l’imagination et les calculs ne suffiront pas

Gilles Beauchamp June 28, 2026
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Nous savons l’état déplorable de la planète et du climat. Les événements climatiques catastrophiques se répètent. Selon le Living Planet Report 2024 de la WWF les populations d’espèces sauvages ont diminué de 73% en 50 ans ! Deux grands rapports viennent d’être publiés qui pourraient nous redonner espoir, du moins c’est ce que les titres nous donnent à penser. « Nouvelles économies pour l’éradication de la pauvreté (NEEP) est une initiative dirigée par l’ancien rapporteur spécial des Nations Unies sur l’extrême pauvreté et les droits de l’homme, Olivier De Schutter, visant à promouvoir des voies de développement alternatives capables de mettre fin à la pauvreté et aux inégalités sur une planète habitable . » The Roadmap for Eradicating Poverty Beyond Growth (pdf 182 pages). En anglais seulement, mais le site web est traduit : choisir la langue dans le bloc-menu en haut à droite et les différentes pages seront traduites. Une feuille de route pour éradiquer la pauvreté autrement que par la croissance. Les perspectives sont ambitieuses, et les moyens sont radicaux organisés autour de six piliers : Transformer les systèmes économiques Travail, soins et démocratie économique Services de base universels et protection sociale Justice écologique Transformer l’ordre économique international Planification et gouvernance démocratiques Cette feuille de route audacieuse a été adoptée en avril par l’OIT, l’Organisation internationale du travail à Genève. La feuille de route sera présentée à la 62e session duConseil des droits de l’homme des Nations Unies le 25 juin 2026 (12h30 – 13h00 CEST). La troisième Conférence sur les inégalités mondiales 2026 organisée par le World Inequality Lab s’est tenue à Paris du 4 au 6 juin dernier. Le Global Justice Report y fut présenté. Le World Inequality Lab est co-dirigé par Thomas Piketty, Emmanuel Saez et Gabriel Zucman. Un rapport de 136 pages qui se veut un Plan pour l’égalité et la prospérité dans les limites de la planète. Ma traduction de quelques paragraphes tirés de l »introduction : Sa principale conclusion est simple : il est possible de concilier l’habitabilité de la planète et un niveau de bien-être élevé pour tous, mais seulement si la transformation repose simultanément sur trois piliers. Une décarbonisation rapide des systèmes énergétiques est nécessaire. Mais nous avons également besoin d’un virage majeur vers la suffisance – entendue comme une réduction marquée des heures de travail et de l’empreinte matérielle, ainsi que des changements importants dans les modes de consommation, les habitudes alimentaires, l’utilisation des terres et le couvert forestier. De plus, ni la décarbonisation ni la suffisance ne peuvent être financées et maintenues politiquement sans une réduction drastique des inégalités de revenu, de richesse et de pouvoir, tant entre les pays qu’au sein de ceux-ci. La réduction des inégalités mondiales n’est pas seulement compatible avec une décarbonisation en profondeur; c’est une condition nécessaire à une prospérité partagée sur une planète aux ressources limitées. Le Rapport sur la justice mondiale constitue la première tentative visant à proposer un plan entièrement quantifié allant dans cette direction, combinant quatre dimensions que les débats actuels traitent souvent séparément : la redistribution à l’échelle mondiale, une réforme en profondeur de l’ordre financier et économique international, une transformation radicale des systèmes énergétiques et des changements substantiels dans les modes de consommation. Contrairement à la plupart des scénarios climatiques, y compris ceux du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), la principale nouveauté réside dans le fait que nous modélisons ces quatre dimensions ensemble et que nous plaçons les inégalités et la suffisance au cœur de l’analyse. Concrètement : le revenu national mensuel par habitant converge vers 5 000 € dans chaque pays, comblant ainsi un écart de 16 fois. La part de la moitié la plus pauvre de la richesse mondiale passe de 2 % à 30 %, tandis que celle de la classe des milliardaires diminue de 6 % à 0,05 %. Près de 90 % de la population mondiale double son revenu tout en travaillant environ la moitié du nombre d’heures qu’elle effectue aujourd’hui. Le réchauffement atteint 1,8 °C d’ici 2100, au lieu de plus de 4 °C selon les tendances macroéconomiques et politiques de référence. Les intentions sont, là aussi, radicales : « 90 % de la population mondiale double son revenu tout en travaillant environ la moitié du nombre d’heures qu’elle effectue aujourd’hui » ! Et la part de la richesse des milliardaires passerait de 6% à 0,05% ! On peut se demander comment une telle transformation pourrait être réussie ? Dans sa conclusion le Global Justice Report convient que Rien ne peut être accompli sans un mouvement citoyen puissant et un réseau dense d’organisations à large assise (notamment les syndicats, les partis politiques, les plateformes civiques et d’autres initiatives collectives) qui soient suffisamment bien organisées et efficaces pour promouvoir des changements institutionnels et politiques de grande envergure. Il reconnaît que la liaison avec les connaissances et savoirs du terrain est essentielle : Un objectif encore plus ambitieux consiste à établir un lien entre le langage de la comptabilité macroéconomique aux échelons mondial et national (tant en termes de flux matériels que de valeur monétaire) et l’expérience et les connaissances locales que les citoyens et les travailleurs de tous les pays et de toutes les conditions accumulent en matière de techniques de production, de relations de travail et de propriété, d’engagement communautaire et de préservation de l’environnement. Si ces deux niveaux de connaissances ne sont pas conciliés et articulés entre eux afin d’alimenter la mobilisation collective, il y a peu de chances que des transformations ambitieuses puissent un jour se concrétiser. Je ne peux m’empêcher de faire le lien avec un article, deux en fait. Le premier est écrit par un néerlandais qui publie la lettre Substack The Minority Report, Kasper Benjamin. Dans A New World Is Not Measured Into Existence (ma traduction : Un nouveau monde ne se crée pas en le mesurant) Benjamin rappelle combien nous avons produit de rapports et de mesures sur les crises qui nous confrontent. « Si une meilleure information modifiait les comportements, la crise climatique serait déjà derrière nous. Nous n’avons jamais été aussi bien informés, et nous n’avons jamais été aussi loin du chemin à suivre. » Il ajoute qu’au delà de l’information, nous avons besoin de confrontation : le pouvoir ne sera pas « incité » à changer de cap, il faudra l’y forcer. Il donne par ailleurs un exemple de mobilisation, au Danemark, qui a fait évoluer les normes de l’architecture et la construction pour les rendre conforme aux objectifs climatiques. Méfiez-vous donc de la séduction du tableau de bord. (…) Le tableau de bord plus perfectionné finit par absorber l’énergie qui aurait dû être consacrée à la confrontation. L’imagination nous donne la destination. La mesure peut la décrire dans les moindres détails. Aucune des deux ne construit la route. Un nouveau monde ne se crée pas par la mesure. Il se conquiert par la lutte. Le deuxième article par William E. Rees : The road that cannot be taken que j’ai aussi traduit : La route qu’on ne peut pas emprunter. C’est Rees qui m’a fait connaître le Roadmap for Eradicating Poverty. Il en rapporte les principales orientations, en en soulignant la radicalité : Dans les conseils d’administration des entreprises et les couloirs du pouvoir des États techno-industriels modernes (MTI) partout dans le monde, elle [la feuille de route] sera perçue comme un boulet de démolition idéologique, une hérésie de « gauche radicale » visant à raser jusqu’aux fondations l’édifice imposant de l’économie néolibérale axée sur la croissance et à partager équitablement la richesse mondiale. Tout comme Kasper Benjamin, William Rees note la différence essentielle entre la conception d’un plan et sa mise en œuvre. Concevoir des façons alternatives de mettre en scène une économie humaine et écologiquement viable est une activité assez courante. Mettre en œuvre une économie de non-croissance socialement juste est une tout autre affaire. Si l’on en croit l’histoire et la dynamique de la culture [dominante], Roadmap a moins de chances de prendre son envol qu’un papillon collé à une brique de plomb. De plus, même si sa mise en œuvre ne posait pas problème, la Feuille de route pour éradiquer la pauvreté ne va pas assez loin : [B]ien qu’il s’agisse d’une réalisation intellectuelle d’envergure, Roadmap ne va pas assez loin. Comme la plupart des autres prescriptions générales en matière de réforme économique, y compris le mouvement de décroissance et la plupart des programmes des partis verts, Roadmap ne traite pas adéquatement le dépassement écologique. Un rationnement limité et la redistribution des avantages et des coûts économiques peuvent honorer l’engagement envers la justice sociale, mais ne font rien pour réduire le flux global d’énergie et de matières de près de 45 % (80 % dans les pays riches) nécessaire pour sauver l’écosphère. De même, Roadmap élude complètement le tabou de la population. Même des estimations assez prudentes suggèrent que la Terre ne pourrait soutenir de manière durable qu’une population d’environ 2,5 milliards d’individus selon le niveau de vie matériel moyen actuel, contre 8,3 milliards aujourd’hui (soit une baisse de 70 %). William E. Rees, ce professeur de l’Université de Colombie-Britannique spécialiste de planification communautaire et régionale qui fut à l’origine du concept et de la méthode de « l’empreinte écologique » est plutôt pessimiste : « Une contraction majeure — et, en l’absence d’un plan viable, probablement chaotique et douloureuse — de l’entreprise humaine est presque inévitable. Des rétroactions négatives systémiques vont se déclencher pour dompter les excès orgueilleux de l’humanité. » « Les sociétés humaines à grande échelle sont intrinsèquement sujettes à l’implosion; toutes les civilisations importantes à ce jour se sont effondrées en suivant à peu près la même trajectoire. » Il conclut « les feuilles de route humaines et socialement justes qui présentent à la communauté mondiale des alternatives théoriques, aussi brillamment conçues soient-elles, sont vouées à ne faire que révéler des chemins attrayants non empruntés qui ne peuvent être empruntés. » Je n’ai pas de perspective réjouissante à proposer… Je vais tout de même lire ces deux rapports et mieux comprendre ce qui les différencie. Je note tout de même que le premier a été adopté par l’OIT1(Organisation internationale du travail), ce qui pourrait en faire un argument d’introduction auprès des forces syndicales. Par ailleurs, je vais aussi lire cet autre article de monsieur Rees : ‘Civilization’ and the human maladaptation syndrome que j’ai traduit pour l’occasion : « La civilisation » et le syndrome de l’inadaptation humaine. À défaut d’une clé pour ouvrir une porte sur l’avenir j’y trouverai peut-être quelques pistes pour comprendre le présent. Allez ! Bon début d’été ! P.S. Timothée Parrique publiait une « réponse » au document Global Justice report dans un billet détaillé : A response to the World Inequality Lab: Degrowth for global justice? Il dit, en introduction (ma traduction) : Comme l’explique son auteur principal, Lucas Chancel : « 24 mois de travail, 45 chercheurs venus du monde entier, combinant les perspectives de l’économie, de l’histoire et des sciences du climat. » Le résultat est colossal et le niveau d’ambition révolutionnaire. C’est pourquoi je rédige cette réponse. Je souhaite proposer une critique constructive fondée sur mon expertise particulière (économie écologique et théories critiques de la croissance), en soulignant quelques points à améliorer. J’espère que ces modestes remarques contribueront à rendre ce rapport aussi percutant que possible, à un moment où nous avons un besoin urgent d’idées comme celles-ci. Ma contribution est assez pointue et restreinte. Je souhaite soulever trois points. Premièrement, je souhaite remettre en question leurs définitions de la suffisance et de la décroissance, en montrant que leur utilisation de ces termes pourrait être mieux précisée. Deuxièmement, je souhaite montrer que leur scénario de « décroissance uniforme » n’est pas exactement ce qu’il prétend être. Et enfin, je souhaite soulever plusieurs doutes concernant la viabilité biophysique du scénario de « convergence durable ». J’ai traduit le texte de Parrique : Une réponse au World Inequality Lab : la décroissance au service de la justice mondiale? qui est une bonne introduction au Global Justice Report. Notes 1(Organisation internationale du travail)

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