de santé. Par ailleurs, les négociations de la ZLÉA remettaient en cause des pans entiers de souveraineté nationale, de façon profondément antidémocratique : même les élus n'avaient pas accès aux textes en négociation. On mesurait aussi les effets concrets de l'ALENA, qui favorisait la désindustrialisation du Nord, avec la perte de bons emplois ici, délocalisés au Mexique dans des conditions précaires. La politisation de l'opinion publique sur ces enjeux s'est clairement reflétée dans les sondages effectués après le Sommet.
Une mobilisation massive
Plusieurs types de coalitions s'organisèrent en vue du Sommet, en recourant à des tactiques différentes. La question des moyens d'action fut d'ailleurs le principal angle retenu par les médias, plus préoccupés par le nombre de matraques et de masques à gaz déployés que par les enjeux du libre-échange et les alternatives possibles.
Durant le Sommet, deux mille représentants des mouvements sociaux de toutes les Amériques se réunirent au Sommet des peuples des Amériques. Leurs discussions aboutirent à l'adoption d'une déclaration qualifiant la ZLÉA de projet « néolibéral, raciste, sexiste et destructeur de l'environnement ». Sous la coordination du Réseau québécois sur l'intégration continentale (RQIC), cet événement se combina à la célèbre Marche des peuples. Avec ses 60 000 participants, elle représenta sans doute la plus grande manifestation de l'histoire de la ville, et ce, malgré une campagne de peur relayée par les médias.
Le Sommet des Amériques, c'était aussi 10 000 militantes et militants du nord-est de l'Amérique hébergés dans des gymnases, des salles communautaires et des appartements de Québec. Cette convergence fut le fruit d'un moment rare de collaboration intensive entre les mouvements sociaux du Québec, du Canada et du nord-est des États-Unis. Pour un temps, Québec devint le centre militant de l'Amérique du Nord.
Le Sommet, c'était aussi sa manifestation d'ouverture, où 15 000 militantes et militants, répartis en deux groupes, marchèrent jusqu'au « mur de la honte » qui encerclait le centre-ville depuis plusieurs jours déjà. L'une des manifestations fit tomber ce mur, un symbole fort de cette époque. À partir de ce moment et pendant les trois jours suivants, les quartiers du centre-ville furent arrosés de gaz lacrymogènes, lancés notamment depuis des hélicoptères.
Sur le plan politique, de l'ADQ au PQ en passant par le PLQ, l'Assemblée nationale affichait une unanimité néolibérale favorable à la ZLÉA. Bernard Landry était alors premier ministre d'un gouvernement qui, avec ses ministres François Legault et Pauline Marois, procéda à des compressions dans les services publics d'une ampleur inégalée depuis (déficit zéro). M. Landry avait d'ailleurs déjà soutenu le libre-échange avec les États-Unis en appuyant les conservateurs de Mulroney dans les années 1980. En prévision du Sommet, la position du PQ se limitait à réclamer une chaise supplémentaire autour de la table, sans jamais offrir d'analyse sérieuse des dangers que ces accords faisaient peser sur notre souveraineté. En revanche, l'opposition à la ZLÉA vit émerger une première convergence de la gauche politique québécoise avec l'Union des forces progressistes — ancêtre de Québec solidaire —, qui obtint 24 % des voix aux élections partielles de Mercier, un mois avant le Sommet.
Une victoire : la ZLÉA est tombée, mais la lutte continue
La mobilisation contre le Sommet des Amériques a porté ses fruits. Elle aura constitué l'une des principales étapes menant au rejet de la ZLÉA en 2005, sous l'effet conjugué des mouvements sociaux et des gouvernements de gauche d'Amérique latine. Plusieurs d'entre eux ont d'ailleurs souligné le rôle joué par l'opposition au Sommet de Québec dans leur cheminement sur cette question.
La montée des luttes altermondialistes (pour une autre mondialisation) contre les grands sommets des dirigeants de la planète fut brutalement freinée par les attentats du 11 septembre. C'est paradoxalement le rejet de l'invasion de l'Irak, justifiée par la prétendue possession d'armes de destruction massive, qui remobilisera massivement la planète et le Québec. Des centaines de milliers de Québécoises et Québécois forcèrent alors le Canada à ne pas participer à cette guerre. Rappelons que cette invasion fut à l'origine du chaos qui mena à la création de « l'État islamique ».
La vision altermondialiste et Trump
Le mouvement altermondialiste a engrangé des victoires : la chute de la ZLÉA, l'échec des négociations de l'OMC, et avant eux, le rejet de l'AMI, l'Accord multilatéral sur l'investissement. Mais il n'est pas parvenu à démanteler les accords déjà en vigueur, comme l'ALENA. L'OMC, de son côté, s'est élargie, notamment à la Chine. Ces accords de libre-échange ont engendré une désindustrialisation des pays occidentaux et créé des « zones de rouille » où la classe ouvrière a été reléguée au chômage. Ce désastre libéral a alimenté une forte polarisation politique en Occident.
Pour le mouvement altermondialiste et les forces de gauche incarnées par Bernie Sanders aux États-Unis, la solution passe par des échanges internationaux équitables, l'abolition des paradis fiscaux et la réglementation des transactions financières. Ces politiques de redistribution de la richesse devaient s'accompagner d'un élargissement des services publics, d'une réglementation sociale et environnementale renforcée, et d'une amélioration des salaires. Malheureusement, le Parti démocrate n'a pas emprunté cette voie, laissant Donald Trump répondre seul aux effets dévastateurs du libre-échange sur la classe ouvrière. La suite est connue. Le président use des tarifs, sinon des menaces, pour imposer des échanges favorables aux États-Unis, déstabilisant au passage l'ordre international. Sur le plan intérieur, la chasse aux immigrant·e·s et des politiques antisociales favorables aux milliardaires complètent ce tableau.
Pour un retour de l'altermondialisme
Les politiques du gouvernement Trump imposent un renouvellement du mouvement altermondialiste. Ses agressions et celles de ses alliés ravivent la solidarité internationale, notamment avec la Palestine. Par ailleurs, la hausse du prix du pétrole et la faible réglementation de la finance internationale font planer le risque d'une crise économique. Il est temps, pour le mouvement altermondialiste et ses alliés, de remettre de l'avant leurs propositions afin d'éviter le désastre et de démontrer qu'un autre monde est possible.
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