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Québec 2026 : Les nécessaires ruptures pour éviter l'approfondissement des crises !

Regroupement des médias critiques de gauche (RMCG) April 15, 2026
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Le Québec a la bougeotte. Les sondages l'indiquent, les partis se repositionnent, les chefs politiques font des calculs. À droite, on se dispute l'héritage du caquisme en décomposition. Regardons les choses en face : ce qui se joue, c'est la recomposition du champ politique partisan québécois sans que s'impose jusqu'ici une alternative politique significative à gauche. C'est un réarrangement des meubles dans une maison qui brûle auquel on risque d'assister dans les prochaines québécoises. Et pendant que les chefs de partis calculent leurs chances électorales, des centaines de militant·es, de syndicalistes, de membres de groupes communautaires et de citoyen·nes ordinaires descendent dans la rue ou se préparent à le faire — parce qu'ils et elles savent que rien ne changera d'en haut et que les nécessaires ruputres seront l'oeuvre des mobilisations massives d'en bas.

I. Retour sur les politiques du gouvernement Legault : une offensive systématique contre la majorité populaire

Les politiques du gouvernement de la CAQ ne sont pas simplement le résultat d'une mauvaise gestion, d'une série d'erreurs ou d'un manque de vision. C'est une offensive systématique contre les droits de la population, contre les services publics et les conditions de vie de la majorité populaire, menée au nom d'un nationalisme identitaire servant de couverture à un projet de classe.

La liste des attaques est longue. Les lois 21, 94 et 9, en ciblant les signes religieux dans la fonction publique, n'ont pas défendu la laïcité — elles ont normalisé la discrimination envers les personnes racisées, arabes et musulmanes, au nom d'une identité québécoise définie par l'exclusion. Elles ont envoyé un message clair aux minorités : votre appartenance à ce pays est conditionnelle à une intégration nationale (voir loi 84) qui ressemble fort à un appel à la simple assimilation.

Derrière la rhétorique identitaire et sa prétendue défense du Québec, le gouvernement de la CAQ a multiplié les projets de loi antisyndicaux, cherchant à réduire l'action syndicale à une simple gestion technocratique des conventions collectives, attaquant le droit de grève, criminalisant les mobilisations sociales. Il a procédé à des compressions majeures dans les services publics et sociaux, laissant des milliers de Québécois·es choisir entre manger ou se loger.

Sur le plan migratoire, le gouvernement a aboli sans préavis et sans clause de droits acquis le Programme de l'expérience québécoise, jetant dans l'angoisse des milliers d'immigrant·es francophones, intégré·es, à l'emploi. Il a désigné les personnes migrantes comme des boucs émissaires responsables des crises du logement et de la santé — des crises que les politiques néolibérales que le gouvernement de la CAQ a lui-même aggravées.

Sur le plan environnemental, le gouvernement a sabordé la transition écologique : détournement des fonds climatiques pour réduire la dette, démantèlement des protections environnementales, contournement des garde-fous, report de cibles de réduction des GES déjà insuffisantes pour faire face à la crise climatique. En voulant faire du Québec un acteur majeur de l'industrie militaire, Legault a décidé de détourner des ressources vitales de la justice sociale et de la transition écologique vers la production d'armes et de matériel militaire. Il y voyait un nouvel espoir de croissance économique pour le Québec.

Et comme couronnement de cette trajectoire autoritaire, le projet de loi no 1 sur la Constitution du Québec — imposé de manière unilatérale et antidémocratique — constitue une attaque frontale contre l'État de droit : il affaiblit les contre-pouvoirs, piétine les libertés fondamentales et perpétue une logique coloniale en escamotant la reconnaissance du droit à l'autodétermination des peuples autochtones. Voilà le bilan. Voilà ce que Christine Fréchette hérite, et voilà ce que les formations qui lui succéderont devront assumer ou combattre.

II. Après Legault : Christine Fréchette veut administrer les reculs imposés à la majorité populaire avec plus de doigté

L'élection de Christine Fréchette à la tête de la CAQ et au poste de première ministre marque la fin d'un cycle, mais pas une rupture. Fréchette arrive avec ses promesses — agir sur le prix des aliments, relancer l'économie, revoir le Programme de l'expérience québécoise (PEQ), éviter les propos outranciers sur la politique migratoire, enterrer définitivement le troisième lien. Des gestes tactiques, des signaux envoyés à un électorat inquiet et déboussolé.

Mais peut-elle incarner le changement ? La question mérite d'être posée sans détour : comment prétendre représenter une rupture quand on assure qu'on va gouverner au centre droit, qu'on priorise la croissance économique en favorisant les entreprises privées, y compris pour les services publics, et qu'on reprend pour l'essentiel l'architecture idéologique du gouvernement Legault — sur le nationalisme identitaire et sur l'immigration ?

Fréchette administrera le déclin, mais administrer le déclin, ce n'est pas gouverner l'avenir. La courte période qui la sépare des prochaines élections est à la fois sa chance et son piège : trop peu de temps pour des résultats tangibles sur le coût de la vie, assez pour que les électeurs et électrices mesurent l'écart entre les promesses de changement et la réalité de sa gestion.

III. À droite, l'appel du vide — et ses conséquences

Pendant que la CAQ cherche son second souffle, le paysage à sa droite se densifie dangereusement. Le Parti conservateur du Québec et ses héritiers sont devenus des acteurs réels, ancrés notamment dans la région de la capitale nationale, nourris par la colère diffuse d'un électorat qui ne croit plus aux institutions et cherche des boucs émissaires plutôt que des solutions. Ce phénomène n'est pas accidentel. Il est le produit direct d'une convergence des droites économique et idéologique — qui se renforce mutuellement.

Et puis il y a le PQ. Paul St-Pierre Plamondon, qui a viré son parti vers un nationalisme de droite de plus en plus assumé, tend la main aux caquistes déçus par l'élection de Christine Fréchette. Son projet d'indépendance, tel qu'il le formule, ne constitue pas une véritable rupture : « Un Québec indépendant devra aligner ses politiques économiques et militaires sur celles des États-Unis », a-t-il déclaré en dévoilant les premiers éléments de son Livre bleu. Ce serait une indépendance néocoloniale, où la souveraineté du peuple serait sacrifiée sur l'autel de l'impérialisme américain. L'indépendance du Québec devra être anti-impérialiste, ou elle ne sera pas.

Le PQ de PSPP, c'est un parti qui a choisi la fermeture là où il faudrait l'ouverture, la nostalgie là où il faudrait l'imagination, et qui défend un nationalisme identitaire qui divise le Québec entre un « nous » canadien-français et un « eux » étranger — dans la continuité directe du caquisme qu'il prétend dépasser.

Quant au PLQ de Charles Milliard, sa remontée dans les sondages en dit moins sur lui-même que sur le désarroi général. Le Parti libéral remonte parce que les autres déçoivent. C'est le parti des chambres de commerce, du statu quo bien géré, de la mondialisation heureuse — un projet qui appartient à un monde d'avant la triple crise qu'aucun parti politique néolibéral ne veut affronter.

IV. La triple crise qu'on ne veut pas nommer [1]

Car voilà ce que tous ces partis, de la CAQ au PCQ en passant par le PLQ et le PQ, refusent obstinément de nommer : nous vivons une triple crise qui n'est pas conjoncturelle. Elle est structurelle, civilisationnelle, et elle exige une réponse à la hauteur.

La crise économique d'abord. Le coût du logement a explosé. La précarité s'est installée pour la majorité laborieuse. L'inégalité des richesses atteint des sommets historiques. Le filet social est en ruines. Le communautaire est sous-financé. Les promesses d'agir sur le prix de certains aliments ou sur les prix des loyers, tout en respectant la logique de marché et en stimulant la croissance, ne changeront rien aux fondamentaux : tant qu'on refusera de remettre en question la logique de l'accumulation privée, de la spéculation immobilière et de l'austérité déguisée, on soignera les symptômes en laissant prospérer la maladie. Et pendant ce temps, le gouvernement distribue des milliards aux multinationales et aux grands groupes industriels sans garanties ni retombées sociales, tout en prétendant manquer de ressources pour les hôpitaux, les écoles, le logement social et la francisation.

La crise écologique ensuite. Les forêts du Québec brûlent. Les inondations se multiplient. Le climat se dérègle. Et l'ensemble du champ politique continue de traiter l'urgence climatique comme une variable d'ajustement, une contrainte à gérer plutôt qu'une réalité qui exige une transformation radicale de notre modèle de développement. La CAQ a sacrifié l'avenir collectif aux intérêts du capital en détournant les fonds climatiques, en refusant de donner la priorité au développement du transport public, en favorisant la privatisation d'une partie de la production d'électricité, notamment l'éolien, en défendant l'exploitation forestière sans limites par les grandes entreprises du secteur, en favorisant la multiplication des claims miniers sur tout le territoire québécois dans une politique extractiviste pleinement assumée. Pas un grand parti ne propose de sortir réellement de ce paradigme extractiviste. Il faut changer de système, pas le climat !

La crise anthropologique enfin — la plus profonde, la moins nommée. C'est la crise du sens. Ce désespoir diffus qui traverse les générations, cette incapacité croissante à se projeter dans un avenir collectif désirable, ce repli sur soi que les algorithmes alimentent et que la politique-spectacle aggrave. Cette détresse existentielle — qui se traduit en votes protestataires, en abstention, en cynisme — ne trouvera pas de réponse dans un plan économique de centre droit ni dans un discours identitaire cherchant à exclure les autres. Elle réclame une politique du sens, une vision du monde partagée, un projet de civilisation.

V. La résistance qui monte : vers la grève sociale

Face à cette convergence des crises et des droites, la résistance s'organise. Et elle ne demande pas la permission.

L'appel au 1er mai 2026 lancé par des militantes et militants de partout au Québec est un signal fort : « C'est une invitation à toutes les personnes qui ne veulent pas rester silencieuses devant le triomphe de la haine et du capital à s'organiser. » Un appel à adopter des moyens de pression au sein des organisations pour interrompre le cours normal des choses, à organiser des actions de perturbation autonomes, à se rejoindre massivement dans la rue.

Cet appel n'est pas naïf. Il est lucide. Il nomme ce que les partis institutionnels refusent de nommer : nous faisons maintenant face, au niveau mondial, particulièrement chez notre voisin du sud, à un fascisme de plus en plus décomplexé, composé d'investissements massifs dans l'appareil militaire, d'attaques répétées aux droits des minorités, d'une précarisation accélérée des travailleuses et travailleurs, et de la poursuite effrénée de l'extractivisme colonial.

La grève sociale n'est pas un simple arrêt de travail. C'est une mobilisation collective élargie qui articule le travail salarié, le travail du care, les services communautaires, les groupes féministes, les artisan·es de la culture, les minorités immigrantes et les peuples autochtones. Elle rend visible ce que l'État et le capital invisibilisent : sans le travail des travailleuses et travailleurs, sans les femmes, sans les communautés et sans les services publics, ni l'économie ni la société ne peuvent fonctionner. Cette grève sociale doit porter des exigences claires : arrêt de la déréglementation environnementale, réinvestissement massif dans une transition écologique juste, défense des droits sociaux et du logement, refus de la militarisation de l'économie, respect de l'autonomie des communautés et reconnaissance des droits des peuples autochtones. Elle doit affirmer que la crise climatique et sociale est incompatible avec le modèle extractiviste et néolibéral actuellement imposé.

Comme l'exprime l'appel au 1er mai : « Devant un avenir qui se referme, cherchons dans ce qui nous rassemble la force de proposer de nouveaux horizons. Face à la peur, l'accablement et l'insoutenable, proposons la résistance, l'organisation collective et la solidarité. »

VI. Québec solidaire : l'heure de la clarté et du choix

Dans ce paysage de recomposition droitière, Québec solidaire occupe une position à la fois inconfortable et décisive. Inconfortable parce que le mouvement du centre de gravité politique vers la droite crée une pression constante pour adoucir les angles. Décisive parce que QS est le seul espace politique qui refuse de jouer le jeu de cette recomposition.

Mais cette position ne peut pas être seulement défensive. QS doit se poser comme le débouché politique incontournable du front uni des mouvements sociaux. Parce qu'il est issu des mouvements sociaux, parce qu'il articule lutte contre les changements climatiques, justice sociale et démocratie, parce qu'il refuse l'alignement sur les droites économiques et sécuritaires, QS peut et doit se définir comme le traducteur institutionnel de la résistance populaire — non pas pour se substituer aux mouvements, mais pour amplifier leurs revendications et préparer une alternative électorale crédible.

Cela exige une clarté idéologique sans concession. QS doit assumer pleinement son identité de gauche — non par sectarisme, mais parce que c'est précisément ce que le moment exige. Relever le défi de défendre activement le projet d'un Québec égalitaire, solidaire, féministe et inclusif ne peut se faire en laissant le pouvoir politique aux mains des partis liés à la classe dominante.

La plate-forme électorale de QS devra porter une orientation de lutte centrée sur les intérêts matériels de la classe ouvrière et des classes populaires : lutte contre la pauvreté, défense des services publics, lutte contre les discriminations. Elle devra exiger l'abrogation des lois antidémocratiques de la CAQ et le retrait du projet de loi no 1. Elle devra embrasser la décroissance comme stratégie de transition écologique, et la décentralisation des pouvoirs vers les collectivités locales.

Et sur la question nationale : QS doit proposer une indépendance inclusive, plurinationale, intégrant pleinement les Premières Nations, anti-impérialiste — une indépendance qui soit un projet de société écologiste, féministe, redistributif et véritablement égalitaire, et non une simple transposition de la souveraineté formelle au service des mêmes logiques de classe.

Enfin, cela exige une politique du sens. Face à la désespérance anthropologique, QS doit proposer non seulement des politiques publiques, mais une vision du monde — une utopie concrète, réaliste et mobilisatrice. Un Québec où l'on prend soin les uns des autres, où la richesse collective sert le bien commun, où on laisse à nos enfants une planète vivable et une société solidaire. Ce n'est pas naïf. C'est nécessaire.

VII. Les ruptures ou le déclin

La recomposition du champ politique québécois que nous observons aujourd'hui est, au fond, une fuite en avant. Changer de chef, reformuler les promesses, récupérer des électorats orphelins : toutes ces manœuvres s'effectuent à l'intérieur d'un cadre que personne, ou presque, n'ose remettre en question.

Ce cadre, c'est celui d'une économie au service du capital, d'une politique climatique compatible avec la croissance, d'un vivre-ensemble défini par l'exclusion de l'autre plutôt que par la construction du commun.

Ce dont le Québec a besoin,c'est d'une rupture avec la logique du profit.. Une rupture avec l'illusion que la croissance infinie peut coexister avec une planète finie. Une rupture avec la politique du repli identitaire qui dresse les précaires les uns contre les autres pendant que les puissants consolident leurs positions. Une rupture avec la militarisation et l'extractivisme au service de l'empire.

Cette rupture ne viendra pas d'en haut. Elle ne sera pas offerte par Christine Fréchette, Charles Milliard, Paul St-Pierre Plamondon ou Éric Duhaime. Elle devra être construite, patiemment et obstinément, par les mouvements sociaux, les syndicats, les groupes communautaires, et les formations politiques qui acceptent de porter ce projet sans en atténuer la radicalité.

Elle se construit déjà, sur les piquets de grève et dans les rues. Elle se construit dans les assemblées syndicales qui débattent de la grève sociale. Elle se construit dans les organisations communautaires qui refusent le mépris et exigent la dignité. Elle se construira le 1er mai 2026 dans les rues de Montréal/Tiohtià:ke, et dans les différentes villes et villages du Québec.


[1] Cette définition de la triple crise est reprise du livre de Romaric Godin, Le problème à trois corps du capitalisme, sur la gestion autoritaire du désastre (et les moyens d'y faire face) , Éditions de la Découverte, 2026

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