Enjeux LGBTQ+ : une panique morale qui se sent dans les écoles
Retour à la table des matières Droits et libertés, automne 2025/hiver 2026
Enjeux LGBTQ+ : une panique morale qui se sent dans les écoles
Alexis Graindorge, Amélie Charbonneau et Olivier Vallerand , membres de l'équipe de recherche du Groupe de recherche et d'intervention sociale de Montréal (GRIS-Montréal)
Depuis le début des années 2020, le mythe d'une « épidémie trans », forgé dans les milieux conservateurs, s'impose dans le débat francophone, reprenant les ressorts de la panique morale des décennies passées autour des identités gaies et lesbiennes[1]. Les débats pseudoscientifiques visant les personnes LGBTQ+ en général, et les personnes trans et non binaires en particulier, s'imposent désormais dans l'espace public, les médias, la sphère politique et l'opinion publique. En Amérique du Nord, et plus particulièrement aux États-Unis, ces discours se traduisent rapidement en décisions politiques et judiciaires restreignant les droits des personnes queers, notamment sur des questions d'accès aux toilettes publiques ou aux soins d'affirmation de genre.
Le tournant des années 2020
Le contexte québécois n'échappe pas à cette tendance. De premiers discours commencent à prendre racine dans les réseaux complotistes dès 2017, mais ils n'atteignent qu'un public limité. Ce n'est qu'en 2020 que ces discours décollent dans une sorte de frénésie mêlant nationalisme, anti-immigration et anti-vaccination. Si bien qu'en 2022, 45 influenceur·ses québécois·es seront identifié·es dans un rapport de la Chaire UNESCO en prévention de la radicalisation et de l'extrémisme violents intitulé Le mouvement conspirationniste au Québec : leaders, discours et adhésion.
Plusieurs exemples illustrent que l'opposition à ladite « théorie du genre » s'intensifie depuis, portée par des personnalités et des organismes pancanadiens qui prennent de plus en plus de place dans l'espace public, tels que le mouvement 1 Million March 4 Children. La LGB Alliance, une association britannique revendiquant l'exclusion des personnes trans des espaces queers, a ouvert une branche au Canada, et des manifestations contre L'heure du conte drag se sont tenues, comme on le sait, partout au pays.
Dans la même séquence, un autre organisme, appelé Pour les droits des enfants du Québec, reçoit son premier financement du gouvernement caquiste. Cette association réclame notamment le retrait de tout contenu abordant la diversité sexuelle et de genre de l'éducation à la sexualité à l'école ; elle est étroitement liée à l'organisme anti-trans Pour les droits des femmes du Québec. Par ailleurs, le Comité de sages sur l'identité de genre, sans assurer une représentation des communautés concernées et déconnecté de tout besoin exprimé par celles-ci, est mis en place par le gouvernement du Québec pour éclairer les décisions des instances officielles quant à divers enjeux queers ; c'est sans oublier les mesures prises dans les écoles pour interdire les toilettes non genrées ou encore la liberté de choisir le nom et les pronoms avec lesquels un·e élève souhaite être identifié·e à l'école.
Interventions et constats des GRIS
[caption id="attachment_22298" align="alignright" width="400"] Crédit : GRIS-Montréal[/caption]
C'est dans ce climat social tendu que les Groupes de recherche et d'intervention sociale (GRIS) du Québec continuent leur travail d'éducation et de sensibilisation aux réalités LGBTQ+ dans les écoles. Ils proposent un modèle unique basé sur l'utilisation du témoignage comme vecteur de changement social. Ses intervenant·es se rendent en classe en binôme, sur invitation des établissements scolaires. Le but de leur visite : démystifier la diversité sexuelle et la pluralité de genre en répondant ouvertement aux questions des élèves, en parlant de ce que certain·es ont vécu et vivent encore aujourd'hui comme personnes queers.
Cette méthode s'éloigne des débats et fait appel à l'humanité commune entre les personnes LGBTQ+ et les élèves qui sont susceptibles d'entretenir des préjugés à leur égard. En répondant à un questionnaire, ces jeunes indiquent, entre autres, leur niveau d'aise avec des énoncés tels que « J'apprends que ma meilleure amie est lesbienne » ou encore « J'apprends que mon frère est bisexuel ». C'est depuis la fondation du GRIS-Montréal, en 1994, que les jeunes sont appelé·es à répondre à un questionnaire d'enquête.
[caption id="attachment_22484" align="alignnone" width="731"] Crédit : GRIS-Montréal[/caption]
Jusqu'en 2019 environ, les niveaux d'aise de la population rencontrée s'amélioraient d'année en année, reflétant la normalisation des réalités LGBTQ+ au Québec et laissant présager un avenir sécuritaire pour les personnes de diverses sexualités et identités de genre. Cependant, les chiffres publiés par le GRIS-Montréal, au début de 2025, montrent une dégradation importante et rapide des niveaux d'aise des jeunes du secondaire dans les dernières années[2]. Entre 2017 et 2024, la proportion de jeunes se disant mal à l'aise à l'idée que deux femmes aient le droit de fonder une famille et d'élever un enfant a triplé, passant de 7,2 % à 20,1 %. Pendant la même période, concernant cette fois l'homoparentalité masculine, cette proportion a plus que doublé, passant de 10,4 % à 24,4 %.
Jusqu'en 2019 environ, les niveaux d'aise de la population rencontrée s'amélioraient d'année en année, reflétant la normalisation des réalités LGBTQ+ au Québec.
Si ces constats peuvent inquiéter, ils peuvent aussi constituer un facteur de mobilisation et de résilience accrues. C'est ce qu'exprime un bénévole consulté à l'occasion d'un projet de recherche en cours : « __ J'ai l'impression d'assister à une polarisation de plus en plus importante. D'un côté, certains élèves semblent extrêmement conscients des enjeux LGBTQ+ et d'autres semblent totalement fermés à la discussion. Cette polarisation me donne d'autant plus l'envie d'intervenir et de participer à [lutter contre] ce processus de regain de haine qui m'effraie. »
Dans ce contexte, en plus de réaffirmer la pertinence du témoignage comme méthode d'intervention et de changement social, le GRIS-Montréal est appelé à multiplier les actions visant à prendre soin de ses bénévoles, qui parlent généreusement de leurs réalités queers avec des milliers de jeunes, année après année.
[1] Lire Stanley Cohen, Folk Devils and Moral Panics , Londres, Routledge, 2011 [1972], et Étienne Tassin, « An Epidemic of Transphobia on French Turf », DiGeSt – Journal of Diversity and Gender Studies , 2023, vol 10, no 2, [en ligne].
[2] Gabrielle Richard, Alexis Graindorge, Amélie Charbonneau, Olivier Vallerand et Marie Houzeau, Augmentation des niveaux de malaise. Ce que les élèves du secondaire pensent de la diversité sexuelle, 2017-2024 , 2025, GRIS-Montréal, [en ligne].
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