Bloquée à Londres sans carte bancaire : dix jours en enfer !
Vous souvenez-vous des campagnes publicitaires de Master Card et du slogan de Visa : "cashfree and proud " ("libéré du liquide et fier de l'être") ? La monnaie numérique était (et est toujours), censée nous faciliter la vie, nous émanciper du monde archaïque et désuet du "sonnant et trébuchant", des espèces colorées du Monopoly et de La Bonne Paye de notre jeunesse. En réalité, la prédominance des paiements dé-matérialisés n'a pas que des avantages...
Il existe à Londres, quand on est expat, loin de toute sa famille, des épreuves auxquelles personne ne vous a préparés vraiment. La pluie permanente, oui. Les loyers stratosphériques, bien sûr. La menthe dans les petits pois, on en meurt pas. Mais ça ? Non. Recevoir ce petit SMS de la banque — "Votre carte a été bloquée suite à une activité suspecte" — et réaliser qu'il faudra attendre jusqu'à dix jours ouvrables pour en recevoir une nouvelle... c'est un défi bien plus périlleux que vous ne l'imaginez. Un cauchemar en 3 actes, sans préface.
Dix jours. À Londres. Sans carte. Sans cash. Sans espoir apparent. Bienvenue dans le cercle des damnés.
Jour 1 : Le déni.
Vous vous dites que ce n'est pas grave. Londres est une ville moderne, civilisée. Il doit bien y avoir des solutions. Vous cherchez un distributeur de billets. Il y en avait un au coin de la rue. Il a disparu. Remplacé par un smoothie bar à 9 livres. Vous essayez le suivant. Il appartient à une société privée qui prélève 2,75£ de frais — mais peu importe, vous n'avez de toute façon aucune carte à insérer. Au déni succède la décompensation psychologique. Vous rentrez chez vous, légèrement défait.
Jour 2 : La révélation.
Vous comprenez soudain que Londres a décidé, quelque part dans les années 2010, de supprimer le cash. Le café du coin ? Cashless only. Le bus ? Cashless depuis 2014. Le marché bio du samedi où vous achetez vos carottes toutes les semaines ? "Sorry, cards only." Même le mendiant devant Sainsbury's a un QR code Revolut.
Jour 3 : L'art de la négociation.
Vous commencez à compter sur la générosité humaine. Votre collègue du bureau paie votre sandwich, vous lui promettez de rembourser "dès que la carte arrive ". Vos amis commencent à vous regarder avec ce mélange de pitié et de méfiance distante, très désobligeantes. Vous envisagez l'option du "troc". Vous proposez un porte-clé et 3 stylos tout neufs de votre société "Dubious Savings & Trust " contre un café. Plus compréhensif que les autres, le barista en dessous de chez vous, vous offre gentiment un expresso avec un biscuit. C'est votre premier vrai succès de la semaine.
Jour 4-5 :L'Uber Eats existentiel.
Révélation soudaine : votre compte Uber Eats est encore actif avec votre ancienne carte — celle qui est bloquée. Vous essayez quand même. Refusé. Vous tentez PayPal. Votre PayPal est lié à la même carte. Vous regardez votre frigo. Il contient un demi-citron, trois olives et une bouteille de Tabasco qui date de 2022. Vous mangez les olives debout, en fixant le mur.
Jour 6-7 : Le génie de la débrouille.
Vous découvrez que vous pouvez ajouter une carte virtuelle sur Apple Pay depuis votre application bancaire — mais votre application bancaire vous demande une vérification par SMS, et votre téléphone n'a plus de forfait parce que vous ne pouvez pas le recharger. Vous empruntez le téléphone de votre voisin. Votre voisin parle uniquement moldave. Forget it !
Jour 8-9 : La philosophie.
Vous commencez à voir les choses différemment. Vous marchez partout parce que vous ne pouvez pas payer le métro (votre Oyster est vide, et les bornes de rechargement n'acceptent que les cartes). Vous redécouvrez la ville à pied. Vous réalisez que votre quartier a des arbres, des squares, des gens qui sourient. Vous n'étiez peut-être pas obligé de prendre un Uber pour aller travailler. C'est presque enrichissant. Presque.
Jour 10 : La resurrection.
La nouvelle carte arrive. Vous la tapez sur le terminal du café avec une émotion que vous n'aviez jamais imaginé ressentir pour un si petit rectangle de plastique. Bip. Accepté. Vous manquez de pleurer. Le barista vous regarde bizarrement. Vous commandez un deuxième café juste pour le plaisir de payer. Vous êtes libre !
Epilogue
Aujourd'hui avec la carte de crédit, tout est simple et facile : un bip , un tap , et c'est fini. Plus de porte-monnaie lourd de pièces jaunes, plus besoin de compter des billets et de trouver l'appoint. Cette petite carte en plastique se glisse avec légèreté dans toutes les poches. Elle est le sésame qui ouvre la porte de tous les commerces, de tous les transports. Et c'est quand vous la perdez (bloquée ou avalée par un distributeur un jour férié) — que vous mesurez à quel point vous en êtes devenu totalement dépendant.
Dans une grande ville comme Londres ou Paris, quelques jours sans bank card suffisent à se sentir invisible et paralysé(e) : impossible de prendre le bus, de s'acheter une boisson, de faire ses courses, de recharger son téléphone ou même de rentrer chez soi. La ville continue de tourner à toute vitesse autour de vous, et vous, vous êtes là, les mains vides, comme un touriste égaré. Finalement, le cash, qu'on croyait archaïque, mais dont on avait toujours une petite enveloppe en réserve, était plus pratique et plus humain.
Discussion in the ATmosphere