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Élections aux États-Unis : deux visions, deux mondes

Regroupement des médias critiques de gauche (RMCG) March 15, 2026
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C'est avec un grand soulagement que les progressistes ont appris le retrait de Joe Biden de la primaire démocrate. L'élection de Trump comme président des États-Unis ne serait donc plus une fatalité. Tous les regards se sont alors tournés vers sa successeure, Kamala Harris. Où se situe-t-elle parmi les démocrates : à gauche, au centre ou à droite ?

Au premier coup d'œil, selon des critères étatsuniens, il est clair que Kamala Harris, dans sa campagne pour devenir candidate à la présidence du Parti démocrate en 2020, penche vers la gauche. Elle défend, entre autres, la nécessité de lutter contre les changements climatiques, soutient le contrôle des armes à feu ou encore la hausse du salaire minimum. On lui reproche par contre ses années en tant que procureure. Dure contre les criminels, proche de la police, plaidant pour un renforcement de la loi pénale, elle a aussi contribué à la condamnation d'un nombre disproportionné de Latinos et d'Africains-Américains. Enfin, comme une grande majorité de démocrates, elle ne cache pas son soutien à Israël.

Le choix du colistier présidentiel est alors devenu particulièrement important. Il a permis de savoir qui est la véritable Kamala Harris, de mieux la situer dans le large spectre politique du Parti démocrate. D'autant plus que les candidats potentiels, tels qu'exposés dans les médias, offraient des profils contrastés. Il ne pouvait donc pas y avoir de choix innocent, ou uniquement stratégique : l'homme sélectionné donnerait une idée précise de l'orientation générale du parti.

Du côté droit, se présente Josh Shapiro, gouverneur de la Pennsylvanie, politicien talentueux, au parcours exemplaire, et qui a longuement évolué dans l'establishment du parti. Un homme qui correspond très bien au profil populaire pendant les années Clinton et Obama. Proche des entreprises, il leur propose d'importantes baisses d'impôts. Côté éducation, il est en faveur du « choix », c'est-à-dire de l'expansion des écoles à charte, une forme de privatisation du système scolaire. L'environnement ne semble pas être l'une de ses préoccupations. Et il ne cesse d'affirmer son soutien total à Israël. Retenir Shapiro aurait peut-être permis de faire balancer l'électorat en faveur du Parti démocrate, dans un État pivot où rien n'est encore décidé. Il n'y a pas si longtemps, un tel homme aurait été le choix logique et évident du parti.

Un candidat atypique

Pourtant, on lui a préféré son homologue du côté gauche, le gouverneur de Minnesota Tim Walz. Un curieux personnage dont l'alignement politique a longtemps été incertain. D'abord apolitique, puis un peu confus dans ses choix (il soutenait le libre port des armes), il n'a rien d'un idéologue et n'appartient pas à l'aile la plus radicale du Parti démocrate incarnée par Bernie Sanders ou Alexandria Ocasio-Cortez. Le fait d'être gouverneur d'un État rural n'a en rien favorisé sa proximité avec les grandes élites économiques du pays. Ses adversaires lui reprochent ainsi d'être le plus pauvre de tous les vice-présidents : il ne possède ni actions ni propriétés et ses revenus seraient nettement insuffisants. Sa fortune évaluée à 330 000 $, relève d'une anomalie dans la politique ploutocrate étatsunienne. Ses adversaires en profitent d'ailleurs pour l'accuser d'être incompétent en économie [1].

Son parcours singulier, ainsi que son profil humble et sympathique, en fait un candidat passe-partout, idéal pour rallier les indécis. Le journaliste Branko Marcetic, du magazine Jacobin , l'a cependant qualifié de « progressiste inattendu ». Sous ses allures de bon gars qui chasse et pêche, qui s'est engagé dans la Garde nationale, qui a été un prof et un entraineur apprécié, qui ne s'est pas compromis avec qui que ce soit à gauche ou à droite, se cacherait « celui qui a les accomplissements les plus progressistes de tous les démocrates élus dans le paysage politique actuel » [2]. Parmi ses réalisations en tant que gouverneur du Minnesota : une défense forte de l'avortement, la légalisation du cannabis, la gratuité des repas pour les élèves dans les écoles, un renforcement du contrôle des armes à feu, et un soutien ferme à tous les moments de sa vie aux personnes LGBTQIA+.

Une élection pas comme les autres

La présente élection aux États-Unis est donc exceptionnelle, ne serait-ce que par la seule présence de Donald Trump qui pousse encore plus loin les excès, les délires et les mensonges caractéristiques de ses deux précédentes campagnes présidentielles. Mais aussi exceptionnelle par la présence d'un ticket démocrate qui semble le plus progressiste, et de loin, depuis de nombreuses années.

Même si Trump peine à énoncer le moindre discours cohérent, le plan républicain semble assez clair. Le vide sidéral de ses prises de parole pourrait laisser toute la place au fameux Projet 2025. Élaboré par des organisations conservatrices, ce plan met de l'avant ce que les conservateurs radicaux prônent depuis longtemps, soit un État réduit à ses plus petites dimensions, avec l'élimination ou la mise sous tutelle de nombreux organismes publics et un renforcement majeur de l'autorité du président. Celui-ci, par exemple, s'arrogerait un grand nombre de décisions budgétaires relevant aujourd'hui du Congrès et contrôlerait le choix de nombreux postes de l'administration t fédérale, selon une vision très partisane.

Trump prétend ne rien connaître de ce projet, ce qui est très difficile à croire. Le réseau MSNBC a révélé que 29 des 36 présentateurs des vidéos de formation reliés au projet ont travaillé pour Trump ou comptent parmi ses proches. S'il demeure évident que Trump ne pourrait pas réaliser tout ce qui se trouve dans le texte, il obtient avec ce plan un mode d'emploi pour réaliser ce qu'il n'a jamais vraiment caché : son intention de prendre beaucoup plus de pouvoir et d'éliminer ce qui l'empêche de gouverner à sa guise. Un chemin tracé vers l'autoritarisme débridé.

Un choix aux énormes conséquences

Au moment de l'écriture de cet article, le Parti démocrate n'a pas encore révélé l'essentiel de son programme. Tout porte à croire qu'il se situera dans la lignée des projets relativement audacieux du gouvernement Biden, sur le plan de l'environnement, des infrastructures ou de la lutte contre les inégalités sociales. Harris et Walz continuent à mettre de l'avant les idées qu'ils ont défendues dans le passé, et leur motivation pour atteindre ces objectifs semble forte et sincère.

Certes, il est difficile de faire confiance à un parti qui a auparavant si mal gouverné et si souvent trahi sa base électorale. Sur le plan de la politique extérieure, peu de changements sont à envisager dans l'approche impérialiste que le pays a longuement adoptée. Il est peu probable que l'attitude change de façon significative vis-à-vis d'Israël et de la Palestine. Une fois élus, les démocrates subiront comme toujours l'assaut des lobbys des grandes entreprises dont les demandes, menaces et chantages pourraient venir à bout de beaucoup des bonnes intentions exprimées. Les pressions seront fortes pour ramener le pays dans ce que le milieu des affaires considère comme le droit chemin. Mais le Parti démocrate propose pour le moment beaucoup mieux qu'un moindre mal. Ainsi, nous trouvons-nous en face d'une confrontation assez typique de l'ère post-néolibérale, alors qu'une extrême droite décomplexée et agressive affronte un centre qui se déplace vers la gauche.

Les enjeux de cette campagne électorale demeurent donc particulièrement élevés parce qu'ils ne concernent pas seulement le choix d'élus et de programmes politiques, mais aussi le type de gouvernement et le rôle de la présidence. La bonne nouvelle, c'est que pour s'opposer au parti peut-être le plus réactionnaire de l'histoire des États-Unis, on présente l'une des équipes les plus progressistes, dans le contexte particulier du bipartisme américain. Il est encore difficile d'envisager ce qui résultera de ce choc.


[1] « The poorest VP ever ? » Nick Allen, Daily Mail , 17 août 2024.

[2] « Tim Walz, the Progressive's Moderate Is the Obvious VP Choice », Branko Marcetik, Jacobin , 3 août 2024.

Illustration : Elisabeth Doyon

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